E comme Edmé Gamard

Saint Edmé et les moines de l’abbaye de Pontigny à gauche et Transfert du corps de Saint Edme à droite
Abbaye de Pontigny Copyright © eglisesduconfluent.fr

Edmé Gamard est mon ancêtre paternel de septième génération. À quelques jours près, on pourrait fêter son anniversaire de naissance, lui qui est né le 24 janvier 1730 à Mont-Saint-Sulpice, dans l’Yonne.

Edmé portait le prénom de son père, de son grand-père et même de son arrière-grand-père. Ainsi bien sûr, comme le veut la tradition, celui de son parrain. Edmé était un nom populaire dans la famille tout comme dans la région alors que sa grand-mère paternelle s’appellait aussi Edmée née Chaumet.

Edme, fils d’Edme Gamard et d’Anne Drouin son épouse a esté baptizé le ving quattre janvier de l’année courante, le parain Edme Clerin, la maraine Marie Mouturat qui n’ont point signé.

Ancienne carte postale de Mont-Saint-Sulpice

Edmé Gamard épouse Marie Charlotte Pouy, le 16 février 1753. Il a alors vingt-trois ans et elle vingt huit ans. Ils sont tous deux originaires de Mont-Saint-Sulpice qui compte plus ou moins mille habitants. Au moment de son mariage, il se dit couvreur. Puis vers 1756, il est charpentier comme son père.

Ensemble, ils auront six enfants, trois garçons et trois filles. Selon la tradition familiale, leur ainé est prénommé Edmé tandis que leur fille ainée hérite des prénoms de sa mère Marie Charlotte. Malheureusement, fin 1759 ils perdent, à quelques jours d’intervalle, deux enfants. D’abord, Vincent âgé de quatre ans, le 13 décembre puis Françoise âgée d’un peu plus d’un an le 26 décembre 1759. Cinq ans plus tard, la veille de Noël 1764, c’est son épouse qui décède à tout juste quarante ans.

Edmé se retrouve donc seul avec quatre jeunes enfants âgés de onze à deux ans. Probablement que la famille se mobilise pour lui venir en aide au moins à court terme. Un an plus tard soit le 13 janvier 1766, il épousa Brigitte Duchène avec qui il aura trois fils, le deuxième ondoyé à la naissance ne survivra pas alors que les deux autres sont prénommés Edmé. Entretemps, Edmé a perdu le dernier-né de son premier lit Nicolas Martin décédé à l’été 1766.

C’est leur dernier fils, Edmé Nicolas né le 22 mai 1771 qui deviendra mon ancêtre. Malheureusement, Brigitte ne survivra que six semaines à son dernier accouchement et decèdera le quatre juillet 1771 à l’âge d’environ quarante ans.

Edmé, qui a alors quarante et un ans, est veuf pour la deuxième fois en six ans. Il a la charge de cinq enfants âgés de dix-sept ans à quelques semaines. Ses deux filles de quinze et onze ans doivent aider autant que possible.

Comment Edmé s’organise-t-il ? Je l’ignore car ce n’est que quatre ans plus tard, le 10 janvier 1775 qu’Edmé se remarie. Il épouse Charlotte Ducerf âgée de cinquante-cinq ans, et récemment devenue veuve de Jean Olignier, un sabotier de Mont-Saint-Sulpice. Celle-ci a eu huit enfants avec son premier mari mais tous sont morts très jeunes.

Ils vivront ensemble un peu plus de vingt ans, jusqu’au décès d’Edmé, le 21 juin 1795, à l’âge de soixante-six ans. Ce sont ses deux fils qui déclareront son décès. On les dit tous les deux tourneurs. Malgré les dix-sept ans qui les séparent, ils semblent très proches.

L’an troisième de la République française une et indivisible, le quatre messidor, huit heures du matin, pardevant moi Edme Lefet, Premier officier municipal de la commune du Mont-St-Sulpice, et officier publique de ladite commune, à l’effet de recevoir et constater les naissances, mariages et décès des citoyens de cette commune, est comparu en la maison commune dudit lieu, Nicolas Gamard, tourneur, âgé de __ ans, demeurant en cette commune, lequel m’a déclaré que Edme Gamard son père, âgé de soixante __ ans, était décédé au Mont le jour d’hier, environ dix heures du soir, et d’après cette déclaration je me suis sur le champ transporté au domicile dudit Edme Gamard, où étant j’ay constaté le décès dudit Edme Gamard, et j’en ai rédigé l’acte de décès en présence dudit Nicolas Gamard son fils, de Edme Gamard aussy son fils, tourneur demeurant à Seignelay, ägé de __ ans, et de __ Ducerf son épouse, tous témoins qui ont signés avec moy à la réserve dudit Gendot qui a declaré ne scavoir signer de ce interpellé.
Fait en la maison commune dudit Mort, les jour, mois et an susdit.
AD89 – NMD 1792-An 8 – Page 304

À ma connaissance, ce seront ses deux seuls enfants à fonder une famille. L’ainé Edmé Gamard épousa Françoise Mangin en juillet 1776. Ils auront dix enfants mais seulement leur fille cadette atteindra l’âge adulte et fondera sa propre famille.

Enfin, son fils cadet Edmé Nicolas Gamard épousa Marie Finot en janvier 1797, soit deux ans après le décès de son père. Je leur connais cinq enfants dont les deux filles ainées quitteront l’Yonne pour Paris. Je descends de la benjamine qui épousa mon ancêtre de cinquième génération : Charles Joseph Constant Guillaumant.

Tombeau reliquaire de Saint Edmé à l’abbatiale de Pontigny Photo de Rolf Kranz -Wikipedia

Diminutif d’Edmond, le prénom Edmé vient d’Edmond Rich d’Abingdon, qui fut Archevêque de Cantorbury et qui avait un lien particulier avec Pontigny situé à seulement onze kilomètres du Mont-Saint-Sulpice.

Edmé naquit en Angleterre, dans la petite ville d’Abington. La légende rapporte que c’est à la suite d’une apparition que Edmé décide de devenir prêtre. Cependant l’histoire rapporte qu’après des études à Oxford puis à Paris, il devint l’un des plus grands prédicateurs de son temps.

Vitrail d’Edmé à l’église Sainte Savine

Sa renommée poussa le pape Grégoire IX à lui proposer le siège de Cantorbéry. Edme n’accepta que par obéissance et il fut sacré en 1234. Il entra alors en conflit avec Henri III, roi d’Angleterre. En effet, celui-ci s’arrangeait pour laisser des bénéfices ecclésiastiques vacants afin d’en percevoir le revenu. Edmé reçut du pape une bulle qui l’autorisait à pouvoir aux bénéfices qui ne seraient pas remplis après six mois de vacances. Mais le roi empêcha l’exécution de cette bulle.

En 1240, suivant l’exemple de son prédécesseur, saint Thomas Beckett, il prend la résolution de se réfugier en France où il est accueilli par Blanche de Castille et saint Louis. Edmé se retire d’abord à l’abbaye de Pontigny, puis au monastère de Soisy, près de Provins, où il meurt le 16 novembre 1240.
Son corps est alors embaumé et ramené dans l’abbatiale de Pontigny, où il repose depuis lors. Son cœur et ses entrailles restent à Provins dans l’abbaye Saint-Jacques.

Edmé est vénéré comme protecteur des enfants morts sans baptême. C’est à ce titre qu’il est fréquemment représenté avec un enfant mort à ses côtés. Il est fêté : le 16 novembre.

Finalement, un petit mot pour dire qu’après avoir rédigé cet article, j’ai essayé d’accéder au site des archives départementales de l’Yonne afin d’inclure, comme je le fais toujours, du visuel et peut-être des extraits d’actes.

Malheureusement, le site est désormais, et jusqu’à nouvel ordre, inaccessible en soirée et les weekends. Cette mesure a été prise en réponse aux centaines d’attaques informatiques en provenance de Russie, de Chine ou de Corée du Nord que subit le site du Conseil départemental. De plus, toujours en lien avec ces attaques, plusieurs autres sites d’archives commencent à restreindre l’accès aux étrangers. Je publie donc cet article avec l’information que je possède actuellement en espérant pouvoir le compléter et l’enrichir à un moment donné.

Sources :

C comme Cécile, la Cloche d’Herbilly

Carte postale d’Herbilly et de son clocher

Le défi lancé par Upro-g (l’Union professionnelle des généalogistes) pour le mois de janvier 2023 concerne l’histoire d’une cloche. Je ne suis qu’une généalogiste amateur mais c’est pour moi l’opportunité de vous parler d’un fait divers aux conséquences importantes dont je ne pourrais vous parler autrement. Je saisis donc l’occasion au bond pour vous parler de Cécile, la cloche d’Herbilly que l’on pourrait tout aussi bien appeler la cloche de la discorde.

Herbilly, est un hameau du Loir-et-Cher à mi-chemin entre Blois et Orléans. Mes ancêtres les Chapeau, les Fouquet et les Breton y vivaient au 18e siècle. Mais, c’est près d’un demi-siècle plus tard, soit en janvier 1841, que Herbilly et Courbouzon firent parler d’eux à travers le royaume alors sous la Monarchie de Juillet.

D’abord, il s’était agi de la paroisse d’Herbilly qui en 1802 avait été amalgamée pour des raisons de simplification administrative à celle de Courbouzon située à un kilomètre. En 1808, c’était le hameau qui devait subir le même sort. Les paroissiens d’Herbilly ne digéraient pas la disparition de leur église qui avait été vendue et dont le mobilier et les ornements avaient été transférés à Courbouzon qui, quoique plus populeuse, avait une église plutôt simple et dénudée.

Dès 1806, une bonne trentaine de citoyens d’Herbilly exaspérés par la situation avaient fait circuler une pétition destinée au ministre des cultes ou à celui de l’intérieur pour s’opposer au « démeublement » de leur église. Le maire avait même dénoncé la situation auprès du préfet.

Je vous dénonce la conduite illégalle de 30 à 40 citoyens de la commune d’Herbilly à la tête desquels Etarine (?) l’adjoint Municipal, homme absolument mal dans sa place, Gobert-Monceau tanneur, Noël Ragon, Thomas Chevalier père, Thevot, Gaibert-Venot, et autres, qui le jour d’hier, à mon insu et sans m’avoir préalablement consulté se sont rendu en troupe à Mer pour faire dresser une pétition en noms collectifs qu’ils doivent adresser soit au ministre des cultes ou à celui de l’intérieur relativement à la manière dont les fabriciens de Courbouzon ont démeublé l’église d’Herbilly, par suite de vos ordres. La quelle pétition ils ont ensuite colportée à Herbilly pour la faire signer de plusieurs, et recevoir d’eux leur portion contributive…

Alors, seuls subsistaient de l’église le clocher et sa cloche qui servaient également d’horloge pour les habitants. Trente-cinq ans plus tard, les tracasseries étaient loin d’être terminées. Ainsi, vers 1840 ou 1841, une nouvelle dispute avait éclaté entre les habitants des deux villages au sujet de la cloche d’Herbilly convoitée par le curé de Courbouzon. Voici comment la presse résume la situation :

Des troubles ont éclaté à Courbouzon, petite commune du département de Loir-et-Cher. Voici les faits qui ont donné lieur à ces désordres :

Les communes de Courbouzon et d’Herbilly ont été réunies par un décret impérial ; c’est dans l’église de Courbouzon que se célèbrent les cérémonies. Mais la commune d’Herbilly a aussi une église et un clocher garni d’une cloche qui sert en même temps d’horloge. M. le curé de Courbouzon réclame à la fabrique commune aux deux villages la cloche d’Herbilly. MM. les fabriciens décidèrent dans le sens du voeu du curé. Par suite de la délibération de ladite fabrique et ensuite du conseil municipal, la cloche d’Herbilly devait être transportée à Courbouzon ; mais les habitants d’Herbilly résistèrent en disant que leur cloche leur était nécessaire, non seulement parce qu’elle leur servait d’horloge, mais aussi parce qu’en cas d’incendie ou de tout autre sinistre, il fallait qu’on pût sonner le tocsin ; ils portèrent la contestation devant le conseil de préfecture, offrant même de payer à la commune de Courbouzon la valeur de la moitié de la cloche en litige.

Le conseil de préfecture n’entendit à aucun arrangement, et, décidant dans le sens de la fabrique et de la volonté du curé, il adjugea la cloche au clocher de Courbouzon. En vertu de cette décision administrative, un représentant de la fabrique de Courbouzon, assisté de charpentiers, vint vendredi dernier prendre possession du clocher d’Herbilly, et se prépara à l’enlèvement de la cloche. A cette nouvelle, le village presque entier se souleva ; les femmes surtout montrèrent une grande ardeur dans la défense de leur cloche. Elles chassèrent les charpentiers, détrusirent leurs échafaudages, coupèrent les cordes, etc. La gendarmerie de Mer fut mandée, mais on la reçut à coups de boules de neige. La force publique avait été méconnue, l’exaspération générale était telle qu’on crut devoir s’appuyer sur des forces imposantes : c’est alors que M. le juge de paix demanda en toute hâte du renfort au chef-lieu. A l’arrivée des trois compagnies d’infanterie de la ligne expédiées de Blois, les habitants d’Hervilly avaient tous disparu, et la cloche put être enlevée sans obstacle.

En fait, l’armée repartit avec quelques prisonniers incluant des femmes et des enfants qui furent interrogés puis relâchés. Mais, les relations entre les deux communes continuèrent de s’envenimer. Quelques jours plus tard, soit le 19 janvier, le journal le Courrier français nous informe des derniers développements.

Le Courrier du Loir-et-Cher revient sur une affaire dont nous avons entretenu déjà nos lecteurs et il ajoute les particularités suivantes. « Le curé et les autorités civiles de Courbouzon sont fort embarrassées de la cloche qu’ils ont enlevée au hameau d’Herbilly. Après avoir dépensé 150 fr. en travaux de charpente dans l’insuffisant clocher de Courbouzon on s’est aperçu que la cloche ne pouvait pas marcher, et que de plus le son quelle rend se marie d’une manière désagréable avec celle qui existe déjà. Maintenant il est question d’élever le clocher d’un étage, ce qui coûtera for cher. Le conseil municipal de Courbouzon va être appelé à voter cette dépense ; mais ce qu’il y a d’odieux, c’est que le hameau d’Herbilly, déjà dépouillé de sa cloche, sera encore forcé de contribuer à la dépense faite pour la loger. Ainsi on a enlevé une cloche d’une tour où elle se trouvait parfaitement placée pour servir de beffroi aux communes voisines, et cela sans savoir où on pourrait la placer. L’autorité départementale est-elle excusable d’avoir ignoré toutes ces circonstances ? »

Cet article nous apprend que les choses bougent aussi à Herbilly où les villageois ne décolèrent pas et échafaudent même différents scénarios pour reprendre leur vie en main.

« Mais voici bien une autre affaire. Les habitans d’Herbilly ne parle de rien moins que de se faire protestans, et de se réunir pour le culte à la commune d’Aulnay. M. Dattin, nous écrit-on de Mer, se propose d’acheter le clocher d’Herbilly et d’y placer une nouvelle cloche. On parle même de la restauration de l’église, dont on ferait ultérieurement l’usage que l’on jugerait convenable. En attendant, il faut espérer que M. le préfet ne sanctionnera pas le vote du conseil municipal de Courbouzon qui fera peser sur les deux communes la dépense de l’élévation du cloche de Courbouzon. Ce vote serait d’autant plus injuste que dans le conseil municipal ne siégent que deux habitans d’Herbilly. Courbouzon abusant de la supériorité du nombre de ses habitans a constamment repoussé du conseil les contribuables du hameau voisin. »

Ces rumeurs de conversion étaient bien plus que des paroles en l’air. De nombreux paroissiens, en colère après le curé de Courbouzon et par son entremise après l’Église catholique, décidèrent de se joindre à une congrégation protestante située à environ six kilomètres de leur village. D’autres se rendaient écouter l’office à l’église de Mer située à cinq kilomètres ou encore dans d’autres communes avoisinantes.

Carte postale du clocher d’Hellerby avant qu’il ne retrouve sa cloche et son horloge en 1921

Afin de bien signifier leur position, les habitants d’Herbilly demandèrent à être séparés administrativement de Courbouzon pour être jumelés au village de Mer. Cette demande finit par leur être accordée par décret présidentiel voté par le conseil des pairs en juillet 1847.

Une fois séparée de Courbouzon, Herbilly demanda qu’on lui rende sa cloche ce qui amena de nouvelles disputes, tractations et démarches alors qu’on leur demandait de racheter un bien qu’ils considéraient s’être fait enlever de force. Herbizon finit par récupérer sa cloche en 1921.

Enfin, comme la rancoeur est tenace, aucun jeune d’Herbilly n’était autorisé à fréquenter ceux de Courbouzon. Il fallut attendre 1942 avant que deux jeunes de ces deux communes ne se marient. Soit cent ans après le transfert de la cloche et vingt-et-un ans après son retour !

D’ailleurs, l’histoire faisait encore la manchette en 2010 à l’occasion de la restauration du clocher de l’église d’Herbilly dont voici un extrait de l’article paru dans La Nouvelle République pour l’occasion :

Quant à Maurice Leroy, président du conseil général, c’est avec un grand plaisir qu’il a raconté l’affaire amusante de Cécile, la cloche d’Herbilly : « La tentative de transférer cette cloche vers Courbouzon en 1841, sous prétexte que l’église d’Herbilly était désafectée, a provoqué la résistance des habitants, le rattachement d’Herbilly à Mer et une animosité tenace entre les deux villages qui ne s’est éteinte qu’en 1942 avec le mariage d’un gars d’Herbilly avec une fille de Courbouzon ». Mais surprise de Maurice Leroy : la fille était là dans l’assistance ! Pierrette Guillot mariée à Louis Camus en 1942 !

J’ignore si c’est La Nouvelle République ou Maurice Leroy, président du conseil général, qui a qualifié l’affaire « d’amusante ». Mais, il est bien évident que les protagonistes de l’époque, qui avaient probablement fait bien des sacrifices pour meubler leur église et acquérir leur cloche, ne l’entendaient pas du tout ainsi. De plus, les deux hameaux étant si proches géographiquement, plusieurs familles avaient dû se retrouver dans des camps opposés et se déchirer.

Sources :

L comme Légende familiale : Paul Poirrier

Paul Poirrier avec ma grand-mère Christine Frey, veuve Guillaumant – Photo colorisée avec le programme de MyHeritage

Chaque famille a son lot d’histoires dont certaines peuvent être qualifiées de légendes. On ignore comment elles ont commencé. J’aime à penser que c’est un peu comme pour le jeu du téléphone. Vous savez, on dit quelque chose à quelqu’un qui le répète à son voisin et ainsi de suite. Après une dizaine de répétitions, le message s’est transformé et ne ressemble plus beaucoup au message initial.

Paul Poirrier (debout à droite) travaillait comme régisseur aux studios de cinéma Éclipse tandis que Christine Frey (à sa droite) était couturière-tapissière

Pépère Paul était le compagnon de ma grand-mère paternelle. Comme je l’ai raconté dans mon dernier article, Christine Frey, qui avait trois jeunes enfants, est devenue veuve de guerre à l’âge de trente-trois ans. Après quelque temps, elle avait commencé une relation avec Paul Poirrier, un collègue de travail, régisseur aux Studios Éclipse.

Robert Poirier de Narcay, médecin et député de la Seine

Alors, l’histoire qu’on m’a racontée au sujet de Paul Poirrier va ainsi : Il aurait été le fils cadet de Robert Poirier de Narcay un médecin qui fut député du département de la Seine de 1914 à sa mort en 1918. Il aurait perdu son père très jeune, aurait hérité d’une petite fortune qu’il aurait dilapidée en faisant les quatre cent coups. Sa famille n’étant pas intéressée à le garder sous tutelle, il aurait été émancipé bien avant l’âge légal. Il aurait aussi décidé de se débarrasser de sa particule, qui ne cadrait soit disant pas avec sa profession et son mode de vie, pour ne garder que le patronyme de « Poirrier ».

Bien sûr, l’histoire m’a interpellée et j’ai voulu en savoir plus. Une des premières choses qui m’a frappée est la différence d’orthographe : Paul avait deux « r » à son nom tandis que Poirier de Narcay n’en avait qu’un. Mais dès que j’ai pu confirmer les dates de naissance et de décès de Paul, les différences, écarts et questions n’ont fait que s’accumuler.

Robert Poirier de Narcay était né en 1859, à Saint-Syphorien dans l’Indre-et-Loire et Paul Poirrier en 1883, à Esternay dans la Marne, aux portes de la Champagne. Comme vingt-quatre ans les séparaient, les dates, à tout le moins celles de leurs naissances auraient peut-être pu fonctionner mais Robert Poirier de Narcay étant mort en 1918, Paul avait alors trente-cinq ou trente-six ans. L’histoire de l’orphelin mineur ne tenait plus.

De plus, une fois retracés, les actes de naissance et de décès de Paul, qui sont consultables en ligne, indiquent bien qu’il était le fils de Louis Joseph Poirrier, greffier de paix, et de Rose Augustine Millet. Un peu plus de recherche m’a confirmé qu’il était bien le fils cadet d’une fratrie de quatre enfants. Ses frères et soeurs étaient beaucoup plus âgés que lui et l’ainée était déjà mariée au moment de sa naissance. Il était également orphelin de père celui-ci étant mort, à l’âge de cinquante-neuf ans, quand il avait seulement six ans. À l’âge de dix-huit ans, il perdait sa mère.

Une bonne partie de l’histoire se confirmait donc: il était bien devenu orphelin avant d’être officiellement majeur et avait probablement hérité de sa mère. Mais d’où pouvait bien venir cette histoire de père député ?

Louis Alfred Poirrier sénateur
de la IIIe république

En cherchant parmi les députés de la troisième république, je suis tombée sur deux Poirrier. D’abord François Poirrier né à Clermont-en-Argonne dans la Meuse, qui semble sans lien de parenté, puis Louis Alfred Poirrier, né à Esternay dans la Marne. Louis Alfred a commencé sa carrière politique comme conseiller municipal en 1855 avant d’être élu maire d’Esternay dix ans plus tard, en août 1865. Il s’est ensuite impliqué au niveau régional comme Conseiller général de la Marne, avant d’être élu Vice-président du Conseil général toujours de la Marne, en 1883. Il est élu sénateur pour la première fois en 1894. Réélu en 1897, il s’associe au groupe de la gauche républicaine avant de décéder l’année suivante. Il avait été nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1884.

Le fait que Paul et Louis Alfred soient tous deux nés à Esternay ne pouvait pas être une simple coïncidence et méritait d’être exploré.

Graphique de parenté entre Paul et Louis Alfred Poirrier

C’est ainsi que, de fil en aiguille, j’ai refait leurs arbres généalogiques pour remonter jusqu’à Jean François Poirrier (1731-1800) et Marie Jeanne Cordoin (1729-1780) qui étaient les aïeuls communs de Paul et Louis Alfred. Fils de tisserand, Jean François était notaire royal puis, après la révolution, notaire public.

Le couple a eu dix enfants dont sept filles et trois garçons incluant Jean François, le deuxième du nom, né en 1766 et Louis Augustin, le dernier de la fratrie, né en 1772. Louis Augustin Poirrier, l’arrière-grand-père de Paul était donc le frère de Jean François Poirrier, le grand-père de Louis Alfred. Les deux frères avaient suivi les traces de leur père en s’engageant dans des professions juridiques : Jean François était également notaire royal puis impérial et même maire d’Esternay. Louis Augustin était greffier de la justice de paix.

Les Poirrier étaient assez importants dans la commune d’environ 2000 âmes d’Esternay. Ainsi, avant Louis Alfred, c’était son père Louis François qui faisait office de maire tandis que le grand-père de Paul était aubergiste. Ainsi, chez les Poirrier, on comptait un instituteur, un aubergiste, des notaires et des greffiers de justice, certains de père en fils.

Pépère Paul est décédé, seul chez lui, par une froide nuit d’hiver, le 23 janvier 1955. Les semaines précédentes avaient été marquées par de fortes pluies qui avaient fait sortir la Seine de son lit. Dehors, les rues étaient inondées.

Christine Frey, son amie de coeur, était morte presque dix ans plus tôt et il est resté à ses côtés jusqu’à son dernier souffle. Mais, même après toutes ces années, il faisait toujours partie de la famille Guillaumant. À ce titre, il fut le témoin au mariage de mes parents tout comme il l’avait été à celui de ma tante Gilberte. Il habitait encore le même immeuble de la rue de Vaugirard où Christine avait été concierge et où il louait toujours une petite chambre de bonne qui, à ce que l’on m’a dit, était remplie de livres.

Conclusion, si cette légende familiale est en partie basée sur des faits réels, les noms des protagonistes et le déroulement de l’histoire se sont transformés au fil du temps, des conversations, et probablement des générations. Ainsi on a confondu, entre autres, un Poirrier avec un Poirier, un député avec un sénateur ainsi qu’un parent éloigné avec un père. La mémoire est bien curieuse et capricieuse alors que les glissements de sens et fausses associations sont malheureusement choses courantes.

J’ai encore quelques légendes et mystères à élucider qui ne sont cependant pas aussi simple à résoudre que cette histoire, mais dont j’aurais peut-être l’occasion de vous parler.

Sources :

V comme Veuves de guerre et autres

Remises de décorations aux familles des soldats morts pour la patrie
Documents from the Photographic Section of the French Army: 1914-16, Album I (clarkart.edu)

Je n’ai jamais connu mes grands-parents paternels, ils sont morts bien avant ma naissance. Cependant, ma famille paternelle est probablement celle que je connais le mieux et sur laquelle j’ai le plus d’informations.

On parle beaucoup de nos jours de l’absence du père et du manque de modèles masculins. Cependant, en étudiant mes ancêtres, force est de constater que c’est loin d’être un nouveau phénomène. Que ce soit dû aux guerres, à des accidents ou simplement à la maladie, j’ai été frappée par le nombre important de veuves et d’orphelins dans ma famille paternelle, et probablement dans de nombreuses familles françaises.

Tant ma grand-mère, Christine Frey que sa propre mère Aline née Victorine Judasse étaient veuves. Durant de longues années, leur survie et celles de leurs familles étaient précarisé par une économie essentiellement basée sur le travail masculin. Tant le travail que les salaires des femmes étaient bien moindres que celui des hommes et en leur absence, la survie des familles exigeait de grands sacrifices.

En février 1907, Aline a perdu son mari Jean Frey âgé de cinquante-deux ans alors qu’elle-même n’a que quarante-six ans et a à charge ses quatre derniers enfants qui sont âgés de six à dix-sept ans.

En 1907, Christine, sa fille aînée, est âgée de vingt-trois ans et vit à Paris. Elle est déjà mariée et attend son deuxième enfant. Neuf ans plus tard, ce sera son tour de perdre son mari Édouard Guillaumant au champ de bataille. Ses trois enfants, dont mon père, seront déclarés pupilles de la nation un an et demi plus tard tandis qu’elle va recevoir une maigre allocation de 563 francs par an, comme veuve de guerre. 

Extrait du journal officiel de la République française du 17 avril 1918 -Gallica

Bien avant que Christine ne soit veuve, les deux femmes vont s’unir et s’entraider. Ainsi, Aline va entrer, grâce à sa fille, dans la famille Guillaumant. À partir d’août 1907, elles ont à elles deux, six enfants dont un nouveau-né et une enfant de moins de trois ans. Quand Aline s’occupe du ménage, des courses et de la cuisine, cela permet à Christine d’aller travailler. Aline ou une de ses grandes filles s’occupe aussi des enfants.

Tout au long des déménagements de la famille Guillaumant de Paris à Choisy-le-Roi vers 1907, puis à Neuilly trois ans plus tard, Aline est intégrée et reste avec la famille de sa fille.

Aline est ensuite, vers 1911 ou 12, allée rejoindre sa propre mère qui demeurait encore à Filain, son village natal, dans l’Aisne. Elle y vit encore en 1913 quand Jean Pierre Frey, son fils aîné part pour le service militaire. Ses petits-enfants vont les rejoindre pour les vacances d’été. Mais, dès le début de la guerre de 1914, le village qui sera éventuellement détruit doit être évacué.

Quand Christine, âgée de trente-trois ans, devient veuve de guerre, en septembre 1916, le système d’entraide mère-fille est encore renforcé, alors qu’au fil du temps et des départs dus aux décès, mariages ou service militaire, la famille va se recomposer. Ainsi, quelques mois après avoir perdu son mari, Christine va perdre son beau-père Hippolyte Guillaumant, en janvier 1917. Âgé de seulement soixante deux ans, il était probablement toujours actif professionnellement et un membre important de la famille élargie. Après, ce sera au tour de sa soeur Madeleine de se marier en juillet 1920 ; elle a vingt-neuf ans. Deux mois plus tard, en septembre 1920, c’est son frère Jean Robert, âgé de dix-neuf ans, qui se marie.

Mais, les Frey et les Guillaumant sont tissés serrés et c’est cette entraide qui leur permet de tenir et de survivre à Neuilly-sur-Seine où ils vivent depuis qu’ils ont quitté Choisy-le-roi, suite aux inondations de 1910.

Pour Christine, tout comme pour sa mère, toute leur vie aura été sous le signe de l’adaptation et de la résilience : multiples déménagements, changements de métiers. L’important étant de toujours retomber sur ses pieds.

Leurs réalités sont cependant différentes. Même si Aline se dit rentière à la mort de son mari, j’ignore si elle a eu droit à une pension. Christine, elle en tant que femme de soldat mort au combat a reçu une très modeste pension bien plus modeste que celle d’une veuve d’officier, par exemple.

Cependant, les veuves de la Grande Guerre se comptent par centaines de milliers et la majorité d’entre elles ont des enfants à charge. On compte ainsi plus d’un million d’orphelins. Ils sont tellement nombreux que la poste leur dédie même un timbre représentant une veuve entièrement vétue de noir devant les croix des tombres et suivie d’une référence aux orphelins de la guerre.

« …ce groupe, défini stricto sensu par la loi Lugol du 31 mars 1919 qui instaure un droit à pension assez large, bien que modique, est massif (environ 700 000 pensionnées, puisque s’ajoutent aux 600 000 veuves directes du conflit les veuves de blessés décédés après 1919 ou de disparus). Au sortir de la guerre, la grande majorité d’entre elles avoisine la trentaine et les quatre-cinquièmes d’entre elles ont au moins un enfant mineur. »  https://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2021-1-page-151.htm

Bien vite, des emplois leur sont réservés en priorité comme aux bureaux de tabac, aux postes et dans d’autres services administratifs. Mais, ces postes ne semblent pas avoir fait partie des solutions privilégiées par les Frey-Guillaumant qui ont plutôt choisi de rester dans leur domaine de travail.  En 1921, Christine travaille toujours comme couturière et tapissière aux studios de la compagnie cinématographique Éclipse. Plus tard, la famille a aussi compté sur le travail des enfants dans le domaine de la ferronnerie d’art en s’engageant chez Paul Kiss. Juste avant le krash boursier, ce fut presque une période de prospérité alors que la mère et les trois enfants travaillent. Aline vit avec eux et s’occupe du foyer.

Recensement de 1921 -Neuilly-sur-Seine, Arichives du departement des Hauts de Seine

Ma grand-mère, Christine Frey ne s’est jamais remariée. Probablement pas par choix alors que Paul Poirrier, un régisseur qui travaillait avec elle aux studios Éclipse, est devenu son partenaire de vie. En se remariant, elle aurait perdu son allocation de veuve de guerre. Aussi, vu les salaires modestes que l’un comme l’autre devaient gagner, leur couple aurait beaucoup perdu en officialisant leur relation.

« La pension des veuves est de 800 francs par an, avec 500 francs supplémentaires par enfant mineur. Après la guerre, alors qu’il est demandé aux femmes de laisser les emplois aux hommes revenus du front, cette somme est jugée insuffisante par les concernées. Les associations de veuves protestent contre « une absence de véritable statut » dans la loi, qui leur retire la pension en cas de remariage. En 2007, l’historienne Stéphanie PETIT a établi que 42 % des veuves de 14-18 se sont ensuite remariées. » Les femmes pendant la Grande Guerre – UNC-AFN-Boissiere-montaigu (unc-boissire-montaigu.fr)

Ainsi, ils gardaient des appartements séparés même s’ils vivaient parfois dans le même immeuble. Ce fut le cas au 403 bis rue de Vaugirard où ma grand-mère Christine avait pris une charge de concierge pendant qu’André, son fils cadet, était parti au service militaire, puis à la guerre. Paul louait alors une petite chambre de bonne sous les toits et l’aidait avec l’entretien de l’immeuble.

Christine Frey (veuve Guillaumant) assise à côté de son compagnon Paul Poirrier –  Photo de famille

Bien qu’à l’époque, les attentes concernant la conduite et même l’habillement des veuves soient très strictes, Paul Poirrier est bien accueilli par l’ensemble des Guillaumant qui trouvent normal que Christine veuille refaire sa vie. Paul restera en contact avec les enfants Guillaumant jusqu’à son décès en janvier 1955, soit près de dix ans après la disparition de Christine. Il sera, entre autres, témoin au mariage de Gilberte la fille ainée de Christine ainsi qu’à celui de mes parents. Dans un prochain article, je compte vous en dire davantage sur sa vie.

Pour Christine, la vie continue jusqu’en 1940 alors qu’elle perd sa mère puis, en 1945 c’est elle qui décède d’un cancer. Son fils André, très amaigri et malade est rentré quelques mois plus tôt du Stalag XI, le camp de travail en Allemagne où il était prisonnier depuis cinq ans.

Sources :

H comme Honorer nos morts

À Neuilly-sur-Seine, inauguration du monument aux morts de la Grande Guerre
par Raymond Pointcarré le 18 novembre 1923

Après l’Halloween et ses fausses peurs orchestrées, le 11 novembre est à nos portes. Il est temps de changer de registre et d’abandonner les pseudos morts faisant mine de revenir nous hanter pour se concentrer sur les vrais disparus, souvent morts dans des circonstances inconnues et pour certains de façon tragique.

Carte des pays participants au projet « Sauvons nos tombes »de Geneanet

Il y a cinq ans, Geneanet a inauguré le projet « Sauvons nos tombes » en demandant à ses membres de documenter les tombes des cimetières français. Toutes les tombes sont encore loin d’être répertoriées et les milliers de photos soumises ne sont pas toutes indexées mais le projet ne cesse de grandir et a même fait boule de neige dans plusieurs dizaines de pays à travers le monde.

La France et l’Europe sont en tête avec près de 38 000 cimetières entièrement ou partiellement documentés, dont plus de 32 000 en France. Parmi ceux-ci on retrouve bien sûr les nécropoles militaires des première et deuxième guerres mondiales.

Nécropole d’Étinehem dans la Somme regroupant
les tombes d’un millier de soldats victimes
de la Grande Guerre

Alors que des millions de tombes sont déjà indexées, je n’ai pu retrouver que mon grand-père Édouard Guillaumant qui figure deux fois dans ce projet. Une première fois avec une image de sa tombe à la nécropole d’Étinehem dans la Somme où il repose avec un millier d’autres victimes de la Grande Guerre.

Comme le projet de Geneanet répertorie aussi des plaques commémoratives et des monuments aux morts, le nom d’Édouard Guillaumant apparait une deuxième fois, sur les plaques de marbre blanc où sont gravés les noms des centaines d’enfants de Neuilly « morts pour la France ». Ce qui nous ramène à ces commémorations du 11 novembre qui approchent.

Plaques commémoratives accrochées sur les murs
de l’Hôtel de ville de Neuilly-sur-Seine -Site de l’université de Lille

Ces plaques ont été installées dans le hall de l’Hôtel de ville de Neuilly-sur-Seine pour honorer les hommes décédés durant la guerre de 14-18. Malheureusement, la liste s’est alongée et des plaques ont dû être ajoutées pour inclure les Neuilléens morts durant la guerre de 39-45 puis celle d’Indochine, et quelque années plus tard celle d’Algérie.

Couverture de la version en livre de poche
dont la photo est tiré le film du même nom

Il y a quelques années, j’ai assisté à une projection du très émouvant film « Au revoir là-haut », réalisé en 2017, par Albert Dupontel et primé de huit Césars incluant meilleure réalisation et meilleure adaptation du roman du même nom de Pierre Lemaître, récipiendaire du prix Goncourt 2013. « Au revoir là-haut » relate deux réalités de la Grande Guerre.

D’une part, il nous parle des gueules cassées, ces pauvres soldats qui ne sont pas morts, mais sont revenus terriblement mutilés par les éclats d’obus. Et d’autre part, des processus de souscriptions publiques entreprises par presque toutes les villes de France pour ériger des monuments en l’honneur de leurs « enfants morts pour la patrie ».

Concernant cette deuxième réalité, loin de la fiction, on peut prendre à témoin la résolution du Conseil municipal de Neuilly qui se lit comme suit :

Résolution du Conseil municipal d’ouvrir une souscription publique pour l’érection d’un monument commémoratif
Site de l’université de Lille

Messieurs, Le Conseil municipal s’est préoccupé à diverses reprises durant les années qui viennent de s’écouler, de l’hommage qu’il conviendrait de rendre après la Guerre aux enfants de Neuilly MORTS POUR LA FRANCE. Aussi longtemps que nous vivions dans l’espérance c’est à dire malgré tout ce qu’un tel mot peut avoir de consolant, dans une angoisse hésitante et douloureuse, ce projet a dû rester à l’état de voeux. Aujourd’hui, l’espérance est devenue réalité, grâce à l’héroïsme de nos soldats nous connaissons les certitudes de la Victoire et de la Paix. L’érection dans notre Commune d’un Monument aux MORTS DE LA GUERRE ne peut plus être différée. Votre Commission pleinière vous propose d’ouvrir une souscription publique à cet effet. Ce monument n’aurait pas à notre avis, son entière signification s’il n’exprimait pas la gratitude unanime de tous nos concitoyens. Parmi eux il n’y en a pas un seul qui ne soit prêt à reconnaître la dette que nous avons contractée solidairement envers les sauveurs de la Patrie et qui ne veuille l’acquitter pour sa part.Votre commission pleinière vous propose d’inscrire la Ville de Neuilly en tête de la première liste pour une somme de : quarante mille francs.

Extrait du procès-verbal de la réunion du conseil municipal de Neuilly-sur-Seine du 11 février 1920

Ainsi, en février 1820, soit moins de deux ans après l’armistice du 11 novembre 1918, la ville de Neuilly-sur-Seine lançait sa souscription. S’enclenchait alors un long processus pour obtenir les approbations et le financement nécessaires avant de choisir un architecte et un entrepreneur afin d’ériger un monument commémoratif qui fut inauguré le 18 novembre 1923, par Raymond Pointcaré.

Monument aux morts de
Neuilly-sur-Seine érigé en 1923 – photo
provenant du Site de l’université de Lille

En tout, il est estimé que les pertes humaines dues à la guerre s’élèvent à environ 18 millions de personnes avec presque autant de civils que de militaires. Pour la France, ces chiffres s’établissent à près d’un million et demi de soldats et trois cent mille civils mais aussi plus de quatre millions de blessés.

Avec la mort de tant de soldats français, la première guerre mondiale a fait plus de 600 000 veuves et presque 986 000 orphelins parmi lesquels se trouvaient la famille de mon pére. J’ai toujours senti beaucoup d’amertume de leur part, face au destin tragique de ce mari et de ce père qui leur avait été volé.

Cependant, après le visionnement du film sur les gueules cassées, qui dépeint très bien leurs désespoirs et leurs souffrances, je me suis demandé ce qui aurait été pire : mourrir ou vivre mutilé à vie et en marge d’une société qui peine à prendre soin de ses vétérans et surtout de ses grands blessés laissés pour compte.

Du compte-rendu de la réunion du conseil municipal de Neuilly je retiens des mots comme « hommage qu’il conviendrait de rendre », « angoisse hésitante et douloureuse« , « gratitude unanime » ou encore « reconnaître la dette que nous avons contractée solidairement » et « les sauveurs de la Patrie« .

Ces mots sont loin d’être uniques et spécifiques à Neuilly. En ce lendemain de guerre, ils représentent bien le sentiment général partagé par une France traumatisée. Parmi ceux qui sont revenus, beaucoup sont marqués à vie par leurs blessures physiques et psychologiques. D’autres encore sont déplacés et doivent se relocaliser, leur village ayant été partiellement ou complètement détruit. L’effort de reconstruction va être énorme. Enfin, tant de jeunes hommes ont été tués, qu’au-delà des drames individuels, cela a provoqué un déséquilibre démographique, une chute des naissances et un vieillissement de la population.

Tous ces monuments, érigés afin qu’on se souvienne des horreurs de la guerre et de son énorme coût en vies humaines, n’ont pas atteint leur but ultime qui était d’éviter que cela se reproduise. Alors que, plus de cent ans plus tard, tous les témoins de cette guerre ont disparu et que ceux qui ont assisté à la deuxième guerre mondiale s’éteignent petit à petit, des guerres fratricides et insensées continuent à faire des ravages en Europe comme ailleurs dans le monde.

Sources :

W comme Wolfskirchen

Wolfskirchen -
Carte postale de Wolfskirchen, petit village rural du Bas-Rhin

Le Généathème proposé pour le mois d’octobre sur nos ancêtres et la religion me permet de revisiter cet article que j’avais amorcé puis abandonné par manque d’information sur ce village. Cependant, dès le début, j’y abordais les dimensions religieuse et linguistique qui sont quasiment incontournables quand parle de l’Alsace et de la Lorraine. Je le reprends donc…

Le nom de Wolfskirchen revient pas moins de soixante-deux fois dans mon arbre généalogique. Les plus anciennes références remontent à mon ancêtre de dixième génération Agnès Junker, qui y est probablement née vers 1615. Je dis probablement, car les registres de cette période ont été détruits et son année de naissance a dû être estimée. Viennent ensuite ses descendants sur quatre générations jusqu’à la naissance en 1755 de Johannes Bohn, mon ancêtre de sixième génération.

Blason ville fr Wolfskirchen (Bas-Rhin).svg
Blason de la commune de Wolfskirchen

Wolfskirchen est une petite commune rurale du Bas-Rhin à la frontière de la Moselle et à seulement quatre kilomètres de Postroff où mes ancêtres ont déménagé vers 1780. Elle compte alors environ 450 habitants.

L’église protestante représentée sur le blason de la commune est la seule église du village.

Les habitants de Wolfskirchen et des environs étaient aussi germanophones. La région du Bas-Rhin a changé de domination à plusieurs reprises entre la France et l’Allemagne et le département du Bas-Rhin a été créé en janvier 1790 pendant la Révolution française par l’Assemblée nationale constituante qui a décrété « — Que l’Alsace sera divisée en deux départements dont Strasbourg et Colmar ser[o]nt les chefs-lieux… ». 

Le Bas-Rhin est à la frontière
au nord-est de la France

Les registres que j’ai essayé de consulter sont pour moi illisibles. J’ignore s’ils sont rédigés en Allemand ou en Alsacien car je suis incapable de même identifier les mots inscrits. Cependant, selon Wikipédia « Au commencement du xixe siècle, le bureau des annales de statistique de Paris mentionne que l’Alsacien (qualifié à l’époque d’Allemand corrompu) est encore l’idiome des habitants du département, à l’exception de dix à douze communes, qui elles parlent le « patois Lorrain », considéré à l’époque comme une « espèce de dialecte romance ». En 1802, le français était parlé par plus d’un tiers de la population bas-rhinoise et la moitié de celle-ci comprenait cette langue. » Bureau des annales de statistique, Annales de statistique : ou Journal général, no 2, Paris, An X (1802)

Cela fait partie des aléas du travail de généalogiste surtout pour la généalogiste amateur que je suis. Aussi, l’information que j’ai a été compilée par d’autres généalogistes d’origine allemande, avec qui je partage des ancêtres lointains, et qui ont noté ces renseignements sur leur arbre familial. C’est un des grands avantages de la généalogie collaborative qui permet de partager et de recouper l’information avec d’autres personnes à travers le monde.

Je sais ainsi que Johannes Bohn, mon ancêtre de sixième génération, est né à Wolfskirchen en 1755, puis s’est marié à Hirschland, en octobre 1783, avec Maria Elizabetha Fuss, une fille de Postroff. Il est le fils de Hans Théobald Bohn, qui était de Postroff et avait marié Anna Christina Stroh, une jeune fille dont la famille était installée à Wolfskirchen depuis plusieurs générations et où le couple avait élu domicile.

Au moment de son mariage, Johannes Bohn se dit manoeuvrier, c’est-à-dire qu’il loue ses services, probablement dans une ferme ou chez un artisan de la région. Il sera mon dernier ancêtre à venir de Wolfskirchen. Il va s’installer à Postroff avec sa famille et y décèdera en 1838, à l’âge de 83 ans. Sa femme y décèdera également huit ans plus tard, à l’âge de 85 ans. Par contre, j’ignore combien ils ont eu d’enfants en dehors de leur fille Marie Elisabeth, mon ancêtre directe, qui est née le 22 juin 1787, soit quatre ans après leur mariage. Le baptême eut lieu deux jours plus tard, à Hirschland. Et c’est probablement là qu’elle épousa religieusement Pierre Frey, vingt et un ans plus tard, comme sa mère l’avait fait avant elle.

Ce lien familial avec la Lorraine va s’éteindre presque soixante-dix ans plus tard, quand leur petit-fils, qui est mon arrière-grand-père du côté paternel, va choisir la France après l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à l’Allemagne. Il va s’installer à Paris, y rencontrer une jeune femme de religion catholique originaire de l’Aisne qu’il finira par épouser. Avec ce changement de pays et ce mariage, il laissait derrière lui tout son héritage religieux et linguistique.

Carte de la région avec Wolfskirchen, Postroff et Hirschland
Wikipedia

Mais revenons un peu à son village natal. Alors que Postroff était un village entièrement protestant, sa seule église était catholique suite à l’intégration de la Lorraine au royaume de France en 1766 et à une tutelle française dès 1737. Louis XVI en signant l’Édit de Fontainebleau en novembre 1685 avait fait du catholicisme la seule religion reconnue et avait, du fait même, interdit tout autre culte sauf dans la sphère privée. J’ai déjà parlé des tracas et brimades que l’on faisait subir aux protestants de Postroff et de la région dans un article récent mais en revoici un petit aperçu.

« Postroff fut un village entièrement protestant. Mais sa situation «frontalière» entraîna son partage entre Nassau et la Lorraine. Après la paix de Ryswick, son église resta catholique. Les protestants se rendirent pour le culte à Hirschland, où l’on connaît encore aujourd’hui la ruelle de leur passage et la porte de l’église qui leur était réservée. La prétention de la Lorraine était si forte et le gouvernement des Nassau si faible que le pasteur Lucius de Hirschland ne pouvait guère compter sur sa protection. Quand, malgré l’interdiction, il se rendit le 10 septembre 1724 à Postroff pour la visite d’un malade, il tomba dans une embuscade, fut capturé et emprisonné à Fénétrange. Les paroissiens en furent tellement intimidés qu’ils n’osèrent plus se rendre au culte à Hirschland les jours qui n’étaient pas également jours fériés catholiques. http://bibliotheque.ruedeleglise.net/wiki/Wiki-protestants.org

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est image-10.png
Les trois églises de la paroisse protestante de mes ancêtres

Avant la construction de l’église de Wolfskirchen en 1779 et même plus tard, les protestants de la région devaient aller à Hirschland pour pratiquer leur culte. Ils appartenaient à l’ Église protestante de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine, qui était luthérienne. C’est donc là que toutes les cérémonies comme les baptêmes, mariages et enterrements étaient célébrées. Sous la révolution, ici comme ailleurs, les pasteurs étaient des fonctionnaires embauchés et payés par l’état français.

La religion a longtemps été un motivateur puissant. Ainsi au Canada on connaît bien les relations parfois pernicieuses qui existent entre la religion et la langue d’usage. C’est ainsi que les Canadiens français qui se sont exilés aux États-Unis, pour des raisons économiques, ont perdu l’usage du français. Ils voulaient rester catholiques tandis que les évêques d’origine irlandaise refusaient que les ouailles de certaines de leurs églises parlent français.

La situation était similaire en Alsace-Lorraine où, à cause de certaines politiques répressives limitant la liberté de culte, les protestants, surtout ceux étant germanophones, se sont sentis beaucoup mieux acceptés en Allemagne qu’en France. Cet exode a d’ailleurs couté cher à la France qui se privait de citoyens travaillants et prospères. Cependant, nombreux sont ceux qui comme mon arrière-grand-père Jean Adam Frey ont choisi la France après la défaite de 1870, qui ont marié des catholiques ou encore abandonné leur religion pour se convertir au catholicisme.

Sources :

S comme Surprise, Surprises !

Carte d’Orléans et de sa région par le graveur Bourgoin (Jeune)
établie sous la direction de César-François Cassini de Thury – Gallica

Je vous ai souvent parlé de mon ancêtre Constant Guillaumant. Celui qui a quitté son Loiret natal pour aller s’installer à Paris. Ainsi, dans mon dernier article sur les diligences, je vous parlais de lui.

Cependant, il y avait un grand trou dans la vie de Constant. Né en 1797, à Meung-sur-Loire, il fallait attendre 1830 pour le retrouver à Paris lors de la naissance de son second fils. En continuant à gratter, à éplucher les registres, à retourner toutes les pierres possibles et surtout grâce à la mise en ligne du fonds Andriveau des archives de Paris qui reconstitue une partie des registres d’état-civil partis en flamme durant la Commune de Paris, j’étais parvenue à reconstituer ce que je pensais être l’essentiel de sa vie.

Quant à cet intervalle, qui concernait plusieurs années de sa vie de jeune adulte, il vient d’être en partie comblé grâce à de nouvelles données mise trouvées sur Filae où j’ai des recherches en cours et quelques alertes sous différents patronymes incluant, bien sûr, Guillaumant et Guillaument.

Orléans, Place de Martroi ou se réunissent les coches et voituriers en attente de clients

Ainsi, mon attention a été attirée par un certain Charles Joseph Constant Guillaument qui aurait épousé à Orléans, Marguerite Marie Madeleine Soubieux, en 1820. Vérification faite, Il s’agissait bien de mon ancêtre qui, à l’âge de vingt-trois ans, s’unissait à une jeune couturière. Elle était la fille de Charles Soubieux, voiturier et vivait en face de chez lui rue de la Lionne. Ses deux parents sont présents au mariage et semblent approuver l’union.

Signatures sur l’acte de mariage de Charles Joseph Constant
Guillaument etMarguerite Marie Madeleine Soubieux p. 179/236 –
Orléans, Archives du Loiret

Cet acte nous apprend aussi que contrairement à ses parents, il ne sait pas signer, alors que sa nouvelle épouse paraphe l’acte de ses initiales et son nom, qu’elle écrit sans x : M.M.M. Soubieu.

Une recherche plus approfondie dans les registres d’état-civil d’Orléans pour les dix années suivantes ne révèle aucune trace du couple. J’en déduis donc qu’ils vivaient probablement ailleurs et qu’ils étaient peut-être installés à Paris. Alors que j’essaie d’en savoir plus sur les parents de Marguerite, je trouve l’acte de décès de sa mère Marguerite Renoux,  en juillet 1847, qui me signale un petit-fils du nom de Denis Jules Lecomte. Or, celui-ci a épousé, quelques mois plus tôt, Marguerite Constance Joséphine Guyomant. Ce n’est donc pas lui le petit-fils, mais plutôt sa femme qui est la petite-fille de la défunte.

Le nom Guillaumant a souvent changé d’orthographe. Ainsi j’ai déjà répertorié des Guilloman, des Guilheaumant, des Guillaument et des Guillaumant, mais c’est la première fois que je le vois orthographié avec un y. Cependant, il ne fait aucun doute qu’il sagit de la même famille.

L’acte de mariage va m’en apprendre plus. Ainsi, au moment de son mariage, Marguerite Constance Joséphine Guyomant a vingt-quatre ans et est née à Orléans. Elle a perdu sa mère et est sans nouvelles de son père depuis vingt-deux ans. Elle a vécu à Paris dans le 7e arrondissement et ne vit que depuis quelques semaines, à Orléans, chez sa grand-mère qui assiste et consent au mariage. Voilà un mariage qui semble se conclure bien vite pour une jeune fille revenue tout récemment, à Orléans.

Extrait de l’acte de mariage de Denis Jules Lecomte
et Marguerite Constance Joséphine Guyomant
État civil -Archives du Loiret pour la ville d’Orléans p. 60/395

Aujourd’hui samedi vingt et un février mil huit cent quarante six …. Ont comparu en la salle Publique de l’Hôtel de la Mairie pour y contracter mariage : d’une part le Sieur Denis Jules Lecomte, menuisier, âgé de vingt-neuf ans, né à Orléans, domicilié rue Roche aux Juifs no2 … d’autre part, Delle Marguerite Constance Joséphine Guyomant, couturière, âgée de vingt quatre ans, née à Orléans, y demeurant chez son ayeule maternelle rue de l’Eguillerie, no 41, depuis un mois et demi, et auparavant domiciliée à Paris (Seine) rue Vieille Place aux Veaux, no 14 (7ieme arrondissement) fille majeure et légitime de Charles Joseph Constant Guyomant, scieur de long, absent sans nouvelles depuis vingt deux ans et de feu Marie Magdeleine Marguerite Soubieux…

La deuxième partie de l’acte confirme, si besoin en était, les liens de parenté avec la famille Guillaument ou Guillaumant en énumérant les copies des actes soumis, présentés et lus durant la cérémonie de mariage. On y apprend également que ni les mariés ni la grand-mère de la mariée ne savent signer.

Extrait de l’acte de mariage de Denis Jules Lecomte
et Marguerite Constance Joséphine Guyomant
État civil -Archives du Loiret pour la ville d’Orléans p. 61/395

3e De l’acte de naissance de la future conjointe née à Orléans, le trois Janvier mil huit cent vingt deux, du légitime mariage desdits Charles Joseph Constant Guyomant et Marie Magdeleine Marguerite Soubieux ; 4e de l’acte de décès de sa mère morte à Paris (Seine) le vingt février mil huit cent vingt sept ; 5e de ceux de Jean Barthélémi Guillaument et Marie Anne Gervaise ses ayeul et ayeule Paternels morts tous deux à Meung sur Loire (Loiret) l’un le huit mai mil huit cent trente trois ; l’autre le vingt cinq mars mil huit cent vingt huit; 6e de l’acte aussi de décès de Charles Soubieux son ayeul Maternel, mort à Orléans, le dix Juillet mil huit cent vingt huit…

Grâce à cette nouvelle orthographe, je retrouve l’acte de naissance de Marguerite Constance Josephine dans les tables puis les registres de naissance d’Orléans. En cherchant sur plusieurs années, seul son nom y apparaît et elle ne semble avoir ni frère ni soeur.

Mes recherches du côté de Paris, portent également fruit et je retrouve dans le fonds Andriveau, le décès d’une Marguerite Soubieu née à Orléans, vivant avec son père dans le 7e arrondissement. Elle est ouvrière en robes et mariée à un Charles Joseph Constant Guillaumon, scieur de long, dont on ne connaît pas le domicile.  Encore une fois malgré les quelques erreurs de noms et de lieu, je ne doute pas qu’il s’agisse bien de mon ancêtre et de sa première épouse qu’il semble avoir abandonné ainsi que leur fille. Était-il malheureux en ménage avec elle ?

Copie de l’acte de décès de Margueritte Soubieu
Archives de Paris – fonds Andriveau

Ville de Paris      EXTRAIT du Registre des Actes de Décès en l’année 1827, 7e Mairie

Le mercredi vingt un février mil huit cent vingt sept,…, Acte de décès de Marie Margueritte Soubieu, âgée de trente ans, née à Orléans (Loiret), décédée à Paris, au domicile du Sieur Soubieu son père, chez lequel elle demeurait rue des Juifs no 21, le vingt de ce mois à l’heure de midi, ouvrière en robes, mariée à Charles Constant Guillaumon, scieur de long dont on ignore le domicile…

Mais, que s’est-il passé exactement ? On peut échafauder bien des scénarios.

Le beau-père voiturier a-t-il conduit son gendre à Paris ou celui-ci a-t-il pris la diligence ou un coche comme je l’avais d’abord supposé ? A-t-il voyagé seul ou avec sa petite famille ? Ou encore celle-ci était-elle supposée venir le retrouver plus tard ? Sont-ils venus à Paris pour le rejoindre ou pour le chercher car ils n’avaient pas de nouvelles ? Pourquoi les avoir abandonnées? De quoi Marguerite est-elle morte à seulement trente ans ? De plus, qu’est-il arrivé à Constance : est-elle revenue à Orléans avec son grand-père maternel après le décès de sa mère avant de repartir vivre à Paris ? Voilà quelques-unes des questions que je me pose.

Marguerite décède début 1827 mais entre-temps, Constant, son mari absent, a rencontré Marie Félicité Gamard. La seule épouse que je lui connaissais et avec laquelle il a eu pas moins de neuf enfants de 1828 à 1840. D’après mes calculs je plaçais leur mariage vers 1827. Les dates semblent concorder mais comme je n’ai retrouvé ni le certificat de son second mariage ni l’acte de naissance de leur fils ainé, j’ignore si c’était bien le cas.

Ainsi l’intervalle d’une dizaine d’années durant lesquelles Constant Guillaumant était monté à Paris et avait fondé une famille m’a réservé bien des surprises auxquelles je ne m’attendais pas. Il y a déjà longtemps que j’ai décidé que je faisais cette recherche pour témoigner et non pour juger, mais alors que j’essaie de comprendre, tant de questions me viennent à l’esprit. J’imagine que je pourrais encore découvrir des choses sur Constant et c’est pour ça que je vais continuer à être à l’affut et à suivre toutes les pistes qui pourraient me dévoiler qui il était et comment il a vécu.

V comme en Voiture !

Du temps des diligences – Gravure du Relais de Poste de Launois

Les distances et les moyens de déplacement sur terre ou sur l’eau ont toujours été un enjeu, à tel point que nos ancêtres voyageaient peu. Nombreux étaient ceux qui ne quittaient jamais leur région et même s’éloignaient rarement à plus d’une vingtaine de kilomètres de leur lieu de naissance.

Certains se retrouvaient quand même sur les routes pour leur travail comme les scieurs de long qui quittaient leur massif central pour aller couper du bois dans d’autres régions de France et parfois s’y installer pour de bon. Comme il leur fallait transporter leurs longues scies, ils se déplaçaient par deux ou trois, souvent de la même famille, principalement en voiture tirée par un ou deux chevaux.

Dès le 18e siècle, un système de diligences était mis en place pour permettre le transport des voyageurs occasionnels. Des routes étaient établies et les agglomérations se livraient à une féroce compétition pour être situées sur leur passage. Leur développement et parfois même leur survie en dépendait comme en fait foi cet extrait des cahiers de doléances de Cléry du bailliage d’Orléans :

Cahiers de doléances du bailliage d’Orléans par Camille Bloch –
Cahier de Cléry p. 490-491- Gallica

Art 4 – Il y a quelques années que le gouvernement faisait espérer aux habitants de Cléry, et par conséquent à ceux de Saint-Mesmin, Lailly, Saint-Laurent-des-Eaux et Saint-Dyé, qu’on leur rendrait la poste qui leur a été enlevée il y a 14 ans pour la reporter sur une route absolument impraticable en hiver, route qui, d’ailleurs, est dispendieuse et remplie d’excavations, tandis qu’il est notoire que la route d’Orléans à Blois par Cléry et Saint-Dyé est superbe, consolidée depuis cinquante ans, praticable dans toutes les saisons, en hiver comme en été, droite et unie et même plus courte de près de quatre cents toises. Il y a plus de ressources par cette dernière route qui divise le val de Loire d’avec la Sologne : les foins, pailles et fourrages y sont communs. Les habitants gémissent de voir un pays qui était florissant actuellement ruiné de fond en comble; ils ont des réclamations, mais n’étant appuyés de personne et ayant eu contre eux des grands qui avaient du crédit et dont les terres étaient situées sur la nouvelle route de Meung, Ménars, etc., ils n’ont point été écoutés; ils osent demander ce qui leur a été enlevé.

À la fin du 18e siècle, les routes étaient aussi fréquentées par différents véhicules comme les coches qui effectuaient surtout des voyages de proximité ou les turgotines instaurées par le ministre Turgot qui de 1765 à 1780 « rapetissent de plus de moitié l’éloignement de certaines grandes villes. » Il y avait aussi des berlines pour quatre personnes tirées par quatre ou six chevaux et des limonières pour trois voyageurs et trois chevaux.

Quand mon ancêtre Constant Guillaumant décida d’aller tenter sa chance à Paris vers 1828, ce fut une décision longuement murie car il lui fallait bien planifier son voyage, rassembler assez d’argent et demander au maire de Meung-sur-Loire un « passeport à l’intérieur » détaillant toutes les étapes de son trajet. Ce passeport allait être visé partout où il s’arrêterait. Pour l’obtenir, il devait non seulement donner la raison de son voyage mais aussi se présenter avec deux témoins pouvant attester de son identité ainsi que de sa moralité.

Rien ne fut fait à l’improviste, car il fallait aussi réserver sa place dans la diligence plusieurs jours à l’avance. Comme il partait pour chercher du travail et potentiellement s’établir à long terme, il devait penser aux bagages mais aussi, en tant que scieur de long, à ses outils de travail. À moins, qu’il ait décidé de s’en procurer de nouveaux, une fois à Paris.

Sa première étape fut probablement Orléans avec la diligence vers Paris. À l’époque, il existait une ligne Paris-Bordeaux qui passait par Orléans. De Bordeaux, on pouvait ensuite rejoindre l’Espagne. Mais, Constant, allait dans l’autre direction, à seulement cent cinquante kilomètres de chez lui.

Comme son nom l’indique, la diligence est alors un des moyens les plus rapides de se déplacer. Mais, leur rapidité est toute relative car on estime qu’avec leurs lourdes charges, elles parcouraient tout juste une dizaine de kilomètres à l’heure. Constant a donc dû compter une quinzaine d’heures pour se rendre de Meung à Paris. À condition, bien sûr, de voyager sur des routes décentes et de n’avoir aucun accident ou bris ce qui arrivait souvent.

bulletin no 344 du 20 février 1820, texte numéro 8218, 
Bulletin des lois du royaume de France, Paris https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6525590n/f145

Le début du 19e siècle est considéré comme l’âge d’or des diligences et plusieurs compagnies de voiturage comme les messageries Laffite et Caillard, établies rue St Honoré à Paris offraient un service de voiturage. Celui-ci prenait un peu plus de temps que la malle-poste, qui était la seule autorisée à aller au galop, tout en courant les mêmes risques quant à l’état des routes et aux accidents.

D’ailleurs, en 1820, le roi émettait une ordonnance afin de réglementer le nombre croissant de compagnies de messagerie et de voiturage et de limiter le nombre d’accidents qui sont qualifiés de graves et fréquents.

De toute façon, à moins de voyager de nuit, les passagers aimaient bien voir tranquillement défiler le paysage et découvrir de nouveaux lieux ou encore pouvoir débarquer de voiture et marcher un peu quand la route était mauvaise ou qu’il fallait aider les chevaux en mettant l’épaule à la roue.

La poste aux chevaux des Ormes sur la route Paris-Bordeaux
photo par Laura de Logivière -Google maps

Ces longs trajets demandaient plusieurs arrêts pour changer les attelages et permettre aux passagers de se remettre un peu des aléas du voyage. Ainsi tout au long de la route se trouvaient des relais de poste qui servaient aussi d’auberge.

C’était de larges demeures gérées par un maitre de poste avec des écuries pour plusieurs dizaines de chevaux, des logements pour les postillons et une loge pour le guetteur en charge le soir d’ouvrir les portes aux équipages ayant été retardés ou accidentés.

Comme l’indique le site web du relais de poste aux chevaux de Launois-sur-Vence : « L’importance de la halle aux diligences, le nombre des écuries, les proportions des greniers à foin, des réserves à grain, les dimensions des deux hautes portes charretières, l’imposante demeure du Maître de Poste dotée d’une table d’hôtes et surmontée de ses chambres pour voyageurs… sont le vivant témoignage d’une intense activité. »

Chaque relais avait ses propres chevaux et employait plusieurs dizaines de postillons qui se chargeaient de ramener, au pas, les chevaux à leur relais d’origine. La circulation sur les routes de France était intense et en 1840, le pays comptait plus de huit mille postillons.

Au fil du temps et des changements de gouvernement, la poste royale s’était transformée en poste républicaine puis impériale avant de redevenir la poste royale sous la Restauration de 1814 à 1830.

Progressivement, les voitures se sont s’agrandies au point de pouvoir transporter une dizaine ou quinzaine de personnes, en plus du cocher et des postillons. Certaines voyageaient à l’intérieur, et d’autres à l’extérieur. Comme le cocher, ces derniers subissaient les intempéries mais le coût de leur voyage était moindre que pour ceux voyageant à l’intérieur.

Dans de telles conditions, les visites étaient rares et Constant ne revenait pas souvent à Meung. Mais, les choses allaient changer vers le milieu du 19e siècle. Ainsi, dès 1845 avec la construction puis l’exploitation des lignes de chemin de fer, les entreprises de diligences commencaient à perdre du terrain et à péricliter. Chaque nouvelle ligne entraînait la fermeture des malles-postes et des relais établis sur leur itinéraire. Elles ne peuvaient pas compétitionner avec la rapidité et probablement le confort du train.

Il est estimé que pour parcourir les 132 kilomètres séparant Orléans de Paris, il fallait compter deux heures en 1870. En comparaison, la même distance prenait deux jours et demi au pas (à 60 000 pas par jour); 24 heures en 1800 et 12 heures en 1830 avec la diligence ou encore 9 heures en malle-poste en 1840.

« Les Relais de Poste vont disparaître avec le développement des lignes de chemin de fer. En 1851, la ligne de chemin de fer Paris-Bordeaux est inaugurée. Le 31 mai 1873, les Relais de Poste aux Chevaux sont officiellement supprimés. » Extrait de l’information fournie par le relais de la poste aux chevaux des Ormes.

Omnibus de l’entreprise générale des dames blanches
desservant Paris – Wikipedia

Une fois à Paris, Constant a probablement pu utiliser les voitures publiques de l’entreprise générale des dames blanches qui offrait un tout nouveau service d’omnibus dans la capitale.

Autre avancée importante, vers 1860, avec l’avènement du chemin de fer et l’accroissement constant du nombre de voyageurs l’administration française doit admettre qu’elle est dépassée et abolir l’usage des « passeports à l’intérieur ». Les déplacements devenus de plus en plus faciles et abordables vont jouer un role essentiel dans le développement de Paris.

Sources :

P comme Pensionnaire durant la guerre

Le pensionnat de Nemours par Louis-Maurice Boutet de Monvel – 1909 – Musée des beaux-arts de Pau

Née à l’été 1930, à Issoire dans le Puy-de-Dôme, ma mère est la deuxième et dernière de la fratrie. Quelques mois plus tard, mes grands-parents ont décidé de quitter la ville avec leurs deux petites. Oui, mais où sont-ils allés ?  Cela demeure un mystère car à ce jour,  je n’ai pu les retracer ni à Issoire, ni à St-Jean-des-Ollières où mon grand-père a grandi et où son père vivait encore, ni dans le village situé à cinq kilomètres de La Grand-Combe dans le Gard, où ils s’installèrent et achetèrent la maison que je leur ai connue.

J’ignore donc où ils se trouvaient au déclenchement de la guerre. Ce que je sais par contre, c’est que ma mère n’avait pas encore dix ans quand Pétain décida de capituler face à l’armée allemande en juin 1940. Après des semaines de nouvelles désastreuses annonçant la mort de centaines de jeunes Français, la nouvelle avait été accueillie avec soulagement et résignation par la population locale. 

Cependant, plusieurs groupes de citoyens, sachant qu’ils seraient la cible d’arrestations et même de persécutions, étaient terrifiés. Parmi eux se trouvaient les juifs et les protestants, les communistes et les syndicalistes, les francs-maçons et les tziganes, pour ne citer que ceux-là.

Bien vite également on avait vu arriver des milliers de réfugiés. Les premiers venaient des territoires occupés par l’armée allemande comme les Hollandais, les Belges et les Luxembourgeois ainsi que quelques Allemands et Espagnols opposés à leurs gouvernements respectifs. Puis après la capitulation,  il était arrivé principalement des familles françaises fuyant les combats puis l’occupation allemande et désireuses de passer en France libre.

Alors que la population de certaines villes avait plus que doubler, la circulation des personnes, des marchandises et même du courrier entre la zone occupée et la zone libre était sujette à des contrôles de plus en plus rigoureux. Le ravitaillement en souffrait terriblement.

Soldats allemands installés à une terrasse de café
http://laplumedauphine.fr/2016/05/25/france-vestiges-occupation-allemande/

Si le régime de Vichy démontrait un certain zèle à exécuter les directives dictées par l’occupant, deux ans plus tard les choses allaient encore se dégrader. Suite au débarquement des forces alliées en Afrique du Nord début novembre 1942, les nazis avaient immédiatement riposté en traversant la ligne de démarcation et en occupant l’ensemble du territoire français. Les meilleurs hôtels et logis étaient réquisitionnés pour héberger les soldats allemands qu’il fallait également nourrir. La Gestapo installa ses bureaux à l’hôtel du Luxembourg d’Alès, à quelques kilomètres seulement de la Grand-Combe.

Chapelle de l’ancien pensionnat de jeunes filles de la Sainte-Famille-du-Sacré-Cœur
au Puy-en-Velay  photos : © Michel FOUCHER (clochers.org)

C’est durant cette période que mes grands-parents ont décidé de placer ma mère dans un pensionnat tenu par des soeurs. Sans doute pour la protéger et lui apporter une certaine stabilité. À l’époque la France comptait des centaines de pensionnats dont la majorité était pour les garçons. J’ai cependant pu en répertorier quelques-uns tant dans le Puy-de-Dôme que le Gard dédiés aux jeunes filles comme l’institut Bellevue et l’école Notre-Dame à Alès sous la tutelle des Soeurs de la Présentation de Marie ou encore celui de la Sainte-Famille-du-Sacré-Coeur au Puy-en-Velay en Haute-Loire situé à mi-chemin entre Issoire et La Grand Combe ou encore les nombreux pensionnats de jeunes filles de Nîmes tenus soit par des carmélites, des ursulines, des bénédictines ou d’autres congrégations.

Je nomme ceux-là car si j’ignore où ils demeuraient exactement, je pense que mes grands-parents sont restés dans la région à tout le moins dans l’axe d’environ deux cents kilomètres qui séparent Issoire de la Grand-Combe. De toute façon, seulement dans les trois départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et du Gard, il n’y avait que l’embarras du choix alors que j’ai répertorié une bonne dizaine d’institutions consacrées à l’éducation des jeunes filles et offrant également un service d’internat. Mais, comme les pensionnaires rentraient à la maison pour les vacances scolaires, ils ont dû aussi choisir une institution pas trop éloignée. Inutile de se compliquer la vie quand tout est déjà difficile !

Ainsi, les déplacements étaient limités au maximum en raison de la pénurie d’essence, des multiples contrôles policiers sans parler des fouilles et des risques d’arrestation aléatoire. De plus, tout le monde était sur ses gardes et les gens se méfiaient les uns des autres.

D’après mes recherches, la vie tant au pensionnat qu’à l’extérieur présentait plusieurs défis. L’économie était défaillante et les privations nombreuses. Fin 1942, les ouvriers spécialisés, encore en France, étaient réquisitionnés et envoyés en Allemagne pour la Relève tandis que quelques mois plus tard les jeunes hommes y sont envoyés pour le Service du Travail Obligatoire (STO). Plusieurs préféraient aller rejoindre la résistance mais c’était, dans un cas comme dans l’autre, autant de bras de moins dans les champs où il ne restait plus que des enfants, des femmes et des vieillards.

Carte postale d’un dortoir avec au fond à droite la section réservée à 
la surveillante séparée des pensionnaires par un rideau

Ce passage chez les soeurs a eu un impact profond sur ma mère. La vie quotidienne avec ses horaires stricts mais aussi ses messes et ses séances régulières au confessionnal avaient engendré chez elle un fort sentiment anticlérical.  Tout de cette vie lui était pénible : les règlements, les dortoirs, ainsi que le manque d’intimité et de liberté. Car bien sur, elles étaient enfermées et leurs sorties étaient encadrées et contrôlées. De plus, on y mangeait mal et certainement pas à sa faim car les milliers de soldats de la Wehrmacht, qu’il fallait loger et nourrir, pesaient lourd sur les ressources de la région qui semblaient toujours en manque.

Affiche encourageant à l’économie du pain qui était rationné

Ses quelques retours à la maison familiale étaient anticipés avec joie et soulagement : elle pouvait enfin gouter à la cuisine de sa mère mais aussi manger les légumes du jardin de son père sans parler des oeufs du poulailler et peut-être un lapin ou un poulet de temps à autres. En cette période de pénurie et de tickets de rationnement, une certaine autarcie avait du bon et était même en vogue.

« De longues files d’attente s’étirent devant des magasins peu ou pas approvisionnés et les citadins tentent de se ravitailler à la campagne. Certains élèvent des lapins sur leur balcon ou dans leur cave. Les jardins, publics et privés, se transforment en potagers. Toute une économie de récupération (textile, métaux, papier, etc.) et de produits de substitution se met en place… Les pénuries encouragent le développement de pratiques allant du système D comme débrouille, au troc, jusqu’à la spéculation et au marché noir, où se négocient les articles, rares ou courants, à des prix improbables. Fortement réprimé par le gouvernement de Vichy, le marché noir prospère malgré tout. » Le quotidien des Français, mémoire de guerre

Travaillante, ma mère ne rechignait probablement pas au moment des récoltes et des conserves sachant qu’elle pourrait en emmener quelques pots avec elle. Oui, mais voilà, quelqu’un l’avait peut-être dénoncée ou bien les soeurs les avaient trouvés lors d’une fouille ou d’un contrôle des valises et s’étaient empressées de les confisquer sans jamais les restituer. On ne l’y reprendrait pas.

Pensionnat où les élèves apprennent l’économie ménagère

Durant ses années de pensionnat, ma mère semble avoir reçu une éducation générale de qualité ce qui n’était pas toujours le cas dans les institutions religieuses. Elle avait été préparée pour le certificat d’études qu’elle avait passé avec succès vers ses treize ans et peut-être aussi pour le brevet deux ans plus tard sans pour autant qu’on l’ait incitée à poursuivre des études plus avancées. Son éducation était probablement plutôt axée sur les arts ménagers et surtout la couture qui était, à l’époque, un incontournable dans l’éducation des jeunes filles.

De plus, étant fille de commerçants, il ne faisait aucun doute qu’elle aurait à travailler mais l’objectif principal des soeurs était de former des jeunes filles dociles, croyantes et de bonne moralité qui feraient de bonnes épouses et des mères dévouées.

Dans le cas de ma mère, cet objectif fut seulement partiellement atteint. Car si elle s’est toujours efforcée d’être une épouse et une mère attentive, elle était loin d’être docile et comme on l’a vu loin d’avoir la foi.

Sources :

O comme Objets de famille : le service en faïence

La faïencerie de Digouin

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’adore les textiles et les céramiques. Tous les textiles du torchon de lin à la house de duvet brodée tout comme tous les styles de céramiques : les pots en terre cuite comme les jolies tasses en porcelaine.

Or, il se trouve que j’ai reçu quelques objets qui me sont précieux et me rappellent ma chère grand-mère maternelle. Comme je l’ai déjà mentionné, la seule grand-mère que j’ai eu la chance de connaître habitait loin et nous la voyons peu souvent, trop peu souvent.

Service de ma grand-mère dont j’ai hérité

J’ai hérité, entre autres, de ce qu’à la maison on appelait le service doré. Malheureusement, il n’est pas complet. Mais il en reste quand même six assiettes plates, six creuses et trois à dessert en très bon état. J’ignore ce qu’il est advenu des tasses et des soucoupes mais les services à thé ou à café étaient probablement vendus séparément.

Ce sont des assiettes signées Digouin et Sarreguemines, véritable opaque, France. Elles sont du modèle 9426 qui semble dater des années 30 ou 40. Le mien est vert et or mais le même modèle existait aussi en jaune et or. Ce service semble être plutôt rare car je n’en ai trouvé que peu d’exemples.

Avec un peu de recherche, j’ai découvert que ce qu’on avait toujours considéré comme un service en porcelaine était en fait un élégant service en faïence. Bien sûr, ce service ne servait pas de façon courante et était soigneusement rangé pour les grandes occasions.

Sceau en brun Digouin et Sarreguemines Véritable opaque France – 9426

Mais, nous n’étions pas vraiment dans l’erreur en pensant qu’il s’agissait de porcelaine. Celle-ci est faite à 40% d’une argile blanche spéciale, le kaolin. La faïence véritable opaque aussi appelée demi-porcelaine en contient 25%. L’objectif recherché étant d’obtenir un blanc très blanc.

J’imagine que c’est à Issoire que ma grand-mère a vu son premier service de faïence opaque. M. Aimé Chassagne, qui était expert-géomètre comme son père, et sa jeune épouse faisaient partie des notables de la ville. Ils devaient recevoir régulièrement et avoir pour l’occasion de la belle vaisselle.

Je vous passe les nuances qui distinguent le grès de la faïence et la faïence de la porcelaine. Mais, la faïence fine a déjà trôné sur les tables raffinées des marquis et des duchesses jusqu’à ce que la noblesse lui préfère la porcelaine produite dans les manufactures royales de Vincennes, Sèvres ou Limoges. La faïence a alors connu ses heures de gloire et fait le bonheur des maisons bourgeoises.

Quel chemin parcouru en un siècle par les arts de la table ! Je me souviens avoir été surprise et presque choquée par le peu de vaisselle répertoriée lors de l’inventaire effectué en 1807, à la mort de mon ancêtre paternel de septième génération. Celle-ci se limitait à « Quatre plats plats, trois jattes, dix-neuf assiettes, un pot à la farine, une salière estimés ensemble la somme de six francs… » alors qu’ils avaient plusieurs nappes et serviettes dont la valeur était bien supérieure.

Maison Digouin et Sarreguemines

l’atelier de décoration de la manufacture de Digouin

La maison Digouin et Sarreguemines a tout une histoire qui remonte à 1790 alors que Joseph Fabry et les frères Jacobi ou Jacoby installent leur manufacture de faïence, à Sarreguemines, dans un ancien moulin à huile sur les bords de la Sarre.

Près d’un siècle plus tard, en 1871 suite à l’annexion de la Moselle par l’Allemagne, un des propriétaires choisit de s’installer du côté français et d’y construire deux manufactures une à Vitry-le-François dans la Marne et l’autre à Digouin en Soâne-et-Loire soit à cinq cents kilomètres de Sarreguemines afin, entre autres, d’éviter les frais de douane.

En 1913, la faïencerie est divisée en deux entreprises distinctes Sarreguemines d’une part, Digouin et Vitry-le-François d’autre part. Après quelques changements de propriétaires et presque autant de changements de noms, l’entreprise a fini par fermer ses portes en 2008. Cependant, de nouveaux propriétaires, anglais cette fois, semblent selon un article récent vouloir lui redonner vie.

D’ailleurs, une vingtaine d’entreprises du domaine de la céramique oeuvraient à Digouin tant des manufactures de vaisselle que de carreaux de décoration ou des tuileries.

La faïencerie Digouin – L’atelier d’emballage

Voilà, ces assiettes, qui ont changé de continent et qui m’ont suivi dans mes nombreux déménagements, ont maintenant une place de choix dans mon vaisselier. Grâce à cet article, je les connais un peu mieux. Mais en dehors de la grande histoire, chaque fois que je les regarde ou les touche, c’est à ma grand-mère que je pense. À sa discrète attention, à sa modestie et à son travail inlassable, qui méritaient bien un beau service en récompense.

Sources :