T comme Tombe familiale

La tombe familiale des Frey au cimetière de Bagneux

Les tombeaux et caveaux de familles ont toujours été pour moi synonymes de richesse et de grande aisance financière. Ce qui n’est pas vraiment l’idée que je me faisais de ma famille Frey mais il semble qu’à une certaine époque c’était assez courant. C’est ainsi que le « caveau de famille » est une des premières choses dont on m’a parlé quand j’ai commencé à poser des questions sur mes ancêtres. Ma grand-mère Christine Frey et ses parents y sont, entre autres, enterrés. Bien sur, j’ai profité de mon dernier séjour à Paris pour aller le voir au cimetière de Bagneux lors d’une sortie entre cousins.

Ce cimetière fait partie des six cimetières extra-muraux, donc situés en dehors des limites de Paris, gérés par la ville de Paris. Ils ont été créés au milieu du 19e siècle pour répondre aux besoins grandissants de la population de Paris.

L’avenue principale du cimetière de Bagneux

Le lieu est agréable, les grandes allées sont longées d’arbres, chaque allée étant bordée d’une essence différente. Le site du cimetière le décrit ainsi : « Le cimetière parisien de Bagneux a ouvert en 1886. Il s’étend sur 62 hectares sur lesquels sont plantés 5 912 arbres de 49 essences différentes : cyprès, sophoras, marronniers d’Inde, noisetiers de Byzance, tilleuls de Hollande … » Les noms des allées appelées « avenues » sont d’ailleurs très évocateurs : Avenue des Ormes de Pumila, Avenue des Pommiers à fleurs, Avenue des Micocouliers, etc.

Fichier:Cimetière de Bagneux.gif

Les tombes sont disposées en une centaine de lots de tailles plus ou moins égales. Vu la taille du cimetière qui compte plus de 83000 concessions, le plan ainsi que la division, le numéro exact de la concession se sont révélés des renseignements essentiels pour retrouver la tombe que l’on cherchait.

Comme le Nouvel Observateur l’explique dans son article sur les cimetières parisiens de 2017, « L’emplacement d’une tombe est une concession, ce qui dit bien que le particulier n’en est pas vraiment propriétaire (le terrain appartient toujours à la commune), mais a des droits dessus : le concessionnaire peut, évidemment, être enterré dans la concession, il peut y faire inhumer qui il veut (même des personnes avec lesquelles il n’a pas de lien de parenté) ; il peut aussi transmettre ses droits sur la tombe, mais il ne peut ni vendre ni louer l’emplacement. »

Extrait du répertoire annuel des inhumations du cimetière de Bagneux p. 10/31 – Année 1907- Archives de Paris
Extrait du registre journalier d’inhumations du cimetière de Bagneux – février 1907- Archives de Paris

La tombe des Frey est ce qu’on appelle une concession perpétuelle ; à ce titre elle est encore intacte ce qui est loin d’être le cas des sépultures de tous mes ancêtres. Alors que j’ai pu en retrouver plusieurs sur les registres de la ville, leurs corps ont depuis été exhumées. Faute d’avoir reconduit les concessions qui avaient été acquises par leur famille ou la ville, leurs ossements ont en effet été placés dans des fosses communes afin de faire de la place pour de nouvelles tombes.

Le caveau familial consiste en une pierre tombale horizontale de pierre grise avec une croix en bas-relief. Le nom des personnes enterrées sont gravées sur le dessus et les cotés. Avec le temps, la mousse et le lichen ont recouvert la pierre. Cela lui donne un certain charme mais plusieurs inscriptions sont maintenant presque illisibles. Je me suis donc tourné vers l’administration du cimetière pour avoir la liste des personnes qui y étaient enterrées. On me l’a refusée car je ne fais pas partie de la liste des ayants droit et on m’a redirigée vers les archives départementales de Paris qui conserve les listes des vingt cimetières administrés par la ville de Paris.

Depuis peu, les archives départementales de Paris avaient mis à la disposition du public les noms des personnes inhumés dans les cimetières de Paris entre 1804 et 1968. Je connaissais déjà ces listes pour les avoir consultées lors de mes recherches. Comme elles sont disponibles en ligne, j’ai donc entrepris un inventaire exhaustif. J’y ai trouvé :
Jean Adam Frey mon arrière-grand-père, enterré le 9 février 1907. Comme le caveau de famille a été établi quelques mois plus tôt, tout porte à croire qu’il était très malade et que sa mort était anticipée depuis déjà quelques mois. J’ai déjà parlé de lui, né en Lorraine, il avait choisi la France et était venu s’installer à Paris après la cession de l’Alsace et de la Lorraine à l’Allemagne en 1871. Il travaillait comme menuisier et frotteur à faire des planchers. Il est mort jeune, à l’âge de cinquante-deux ans.

Aline Judasse veuve Frey enterrée le 31 mars 1939, la femme de Jean Adam et mon arrière-grand-mère dont j’ai souvent mentionné l’importance dans les familles Frey et Guillaumant. Originaire de Pargny-Filain dans l’Aisne, elle a eu sept enfants (cinq filles et deux fils). Avec son mari, elle a tenu une loge de concierge à son arrivée à Paris, avant la naissance de ses enfants. Devenue veuve à quarante-six ans, elle est morte à soixante-dix-neuf ans, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

Certaines inscriptions sont difficiles à lire

Christine Guillaumant née Frey en 1883 et enterrée le 19 décembre 1945 est ma grand-mère paternelle. Son prénom est omis sur le registre mais encore lisible sur la tombe. Elle a eu trois enfants et son mari Édouard Guillaumant est mort durant la Première Guerre mondiale. Elle a travaillé aux studios Eclipse comme couturière-habilleuse alors que son mari est machiniste. Elle continuera à y travailler sans doute jusqu’à la fermeture de la compagnie.

Enfin quatre noms, qui ne se trouvent pas sur le site des archives car ils sont trop récents, pouvaient être déchirés plus ou moins aisément sur la tombe. Il s’agit de mes deux grands oncles et de leurs épouses:
Jean Frey (1900-1980) et Émilienne Augustine Frey, née Tourte, (1897-1979) ainsi que Jean-Pierre Frey (1893-1996) et sa femme Marie Thérèse Guiard (1903-2006). Il est remarquable que Jean-Pierre et Marie Thérèse aient tous deux vécu jusqu’à 102 ans. 

Décoration de chevalier de la Légion d’Honneur déposée sur le tombeau des Frey

La légion d’honneur placée sur la section centrale de la tombe appartient probablement à Jean-Pierre Frey. Il a fait partie du millier d’anciens combattants de la Grande guerre qui ont été élevés au rang de Chevalier de la Légion d’honneur le 11 novembre 1995. Il avait alors 102 ans et allait décéder deux mois plus tard. Le journal Libération du jour en rend témoignage en ces termes : « L’hommage aux «poilus» de 14-18 se voulait solennel. Il y a 75 ans, le cercueil du Soldat inconnu était installé sous l’Arc de Triomphe. Pour cet anniversaire et 77 ans ans après l’armistice, le gouvernement avait décidé «un dernier témoignage de reconnaissance de la Nation» en nommant chevaliers de la Légion d’honneur, samedi, 1 355 combattants survivants de la Grande guerre. Le nombre des poilus vivants est estimé à trois mille environ. Le plus jeune a 94 ans, le plus âgé, 107. »

Sur la tombe, il y a aussi deux hommages personnels sous forme de petites tablettes en marbre (voir la première photo). L’une en marbre noir, posée sur un socle, indique « Mon profond respect pour le président signé Martine ». Sur l’autre, en marbre blanc, on peut lire « A ma chère Marraine ». Si la première, provenant sans doute d’une assistante dévouée, concerne probablement Jean-Pierre Frey qui était chef d’entreprise, il est difficile de dire à qui s’adresse la deuxième. On peut supposer qu’au moment où elles ont été commandées les personnes ignoraient qu’elles seraient déposées sur une tombe familiale.

Tombeau de la famille Touchard – cimetière de Bagneux

Nous avons profité de la visite pour nous promener. Ainsi, j’ai vu dans une section adjacente la tombe de la famille Touchard qui sont des cousins par alliance. La tombe en marbre noir avec les noms gravés en or, refaite récemment va probablement bien résister au temps et les noms devraient rester bien lisibles pour de nombreuses années.

Tombe familiale juive au cimetière de Bagneux

Dans une autre partie du cimetière de Bagneux, il y a une section juive où j’ai vu des tombes familiales très intéressantes. Certaines tombes comportent des sculptures ou des œuvres d’art. Souvent, elles listent les noms de toutes les personnes qui y sont inhumées. La plupart sont accompagnés d’un médaillon avec leur photo. Quel dommage que cette tradition n’existe pas chez les chrétiens. J’aimerais tellement pouvoir mettre un visage sur les noms de mes ancêtres et de leur famille.

Ressource terminologique : https://www.laculturegenerale.com/difference-tombe-tombeau-mausolee-sepulture-cenotaphe-crypte/

P comme Porteur d’eau

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Porteurs d’eau à Paris (1862)
Source : http://bouges.lescigales.org/index.php?page=porteurs-d-eau-aveyronnais

L’eau est essentielle à la vie et de nos jours, il suffit d’ouvrir le robinet pour qu’elle coule à flots. Mais, il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. D’abord, il fallait aller la chercher à la fontaine ou au puits. À Paris, les fontaines étaient principalement alimentées par la Seine et cette eau qui même à l’époque était filtrée était préférée à celle des puits souvent contaminés. 

On pouvait aussi payer quelqu’un pour l’apporter chez soi. C’est là qu’intervenaient les porteurs d’eau. J’ignore combien Paris en comptait au milieu du 19e siècle, mais 100 ans plus tôt, ils étaient plus de 2000 représentés par une puissante corporation. J’en ai retrouvé un dans ma famille. Claude Poinsot avait épousé Marie Edmée Gamard la soeur de Marie Félicité, mon ancêtre de 5e génération. Alors que leurs documents d’état civil ont disparu, comme tant d’autres durant la Commune, les bans de mariage publiés à Paris et à Mont-Saint-Sulpice sont encore consultables.

Mont-Saint-Sulpice : NMD ( 1823-1828 ) – 5 Mi 607/ 2 – page 124 – Archives de l’Yonne

Première fois L’an mil huit cent vingt cinq Dimanche neuf octobre a l’heure de neuf du matin nous Muret officier de l’Etat civil de la commune du Mont StSulpice, canton de Seignelay Département de l’Yonne après nous être transporté devant la porte extérieure principale de la maison commune du Mont StSulpice avons publié pour la première fois qu’il y a promesse de mariage entre le Sieur Claude Poinsot porteur d’eau âgé de vingt huit ans demeurant à Paris rue des Jardins no5, né à Coublanc, canton de Protois arrondissement de Langres Département de la Haute Marne fils de défunt François Poinsot et de Christienne Petit d’une part Et demoiselle Marie Edmée Gamard, née au Mont StSulpice le cinq Frimaire de l’an 6eme de la république française fille majeure de Nicolas Gamard couvreur en batiment et de Marie Finot son épouse domiciliée à Paris depuis six mois d’autre part laquelle publication a été de suite affichée à la porte de la Maison commune de quoi nous en avons dressé acte.

Illustration de deux porteurs d’eau, l’un tirant son tonneau à bras et l’autre avec un cheval

Une semaine plus tard, soit le 16 octobre la publication apporte une précision soit que Claude Poinsot est porteur d’eau « à la voiture ». Il y avait donc une certaine hiérarchie chez les porteurs d’eau. Certains portant l’eau sur leur dos ou leurs épaules comme en font foi plusieurs illustrations et d’autres ayant l’avantage d’une voiture probablement tirée par un cheval quoi que la majorité était à bras.

Mont-Saint-Sulpice : NMD ( 1823-1828 ) – 5 Mi 607/ 2 – page 125 – Archives de l’Yonne

avons publié pour la deuxième fois qu’il y a promesse de mariage entre le Sieur Claude Poinsot porteur d’eau à la voiture…

Le site attellage-patrimoine.com parle plutôt de porteurs au tonneau et précise que « De 1830 à 1880, le nombre de porteurs d’eau au tonneau varie, suivant les années, de 800 à 1800 dont les trois quarts utilisent des charrettes à bras. Par exemple, sous le second empire, en 1858, on recense 7 tonneaux attelés à des ânes, 204 à cheval, et 662 tirés à bras.« 

Ces porteurs au tonneau ou à voiture sont en 1815 forcés par ordonnance royale à se fournir en eau aux fontaines marchandes de la ville. Celles-ci s’alimentent soit dans la Seine dont l’eau est filtrée soit comme pour la fontaine du Luxembourg aux sources d’Arcueil ou de Belleville deux communes à l’extérieur de Paris.

Au cours des ans, plusieurs autres ordonnances règlementant à peu près tout ce qui concernait la profession, allant de la taille et la contenance aux lieux d’approvisionnement, ont été émises en réponse aux plaintes et contraventions.

Car si les porteurs d’eau avaient des privilèges, ils avaient aussi des obligations. En tant que service public, ils devaient voir à l’hygiène ainsi qu’à la santé et la sécurité publique. Par exemple, ils devaient garder leurs tonneaux pleins la nuit afin de pouvoir aider à combattre les incendies comme en témoigne cette l’ordonnance de 1815.

Paris, le 17 Septembre. Préfecture de Police. Une ordonnance en date du 12 Septembre, concernant les porteurs d’eau, contient les dispositions suivantes: Les permissions délivrées aux porteurs d’eau à tonneaux pour exercer leur état dans la ville de Paris sont maintenues. Ceux qui à l’avenir voudront exercer cet état seront tenus préalablement d’en faire la déclaration à la préfecture de police. Il sera délivré aux déclarans, un certificat qui devra être visé par le commissaire de police de leur domicile. Les tonneaux des porteurs d’eau seront numérotés aux frais des propriétaires. Le nom du porteur d’eau sera peint sur le fond du tonneau. Dans un mois à compter du jour de la publication de la présente ordonnance, tous les porteurs d’eau à tonneaux qui ont déjà un numéro, feront peindre leurs noms sur le fond du tonneau. Les porteurs d’eau à tonneaux qui changeront de domicile, en feront la déclaration, dans un délai de trois jours, à la préfecture de police. Lorsqu’un porteur d’eau à tonneau cessera l’exercice de son état, il en fera aussi la déclaration à la préfecture de police.

Les numéros peints sur les tonneaux seront effacés, et certificat en sera délivré au déclarant. En cas de vente d’un tonneau numéroté, la déclaration en sera faite à la préfecture de police, tant par le vendeur que par l’acheteur. Il est défendu aux porteurs d’eau à tonneaux de puiser aux fontaines publiques a peine de 50 fr d’amende. Les particuliers puiseront aux fontaines publiques avant les porteurs d’eau à bretelles. Les porteurs d’eau ne pourront puiser à la rivière qu’aux pompes et puisoirs autorisés à cet effet. Les tonneaux devront être pleins lorsque les porteurs d’eau rentreront chez eux. En cas d’incendie, les porteurs d’eau seront tenus, sous les peines prononcées par l’art 475 du code pénal, de se rendre, avec leurs tonneaux, au lieu de l’incendie. Indépendamment du prix de l’eau, il sera accordé une récompense aux deux porteurs d’eau dont les tonneaux arriveront les premiers. Les porteurs d’eau à tonneaux sont civilement responsables des personnes qu’ils emploient à la conduite de leurs voitures ou à la distribution de l’eau.

La plupart des porteurs d’eau de Paris étaient des Auvergnats venus chercher fortune, et à tout le moins améliorer leur condition. Le second groupe était des provinciaux du nord-est. Justement la région d’où venait Claude Pinsot. Si les porteurs à bretelles faisaient probablement beaucoup de voyages et peu d’argent, il en était autrement pour ceux qui avaient une voiture. Certains gagnaient assez bien leur vie grâce à une clientèle plus riche.

image d’une voiture avec à l’avant la baignoire qui est louée au client le temps
du bain et à l’arrière le tonneau

C’était surtout le cas, de ceux qui offraient aussi des bains. Leurs voitures étaient divisées en deux sections avec à l’avant la baignoire qui était montée chez le client et à l’arrière le tonneau. Certains avaient même un système pour apporter de l’eau chaude. Le porteur attendait que le client ait fini de prendre son bain avant d’écoper l’eau et de redescendre sa baignoire. Bien sur, la baignoire, l’eau, son temps et sa peine faisaient partie du prix.

La Fontaine, gravure de Nicolas Cochin d’après une peinture de Chardin

Même si l’eau avait été filtrée et clarifiée avant d’arriver à la fontaine, les Parisiens avaient des réserves d’eau, pouvant être aussi modestes que de simples cruches dans lesquelles on laissait décanter l’eau pour que les matières solides et minéraux se déposent au fond. D’autres étaient équipées de filtres ou utilisaient le sable, ou d’autres méthodes. Cela n’empêchait pas les gens de tomber malades, de souffrir de douleurs intestinales. Pire encore, ils pouvaient attraper le Choléra qui se propageait par l’eau et qui sévit en France en 1832, 1849 et 1854.

Q comme Quartier : vivre au Faubourg St-Antoine

Le quartier du faubourg St-Antoine et la place du marché, rue d’Aligre vus du ciel http://www.parisrues.com/rues12/paris-avant-12-place-et-marche-d-aligre.html

Quand mes ancêtres se sont installés dans le quartier du Faubourg Saint-Antoine, ils étaient d’abord motivés par des considérations économiques et pratiques. Arrivant des pays de la Loire, où il lui était de plus en plus difficile de trouver du travail, à cause des changements économiques et du progrès, mon ancêtre Constant Guillaumant a probablement d’abord trouvé du travail au quai de la Râpée comme scieur de long. Puis il s’est installé tout près, dans le quartier qui était à la fois un quartier ouvrier abordable et reconnu pour ses artisans et où il avait peut-être des connaissances ou de la famille.

Bien que j’ignore comment elle s’est retrouvée dans le quartier, la motivation était probablement semblable pour son épouse, Marie Félicité Gamard. La jeune femme, originaire de Mont-Saint-Sulpice, un village de l’Yonne, était venue rejoindre sa soeur ainée qui s’était installée à Paris au printemps de 1825. Plus tard, différents documents la diront couturière.

Ancienne carte postale du marche Lenoir sur la Place d’Aligre aussi appelé marche Aligre

Le quartier du Faubourg St Antoine est à cheval sur deux arrondissements le 11e et le 12e. D’ailleurs, la rue du même nom en marque la séparation avec le 12e du côté pair et le 11e du côté impair.

Le faubourg Saint-Antoine vu à vol d’oiseau depuis le nord, tel qu’en 1789, par Fedor Hoffbauer (1839-1922) 

Fondé à la fin du 12e siècle autour de l’Abbaye de femmes Saint-Antoine des Champs, alors située à l’extérieur des murs qui marquaient les limites de la ville de Paris, le quartier développe une vocation artisanale aux 16e et 17e siècles pour atteindre son plein essor au 18e siècle. Cette notoriété va attirer des ouvriers et artisans des provinces de France et de toute l’Europe. En 1848, le Faubourg Saint-Antoine a vu sa population active doubler et compte alors plus de 50 000 ouvriers. Mais, ce qui a fait sa prospérité va aussi marquer son déclin avec la mécanisation et l’industrialisation de la production des meubles.

Extrait du Bulletin de l’Association Guillaume Budé Année 1999, no3 pp. 363

« L’histoire de ce « faubourg » participe à la fois de l’économie et de l’urbanisme parisiens. Sur moins de trois kilomètres, de la Bastille à la Nation, trois artères, la rue éponyme au centre, la rue de la Roquette au nord, la rue de Charenton au sud, irriguent un espace d’environ 80 ha [hectares] truffé de ruelles et d’impasses, mordant sur les XIe et XIIe arrondissements, hors ville jusqu’en 1670, en ville, à l’ombre de la Bastille, après la destruction du rempart royal. » Extrait de l’article Le Faubourg Saint-Antoine, architecture et métiers d’art, s.d. Minnaert (Jean-Baptiste) – compte-rendu de Louis Valensi

Jusqu’à la période de la Commune en 1870, les Guillaumant sont restés dans le quartier pour de bonnes raisons. Si pour les hommes, l’accès à un travail et un logement étaient primordiaux, d’un point de vue féminin, plusieurs autres éléments étaient pris en considération.

Les femmes pensaient en fonction de leur famille et à leurs enfants avant tout. Il faut bien le reconnaitre, le faubourg Saint-Antoine avait beaucoup à offrir car tout y est proche et accessible à commencer par le marché Lenoir sur la Place d’Aligre. J’ai remarqué que bien qu’ayant souvent déménagé, la famille était toujours restée proche du marché où il était facile de s’approvisionner. Sinon, il y avait aussi les marchandes ambulantes qui venaient, avec leur charrette à bras, vendre leurs produits sur la rue.

Femmes faisant leur marché sur la rue du Faubourg Saint-Antoine

La famille Guillaumant était tissée serrée et à la mort de Constant, elle s’en est sans doute sortie grâce à l’entraide. Tandis que Marie Félicité gardait ses petits-enfants, une de ses filles allait probablement reconduire les plus vieux à l’école avant d’aller faire ses courses au marché ou chez la marchande du coin.

L’accès à l’eau, que la famille allait chercher à quelques mètres de chez eux à la fontaine Trogneux, faisait aussi partie des services essentiels. Erigée au numéro 61 de la rue du Faubourg St Antoine à l’angle de la rue de Charonne soit les deux rues sur lesquelles les Guillaumant vivaient et tenaient magasin. Nommée en l’honneur d’un riche brasseur du faubourg qui contribua généreusement à son financement, elle faisait partie d’un réseau de cinq fontaines construites au siècle précèdent et qui alimentait le quartier de l’eau de la Seine préalablement filtrée. L’eau était gratuite pour les habitants du quartier ou les passants ainsi que pour les petits porteurs d’eau qui gagnaient péniblement leur vie en montant l’eau au seau chez les habitants pour quelques sous.

Un autre élément important était l’accès à un hôpital, ainsi au cours de leurs déménagements, certains se sont rapprochés de l’hôpital Saint-Antoine. À l’époque, c’était le début des politiques de santé publique. On cherchait à contrer la mortalité infantile et l’hôpital offrait aux mères beaucoup de conseils et de support comme du lait stérilisé.

Au 19e siècle, les maternités des hôpitaux étaient réservées aux pauvres, aux filles-mères et aux femmes sans domicile. Aussi, mes ancêtres, ainsi que leurs filles et brus, ont-elles préféré accoucher à la maison avec l’aide d’une sage-femme que d’aller à l’hôpital. Cependant, plusieurs de leurs enfants y ont été hospitalisés et certains y sont morts. Bien sûr, les services étaient payant mais il était possible d’obtenir de l’aide privée à certaines conditions.

Eglise Sainte Marguerite Eugene Atget Musée Carnavalet

La pratique du culte catholique était aussi très importante pour ces citadins de première génération. C’est à l’église Sainte-Marguerite, située un peu en dehors de leur circuit régulier, qu’ils assistaient à la messe dominicale et aux services des fêtes religieuses, et où ils célébraient baptêmes, mariages et enterrements.

C’est en 1881 et 1882 que le ministre Jules Ferry a fait voter deux lois qui d’une part ont rendu l’école publique gratuite et l’école primaire obligatoire tout en laïcisant l’instruction publique. Cependant, bien avant ça, le quartier a pu bénéficier des services des écoles de charité du faubourg St-Antoine des écoles catholiques et gratuites gérées par des ecclésiastiques de l’ordre des Augustins. Ces écoles qui servaient d’écoles normales et formaient de nouveaux enseignants avaient une excellente réputation. Malheureusement, vers 1840, des problèmes de financement ont entrainé le déclin de ces écoles qui se sont orientées vers des pensionnats pour enfants de milieux plus favorisés. Voici comment l’historien et linguiste Augustin Gazier en parle dans son article Les écoles de charité du faubourg St-Antoine. École normale et groupes scolaires (1713-1887) paru en 1906 dans la Revue internationale de l’enseignement :

Les écoles de charité du faubourg St-Antoine. École normale et groupes scolaires (1713-1887) Augustin Gazier – Revue internationale de l’enseignement Extrait de la page 322

« Cette situation prospère demeura sans changements notables de 1820 à 1840 ; les maitres, les novices, les postulants et les aspirants qui constituaient la communauté vivaient en bonne intelligence ; les pouvoirs publics témoignaient à la Société Saint-Antoine beaucoup d’estime, et le clergé ne lui était pas hostile. La Société de son coté ne sortait pas de ses attributions ; elle donnait gratuitement l’instruction primaire aux enfants du peuple et elle était digne de la confiance qui lui était accordée. Le zèle des frères était si grand que, non contents de donner aux tout petits sept ou huit heures de leur temps, ils revenaient chaque soir enseigner à une centaine d’adultes les éléments de la lecture, de l’écriture, de l’orthographe et du calcul. » … « Les programmes d’étude et les méthodes étaient d’ailleurs en harmonie parfaite avec les exigences de la société moderne. Si l’instruction religieuse occupait la place d’honneur dans ces écoles éminemment chrétiennes, du moins elle ne portait pas préjudice aux autres branches de l’enseignement. Les enfants apprenaient le catéchisme et il le savaient bien mais cela ne les empêchait pas de savoir bien lire, écrire compter, et de mettre passablement l’orthographe. »

Même si je n’en ai pas la certitude, je pense que mes ancêtres y ont envoyé certains de leurs fils. En tout cas, il est clair qu’ils étaient tous instruits et ces écoles offraient bien des avantages. Quant aux filles, qui étaient instruites également, elles ont probablement fréquenté des écoles gérées par des soeurs.

Gare Paris-Bastille qui fut inaugurée en 1859

Un autre avantage du quartier était la proximité de la campagne. Une proximité physique alors que dans Belleville, la bourgade adjacente, on cultivait encore la vigne et les arbres fruitiers. Mais aussi, plusieurs années plus tard, une proximité en termes de transport avec, en 1859, l’ouverture place de la Bastille d’une gare permettant de rejoindre Vincennes et son grand parc ainsi que d’autres communes plus à l’est.

De toute évidence, le faubourg Saint-Antoine, bien qu’ouvrier et populeux, offrait une vie de quartier relativement confortable. Ce qui explique sans doute que mes ancêtres y soient restés pendant près de cinquante ans.

L comme Luthériens à Postroff

Le culte luthérien avec le baptême, la communion et la lecture, et l’enseignement de la bible
Fresque du 17e siècle -Hongrie- Auteur inconnu

Grâce au portrait réalisé par Sophie Boudarel sur Sébastien Dellinger, un autre généalogiste ayant des ancêtres alsaciens, j’ai découvert de nouvelles ressources incluant celles de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg accessibles sur le site de Gallica. C’est ainsi que j’ai retrouvé plusieurs mentions de la commune de Postroff et quelques articles fort intéressants dans la Revue d’Alsace de janvier 1886 dont un rapportant un jugement de 1759 concernant une certaine Christine Stroh, épouse de Daniel Metzger.

Scandale pendant la Fête-Dieu à Postroff Vu par nous, Jean-Guillaume d’Hame, lieutenant général au bailliage royal de Fénétrange, le procès-verbal dressé le 20 juin dernier par M. Steiner, prêtre curé de Postroff, contre Christine Stroh, femme de Daniel Metzger, luthérien de Postroff, par lequel il constate que le 17 dudit mois ladite Stroh se trouvant devant le reposoir de la croix au haut du village a tenu des discours tendant au mépris de la religion catholique, la soumission faite par lad. femme devant le curé dudit lieu, le soir même… Vu les conclusions de l’avocat procureur du roi. Nous avons condamné lad. Christine Stroh à tenir prison pendant quatre jours et à soixante trois livres barrois d’amende à employer à la décoration de l’eglise de Postroff; payable solidairement par elle et par son mari; avec défense à elle ou à tout autre de récidiver à peine de punition exemplaire et aux dépens. Ordonnons que ledit jugement sera lu et publié en la forme accoutumée et affiché dans le village de Postroff. Fait et jugé dans la Chambre du Conseil à Fénétrange, le 12 aout 1759. – D’Hame.

Si Christine Stroh et Daniel Metzger, ayant vécu à Postroff au milieu du 18e siècle, ne figurent pas sur mon arbre, je retrouve parmi mes ancêtres directs plusieurs Metzger (9e et 8e générations) ainsi que plusieurs Stroh (8e et 7e générations) ayant vécu à Postroff à la même époque. Comme le village comptait environ 250 habitants, il serait bien surprenant que Christine et son mari ne soient pas parents avec mes ancêtres qui étaient aussi protestants. Cette condamnation a probablement fait grand bruit dans la famille.

À l’époque, même si les écrits de Luther datent déjà de plus de 200 ans et qu’environ un tiers de la population se dit de foi protestante, les relations entre les deux groupes sont tendues et l’occasion de nombreuses disputes, querelles et jalousies. Ainsi, si on tolérait que les soldats allemands en garnison dans la ville pratiquent ouvertement leur culte, il en allait autrement des citoyens français qui étaient censés le pratiquer uniquement en privé.

Extrait des Registres du Bailliage de Fénétrange A Monsieur le Grand bailli et Messieurs tenant le bailliage de Fénétrange Vous remontre le soussigné, procureur du roi et co-souverain dudit siège, disant qu’il a été informé que le ministre luthérien du régiment Royal-Allemand est venu aujourd’hui dans cette ville et y a assemblé tous les cavaliers luthériens des quatre compagnies de ce régiment en quartier d’hiver ici dans une chambre chez Jérémie Bricka et Hostein au faubourg et a fait des prêches et autres actes de la religion luthérienne et comme le remontrant a appris en même temps qu’une grande partie des bourgeois luthériens de cette ville avec leurs femmes et familles a eu la hardiesse et l’audace d’y aller et assister publiquement et faire jointement avec les cavaliers dud. régiment l’exercice public de leur religion au grand scandale de tout le public et comme les habitans luthériens de cette ville et de tout le siège n’ont pas l’exercice public de religion, le fait doit être regardé comme un attentat formel aux droits et autorité du souverain. A ces causes, le susdit requiert qu’il vous plaise, Messieurs, faire très expresse défense et inhibition à tous les bourgeois luthériens tant de la ville que du dehors de se trouver et aller aux assemblées dud. ministre, qu’il ne peut faire qu’aux cavaliers seulement, ne souffrir que les femmes et domestiques s’y trouvent, à peine de punition exemplaire, et que lad. ordonnance qui interviendra soit lue et publiée, sans préjudice de l’information que le préopinant prétend faire. – D’Hame. … Fait en la chambre du conseil, à Fénétrange, le 14 avril 1743 – Saintignon, grand bailli; D’Hame ; C.-J. Klein.

Postroff village de la Moselle à la frontière de l’Alsace
et proche de l’Allemagne

Postroff est un village du nord du duché de Lorraine situé à la frontière de l’Alsace. Il faisait partie de la seigneurie de Fénétrange-Geroldseck cédée au royaume de France en 1766. En octobre 1685, par l’édit de Fontainebleau, Louis XIV a révoqué l’entente promulguée plus de quatre-vingts ans plus tôt par son grand-père prônant la tolérance et la coexistence des deux religions. L’édit de Nantes avait été établi par Henri IV en 1598, converti à la religion catholique afin d’accéder au trône de France. Avec l’édit de Fontainebleau, les protestants devenus persona non grata ont quitté la France pour émigrer en masse en Prusse, Hollande, Suisse et Angleterre ainsi que dans les principautés avoisinantes qui comptaient une forte population protestante. On estime qu’environ 200 000 personnes, soit un pour cent de la population française, se sont exilés.

Bien que ne faisant pas encore officiellement partie de la France, et que l’application de la loi ait été assouplie sous Louis XV, les relations entre catholiques et protestants étaient tendues depuis longtemps comme le prouvent de nombreux documents, comme ceux de 1743 et de 1759 que j’ai reproduits. Je remarque que dans les deux cas rapportés, on parle de scandales, d’offenses quand ce n’est pas d’attentat à l’autorité du roi devant être sévèrement punis.

Pourtant des ententes avaient été prises pour préserver la liberté de religion comme en témoigne cet extrait d’une requête des bourgeois protestants de Fénétrange au roi Louis XVI peu de temps après sa signature de l’édit de Versailles en 1787. « Par le traité du 11 aout 1665, il fut expressément pourvu au maintien et à la conservation de la Religion protestante de la Confession d’Augsbourg établie en ladite Baronnie, ainsi que portent les termes du Traité. « Et en seront les Officiers et sujets de ladite Baronnie, terre et seigneurie faisant profession de la Religion luthérienne suivant la Confession d’Augsbourg, maintenus en la Liberté de Conscience et ne seront ni pourront être violentés, ni forcés dans leur Religion dont l’exercice leur sera permis et souffert aux droits et ainsi passé, suivant l’usage de l’Empire conformément au dernier Traité de Westphalie du 24 octobre 1648. » »

Malgré tout, les catholiques multipliaient les brimades comme en témoigne cette autre lettre émise en 1743.

Revue d’Alsace, p. 75, 1886, Numistrial

Le Chancelier et les Réformés de Fénétrange Lunéville, le 25 mai 1743 J’ai reçu, Monsieur, votre lettre du 19 de ce mois sur le placet des nommés Hauer et Martzloff, de la religion prétendue réformée par lequel ils demandent d’être reçus bourgeois de Fénétrange. Ce n’est pas sans raison que les officiers du bailliage y ont fait difficulté par le danger qu’il y aurait trois religions différentes dans la même ville, la catholique qui est naturelle, la luthérienne tolérée suivant la Confession d’Augsbourg et la calviniste que l’on y introduirait ; ainsi il ne faut pas donner de lettre de bourgeoisie à ces deux particuliers ; tout ce qu’on peut faire puisqu’ils sont nés à Fénétrange de père et mère qui ont été (quoique mal à propos) reçus bourgeois dans le temps des guerres et qu’ils s’y sont mariés dans la bonne foi, de tolérer qu’ils y continuent leur résidence, sans exercice de leur religion ; mais il faudra bien se donner de garde de ne plus admettre, ni de recevoir des étrangers de la même secte qui viendraient à épouser des filles de ces calvinistes à qui l’on fait assez de grâce en ne les obligeant pas de sortir des Etats. Je suis, très certainement, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur. – DE LA GALAIZIERE. A M. le comte de Saintignon.

Les bourgeois comprenaient les artisans, les négociants, les commerçants, les praticiens et les paysans propriétaires. Le titre de bourgeois leur donnait accès à des postes au sein de l’administration municipale comme en témoignent ces deux autres extraits de la requête des bourgeois protestants alors que ce privilège leur avait été retiré au cours des années précédentes. Au début de leur requête, ils indiquent les privilèges dont ils jouissaient et finissent en exprimant leur espoir de les retrouver.

Revue d’Alsace, p. 67, 1886, Numistrial

Depuis le grand changement de religion arrivé en Allemagne et notamment depuis 1565 les habitans de cette Baronnie s’attachèrent presqu’en totalité à la Confession d’Augsbourg, ils jouirent sans interruption et notamment en l’année décrétoire 1624 du libre exercice de la Religion, ayant leurs Eglises, des Ministres pour la desserte de leur Culte et actes religieux et comme bourgeois et citoyens ils étaient admis dans les Emplois et Charges municipales comme tous les autres habitans.

Revue d’Alsace, p. 73, 1886, Numistrial

Ce considéré, Sire, les supplians espèrent qu’ayant égard à leur représentations très respectueuses, Votre Majesté daignera accorder aux suplians l’exercice libre et public de leur Religion, ainsi que les autres demandes exposées ci-dessus, avec le droit à leurs filles de résider dans la Ville et Baronnie de Fénétrange, sous la domination de Votre Majesté, avec les époux qu’elles se choisiront, quoiqu’ils soient d’une domination étrangère ; accorder pareillement à iceux les droits de Bourgeoisie et à tous les Bourgeois et habitans faisant profession de la Confession d’Augsbourg, celui de participer, comme du passé aux émolumens, charges et privilèges municipaux avec les autres citoyens et ils ne cesseront de faire des voeurs au Seigneur pour la conservation des jours précieux de Votre Majesté JEAN-ADAM BRICKA, Marchand-Tanneur ; J.-J. BRICKA, négociant, au nom des Bourgeois et Habitans de la Ville et Baronnie de Fénétrange de la Confession d’Augsbourg.

Alors que le catholicisme reste la seule religion reconnue et officielle en France, l’édit de Versailles, promulgué en janvier 1788 et dit « de tolérance », leur donnait accès à l’état civil et le droit de se marier sans avoir à se convertir au catholicisme. Jusque-là, les mariages non catholiques devaient être reconnus soit par un magistrat ou un prêtre qui agissait alors comme un fonctionnaire au nom du roi.

À cause de la révocation de l’édit de Nantes, et malgré plusieurs assouplissements ultérieurs, les protestants français se sont lentement mais surement tourné vers les pays germanophones qui leur étaient beaucoup moins hostiles. Un siècle plus tard, en 1871 suite à la session de l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne, les catholiques vont principalement vouloir rester Français tandis que les protestants opteront plutôt pour l’Allemagne.

B comme Brigadier des Fermes du Roy

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Brigadier des Fermes du Roy

Je vous ai parlé récemment de Jean Simon Sauvignier et de ses soeurs Rose et Élisabeth, mais qu’en est-il de leur père Nicolas qui est aussi mon ancêtre de septième génération ? Fils de Charles Sauvignier et Françoise Toussaint, il est né à Avillers dans la Meurthe vers 1744. Les registres d’archives très lacunaires nous apprennent qu’il est le cadet d’une fratrie de treize ou quatorze enfants composée de huit filles et de cinq ou six garçons nés entre 1728 et 1745 dont au moins deux mourront en bas âge et deux autres à l’adolescence. J’ignore tout de son enfance mais il semble avoir appris à lire, à écrire et à compter. Ce qui lui servira tout au long de sa carrière.

Vue des montagnes du Jura à partir de Septmoncel

C’est en 1778 que l’on retrouve la première trace de Nicolas Sauvignier alors âgé d’environ trente et un ans. Il est établi à Septmoncel, une petite bourgade du Jura à une cinquantaine de kilomètres de la frontière suisse. Il est l’époux d’Anne Marguerite Chalot originaire de St-Louis, à la frontière de l’Allemagne et de la Suisse et ils ont une fille Élisabeth Joseph née en 1775, possiblement à Avillers.

À l’occasion de cette première mention en avril 1778, Nicolas Sauvignier déclare la naissance de ses deux fils Pierre Antoine et Jean Simon. Il est alors « brigadier d’ordre des fermes du Roy », les ancêtres des services des douanes et des impôts.

Pierre Antoine et Jean Simon fils légitimes du Sieur Nicolas Sauvignier originaire d’Avilée en Lorraine Brigadier d’ordre des fermes du Roy au poste du village de Septmoncel et de demoiselle Anne Marguerite Chalot, sont nés le vingt sept d’avril mil sept cent soixante dix huit et le lendemain ont été baptisés ; Le premier pierre Antoine a eu pour parin sieur Antoine Denis Houtier Capitaine général des fermes du Roy soussigné. Le second Jean Simon a eu pour parin Jean Simon Amidée Receveur desdites fermes soussigné…

Dix-huit mois plus tard, soit le 3 novembre 1779, toujours à Septmoncel, le couple accueille leur quatrième enfant, une fille nommée Rose qui, vingt-trois ans plus tard, va mettre au monde celui qui deviendra mon ancêtre. Comme, les employés des Fermes du Roy pouvaient entre réaffectés à un des nombreux postes frontières au sein de la compagnie, Il se peut qu’ils aient eu d’autres enfants.

En tant que brigadier, son rôle est principalement de garder la frontière et d’arrêter les contrebandiers tant pour la contrebande intérieure (d’une région à l’autre) qu’en provenance de l’étranger. Les taxes étant importantes beaucoup de produits entraient alors en contrebande comme le sel qui a sa taxe spéciale « la gabelle », le tabac, l’alcool, les étoffes et tissus imprimés comme les « Indiennes », certains livres prohibés surtout religieux sur le protestantisme et le jansénisme, etc.

« La brigade constitue l’unité opérationnelle de base de cette formation para-militaire, « l’armée fiscale privée » de la ferme générale, si détestée des Français. Les brigades sont constituées de 4 à 20 gardes ou archers, sédentaires ou ambulants et sont commandées par un brigadier et 1 ou 2 sous-brigadiers. Les brigades ambulantes sont conduites par un capitaine, un lieutenant et montent à cheval. L’ensemble des brigades (80 à 150 hommes), sont sous les ordres d’un capitaine général, dont la mission consiste à empêcher la pénétration de la contrebande, à saisir les marchandises prohibées, à contrôler le commerce du sel…. » 5

En montagne, avec des kilomètres de terrain accidenté, les contrebandiers pouvaient facilement échapper aux contrôles. Les brigades « étaient généralement réparties sur deux lignes parallèles à la frontière. Chaque brigade était chargée de surveiller un territoire appelé « pentière » d’environ 4 lieues de large et 2 lieues de profondeur, variable suivant la morphologie du terrain.« 3 soit environ vingt kilomètres de large sur dix de profondeur.

J’ai trouvé plusieurs documents sur la Compagnie des Fermes incluant, l’article « Frontières et contrebandes en France du nord 17e -18e siècles » de Philippe Moulis dont voici deux extraits :

« En 1681, Colbert confie la levée des impôts indirects à une seule compagnie financière. Sous ce qu’on va appeler le régime de la Ferme, cette compagnie est autorisée à percevoir les droits de traite (c’est-à-dire de douane et de circulation), de gabelle, d’aides et les revenus des domaines propres du roi. Le bail est conclu pour une durée de six ans, moyennant une redevance annuelle de 56 millions de livres, en 1749 elle est de 100 millions. »… « La France est divisée en trente départements comportant 1 000 bureaux principaux et 4000 bureaux secondaires. Vers le milieu du 17e siècle, la Ferme a à ses gages entre 200 000 et 250 000 employés : directeurs, chefs et sous-chefs de bureaux, inspecteurs, contrôleurs, receveurs, entreposeurs, buralistes et commis de tous genres. » … « Le droit douanier codifié par Colbert dans une ordonnance de 1687 leur donne de grands pouvoirs. Ils peuvent : faire des perquisitions et des saisies dans les maisons à l’improviste, de jour comme de nuit ; arrêter et fouiller qui bon leur semble ; dresser des procès-verbaux qui font foi en justice jusqu’à inscription de faux. » 

Souvent les employés entraient au bas de l’échelle et montaient dans la hiérarchie. Nombreux sont ceux pour qui les Fermes du Roy ont été une occasion d’ascension sociale.

« Pour postuler à la fonction d’employé il fallait avoir plus de 20 ans, savoir écrire et être catholique. Le nouveau recruté ne recevait pas d’uniforme, mais une bandoulière garnie d’une plaque décorée de 3 fleurs de lys avec l’inscription « Fermes du Roy ». Il devait s’armer personnellement d’un fusil avec baïonnette, d’un pistolet et d’un sabre briquet. Le salaire annuel d’un employé du bas de l’échelle était de 300 livres auquel s’ajoutaient des primes liées aux saisies effectuées et aux captures » Les Fermes du Roy

Cependant il leur était souvent difficile de subvenir aux besoins de leur famille comme en font foi ces quelques extraits de l’article sur « Les rémunérations des employés des Fermes du roi au XVIIIe siècle » d’André Ferrer.

Les rémunérations de ces employés sont complexes. Ils reçoivent en fait plusieurs sortes de rétributions : un fixe annuel ; des indemnités et des gratifications en rapport avec leur activité et leurs succès ; pour certains, une partie des recettes fiscales et enfin, des privilèges de différente nature. L’ensemble de ces revenus permet aux employés supérieurs de vivre confortablement et parfois d’acquérir une réelle aisance. »… « Un fossé sépare les employés supérieurs du personnel subalterne des Fermes, les rémunérations des employés des brigades et des bureaux locaux sont beaucoup plus modestes. » » Si les cahiers de doléances dénoncent « ces milliers de riches fainéants […] tout à la charge de l’État », différents témoignages soulignent la pauvreté des employés des Fermes. »

« Ce salaire de base ne saurait suffire à assurer aux employés un niveau de vie décent. Les indemnités et les primes ont toujours constitué une part non négligeable des rémunérations. La Ferme générale considère qu’elle peut ainsi stimuler le zèle de ses employés et les dissuader de se faire les complices des fraudeurs. Des indemnités pour frais de déplacement sont versées lorsque les employés conduisent des contrebandiers en prison ou lorsqu’ils vont témoigner à un procès : un capitaine général reçoit 8 livres par jour, un brigadier 4 livres, un sous-brigadier 3 livres 10 sols et un garde 3 livres. Les capitaines généraux et les employés les plus méritants partagent avec les employés supérieurs des gratifications sur les ventes de tabac ou de sel.« 

Le gouvernement révolutionnaire a aboli les frontières régionales, ce qui a provoqué le démantèlement de la Ferme Générale et la suppression des Fermiers Généraux, en mars 1791. Vingt-huit d’entre eux furent d’ailleurs guillotinés le 19 floréal an II (8 mai 1794) durant la période de la Terreur.

Nicolas Sauvignier, quant à lui, s’est reconverti dans le service aux armées. Lors du mariage de sa fille ainée, à Metz, le 24 Floréal de l’an 4 de la république (18 mai 1796), il est à Düren en Allemagne, à plus de deux cent cinquante kilomètres de Metz comme nous l’apprend sa lettre de consentement qui se lit comme suit :

lettre de consentement de Nicolas Sauvignier au mariage de sa fille ainée archives municipales de Metz 1E/a29 vue 252

Je Nicolas Sauvignier Commis Principal des vivres viande, chargé du Service de la quatrième Division commandée par le général Grenier, à l’armée de Sambre dans la Meuse, consens par le présent que Élisabeth Joseph, ma fille ; Se marie avec le citoyen Leopole Suby, natif de Longwy ; Et prie les otorités civiles de regarder le présent consentement comme s’il étoit donné par moi même sur les lieux. Fait aux quartier général de la 4ieme Division à Düren, Pays conquis Le 15 Floréal l’an 4 de la République Française une et indivisible. Signé Sauvignier

L’armée de Sambre-et-Meuse est une des armées de la Révolution française qui réunit trois armées soit l’armée des Ardennes renforcée par l’armée de la Moselle et par l’armée du Nord.

L’armée de Sambre et Meuse en 1795
par Edouard Detaille (1848-1912)

« Dans les rangs de Sambre-et-Meuse serviront d’après les états du 25 septembre 1794, 111 350 hommes« … « Pendant les trois campagnes suivantes, 1795, 96 et 97, elle tentera de coordonner ses opérations avec l’armée du Rhin-et-Moselle, sa voisine, en application des plans du gouvernement thermidorien et du Directoire. C’est surtout en 1796, après son deuxième franchissement du Rhin le 31 mai, que l’armée s’enfonce en Allemagne, jusqu’à la Naab. Mais là, elle se heurtera à l’archiduc Charles qui concentre ses forces contre elle. » Extrait de http://www.tambours-bgha.org/la-gazette/rh/sambre-et-meuse/

On peut imaginer les défis que représentaient de nourrir, chaque jour, plusieurs milliers d’hommes en déplacement. De toute évidence, chaque division devait organiser son propre approvisionnement probablement par l’achat mais surtout la réquisition. Pour Nicolas, son sens de l’organisation et son expérience du commandement et du transport de marchandises, développés durant ses années aux Fermes du Roy, ont surement dû lui être très utiles.

J’ignore combien de temps Nicolas est resté dans l’approvisionnement des armées mais en 1823, l’acte de mariage de son fils Simon le désigne comme Receveur des douanes retraité et demeurant à Paris. Si mes calculs sont exacts, il avait alors environ soixante-dix-neuf ans.

Sources :

  1. Frontières et contrebandes en France du nord 17e-18e siècles, Philippe Moulis, Cairn
  2. Les rémunérations des employés des Fermes du roi au XVIIIe siècle, André Ferrer
  3. Feuille de Liaison du groupe Généalogie de l’ARCEA – Section de Saclay
  4. Batterie des Grognards de Haute Alsace
  5. Le site généalogique de Patrick Deveaux

S comme Simon Sauvignier

Capitaine d’artillerie à cheval 1824

Il y a longtemps que je désire rédiger une chronique sur Jean Simon Sauvignier. Je vous ai déjà parlé de lui et surtout de son rôle lors de la naissance, à Metz en 1803, de son neveu Prosper Judasse qui allait devenir mon ancêtre de cinquième génération.

Jean Simon aurait probablement été un exemple parfait pour mon article sur la reconnaissance parentale, mais comme son histoire personnelle vaut le détour, j’ai préféré lui consacrer tout un article.

carte postale ancienne de Septimoncel dans le Jura

Comme ses frères et soeurs, Jean Simon est né à Septmoncel, une petite bourgade du Jura. Membres d’une fratrie de quatre enfants comprenant deux garçons et deux filles. Jean Simon et Pierre Antoine sont nés en avril 1778 mais son frère jumeau mourra avant d’avoir seize mois. Leur père Nicolas Sauvignier est alors brigadier d’ordre des fermes du Roy qui sont les ancêtres des services des douanes. Un prochain article nous en dira plus sur le sujet.

On retrouve Jean Simon en 1819, alors qu’il est adjudant-major au régiment d’Auxonne. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de Claudine Joséphine Gastinel. Lui a quarante ans et elle en a vingt-huit. Quelques mois plus tard, en février 1820, naît une petite fille prénommée Catherine Charlotte déclarée par « l’accoucheuse » sous le nom de Gastinel sans mention du père.

L’an mil huit cent vingt, le neuvième jour du mois de février, à dix heures du matin par devant nous Jacques Marie Lavalette, adjoint au maire et officier de l’état civil de la ville d’Auxonne, arrondissement de Dijon, département de la Cote d’Or. A comparu Geneviève Flachot, veuve de Pierre Lambert, accoucheuse, domiciliée audit Auxonne, âgée de quarante-sept ans, laquelle nous a déclaré que Claudine Joséphine Gastinel, âgée de vingt-huit ans, née en cette ville, fille de défunt Jean Jacques Ganistel, marchand et de Catherine Etiennette Maire est accouchée hier huit du présent mois, à quatre heures du soir au domicile de sa mère Place Royale section du Nord, d’un enfant du sexe féminin qu’elle nous présente et auquel elle a déclaré donner les prénoms de Catherine Charlotte. Lesdites déclarations et présentations faites en présence des sieurs Thibault Frounue (?), rentier âgé de soixante-quatorze ans et François Roupert, secrétaire … de la mairie, de quarante neuf ans et ont les témoins signés avec nous le présent acte après que lecture leur en ai été faite … qu’a la déclarante qui a déclaré ne savoir signer de ce requis.

Mais où est passé Jean Simon? Peut-être a-t-il déjà été réaffecté ailleurs. En tout cas, on retrouve sa trace à Perpignan dans les Hautes-Pyrénées quelques années plus tard.

Le quatorze mars 1823, à midi. Par devant nous adjoint à la mairie de Perpignan, officier de l’état civil par délégation de Mr le Maire, est comparu le Sieur Jean Simon Sauvignier, Capitaine d’artillerie, âgé de quarante six ans en garnison en cette ville, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin né hier au soir à six heures, de lui déclarant et de la dame Claudine Joséphine Gastinel son épouse ; auquel enfant il a donné les prénoms de François Prosper. Les dites déclaration et présentation faites en présence des Sieurs François Sesmin, Lieutenant d’artillerie, âgé de cinquante ans et Claude Logerot, Garde d’artillerie, âgé de vingt-huit ans, en garnison en cette ville, lesquels avec le père ont signé avec nous le présent acte après que lecture en a été faite.

De toute évidence, Claudine Joséphine Gastinel l’a rejoint à Perpignan. L’année suivante, en mai 1824, Jean Simon déclare dans les mêmes termes la naissance de Julie Adélaïde Sauvignier. Bien qu’il reconnaisse ses deux enfants comme issus de son mariage avec Claudine Joséphine, dans les faits il n’en est rien. Aussi, quelques mois plus tard, soit en décembre 1824, Jean Simon et Claudine Joséphine finissent par se marier.

Vingt trois décembre mil huit cent vingt quatre à six heures du soir à l’hôtel de la Mairie par devant nous adjoint à la mairie de Perpignan, officier de l’état civil par délégation de M. le maire sont comparus le sieur Jean Simon Sauvignier capitaine en second à la 4e Compagnie des Canonniers sédentaires en garnison en cette ville et y résidant depuis deux ans et demi, Chevalier de l’ordre royal et militaire de St. Louis, âgé de quarante-six ans, né à Septmoncel, département du Jura le vingt-sept avril mil sept cent soixante dix huit. Célibataire domicilié de droit à Paris, fils du Sieur Nicolas Sauvignier, receveur des Douanes retraité domicilié à la dite ville de Paris et de Dame Anne Marguerite Sauvignier, née Chalot, décédée … le contractant du consentement dudit sieur son père, comme il conste de l’acte ci-joint reçu par Me Alexis Davin et son collègue notaire audit Paris le vingt quatre novembre dernier, enregistré le même jour, et en vertu de l’autorisation de … Ministre Secrétaire d’Etat de la guerre, comme il conste de la permission ci-jointe datée du quatre octobre dernier. Et demoiselle Claudine Joséphine Gastinel, âgée de trente quatre ans, née à la ville d’Auxonne, Cote d’or le dix neuf octobre mil sept cent quatre vingt dix, résidant à Perpignan, depuis plus de deux ans, fille majeur de feu Sieur Jean Jacques Gastinel, décédé à ladite ville d’Auxonne le seize Termidor de l’an dix et de la Dame Catherine Étiennette Maire, veuve Gastinel, domiciliée en ladite ville d’Auxonne et consentante au présent mariage comme il conste de l’acte ci-joint reçu le vingt juin mil huit cent vingt par Me Garnier et son collègue notaires royaux à la résidence de dite ville, enregistré le vingt-un du même mois…

… avons demandé au futur époux et à la future épouse s’ils voulais se prendre pour mari et pour femme, chacun d’eux ayant répondu séparément et affirmativement avons déclaré, au nom de la Loi, que les dits Sieur Jean Simon Sauvignier et demoiselle Claudine Joséphine Gastinel sont unis par le mariage. Et aussitôt les dits époux ont déclaré qu’il est né d’eux trois enfans dont l’un de sexe féminin né de la dite ville d’Auxonne le huit février mil huit cent vingt, inscrit sur les registres de dite ville le neuf du même mois sous les prénoms de Catherine Charlotte comme étant né de la contractante. L’autre du sexe masculin né en cette ville le treize mars mil huit cent vingt trois, inscrit sur les registres de la ville de Perpignan le quatorze du même mois sous les prénoms de François Prosper comme étant né d’eux contractants selon la déclaration et la présentation que en furent faites par le contractant. Et le troisième du sexe féminin né aussi en cette ville le dix neuf mai mil huit cent vingt quatre et inscrit sur les registres de naissance le vingt du même mois sous les prénoms de Julie Constance Adelaïde, comme étant aussi né d’eux contractants sur les déclaration et présentation qui en furent faites par le contractant ; lesquels enfans ils reconnaissent pour leur fils et filles.

Croix de l’Ordre de St-Louis

Ainsi, cette autorisation de la mère de la mariée nous révèle que des discussions de mariage se tenaient depuis plus de quatre ans et probablement depuis la première grossesse de Claudine Joséphine. Et si on peut probablement attribuer leur union à la naissance de leur dernier enfant, je pense que Jean Simon avait une autre bonne raison de vouloir se marier. Grâce à son acte de mariage, on apprend que Jean Simon est Chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Ordre auquel il a été nommé le vingt aout 1823. Il devait lui être de plus en plus difficile de prétendre vivre dans la foi catholique et agir « en tout comme un bon, sage, vertueux et vaillant chevalier » tout en vivant en concubinage et en mentant aux représentants officiels de l’état civil.

Créé en 1693 par Louis XIV, l’ordre de Saint-Louis avait été supprimé après la révolution mais il fut réinstauré de 1814 à 1830 pendant la période de la restauration de la monarchie en France.

… « Une fois nommée, le candidat recevait une lettre d’avis. Muni de celle-ci, il devait être reçu par le roi ou un membre de l’Ordre agréé par lui. Au cours de la cérémonie, il jurait de vivre et mourir dans la religion catholique, de rester fidèle au roi, de défendre ses droits et ceux de la Couronne, et conformément à l’éthique chevaleresque médiévale, de se comporter « en tout comme un bon, sage, vertueux et vaillant chevalier ». Puis le roi ou son représentant frappait le chevalier d’un coup de plat de son épée sur chaque épaule, lui donnait l’accolade en prononçant la phrase ; « Par Saint-Louis, je vous fais chevalier », et enfin lui remettait la croix. Au terme de la cérémonie, une mention spéciale était inscrite sur le repli de la lettre d’avis, qui faisait alors office de brevet. Les diplômes avec encadrement et armoiries imprimées n’apparurent que sous la Restauration (ordonnance du 22 mai 1816). L’ordre de Saint-Louis, gage de services éclatants et fidèles, est la première manifestation d’un changement dans la philosophie des ordres princiers. A ce titre, il est à l’origine d’une évolution qui, après la tourmente révolutionnaire, permettra la création d’un ordre de mérite universel, et moderne, capable de traverser l’histoire pour être aujourd’hui encore la principale référence en matière de distinction : la Légion d’honneur. » Extrait du site sur l’ordre royal et militaire de Saint-Louis 1814-1830

Par leur mariage, Jean Simon et Claudine Joséphine ne formalisent pas seulement leur situation mais viennent régulariser le statut de leurs trois enfants qui étaient âgés de quatre ans et dix mois pour Catherine Charlotte ; vingt et un mois pour François Prosper et sept mois pour Julie Constance Adélaïde. Il lui aura fallu bien du temps pour se rendre à l’évidence!

Quelques années plus tard, le couple accueille deux autres enfants. D’abord Léon Léopold Sauvignier qui naît à Perpignan en 1827 puis Élisabeth Clémentine qui voit le jour à Donnemarie-en-Montois en Seine-et-Marne, en 1834. C’est d’ailleurs dans cette commune que Jean Simon a vécu le reste de sa vie et est décédé début novembre 1840, à l’âge de soixante-deux ans. Deux ans plus tôt, dans la même commune, il a pu assister au mariage de sa fille ainée Catherine Charlotte avec son cousin germain, Charles Nicolas Gerard dit Léon Suby ; le fils de sa soeur ainée.

R comme Reconnaissance parentale

« The Outcast » de Richard Redgrave, 1851

« Tout enfant né hors mariage est un enfant illégitime »

Tant que les curés s’occupaient de tenir les registres d’état civil, la pratique voulait que les enfants soient baptisés dans les heures suivant la naissance. La cérémonie consignée au registre faisait mention du père, de la sage-femme ou encore du chirurgien comme étant le déclarant ainsi que du parrain et de la marraine. La mère encore alitée, n’y assistait pas.

En de rares circonstances, le père était déclaré comme « non nommé » ou « non dénommé ». Cependant, tel que je l’ai déjà mentionné, les femmes non mariées et les veuves étaient tenues de déclarer toute grossesse aux autorités. Elles ne le faisaient pas toujours dans leur village et pouvaient choisir de le faire auprès de différentes instances.

Dans quelques registres, j’ai été frappée par le fait que certains curés marquaient « illégitime » à coté du nom de l’enfant alors que d’autres refusaient à l’enfant le nom de sa mère même si celle-ci était connue. Ils n’inscrivaient au registre qu’un ou deux prénoms. J’ignore si l’enfant prenait éventuellement le nom de famille de sa mère ou si son deuxième prénom lui servait alors de nom de famille.

Après la Révolution et à la suite de plusieurs changements administratifs, l’état civil a été pris en charge par les élus municipaux et régionaux. Les enfants conçus hors mariage sont encore le plus souvent de père non dénommé. Les choses allaient encore changer avec l’instauration du code Napoléon en 1804. Alfred Nizard cité plus haut résume la situation ainsi :

« La loi du 3 janvier 1972 a mis fin à l’ancien droit de la filiation en France, en vigueur depuis le Code civil napoléonien de 1804. Au xixe siècle, l’enfant naturel était hors-la-loi et évincé de la société légale. A partir de 1896, sa situation légale s’est progressivement améliorée. La nouvelle loi est fondée sur deux principes : égalité des filiations légitime et naturelle; conformité de la filiation légale à la vérité biologique ou sociale. » Extrait du résumé de Droit et statistiques de filiation en France. Le droit de la filiation depuis 1804.

En parcourant les actes d’état civil, on reconnaît aisément les enfants nés hors mariage mais reconnus par leur père; le nom de la mère n’est pas précédé de la formule consacrée et la désignant comme « sa légitime épouse ». Quoique, comme on se fie à la parole du déclarant, j’ai trouvé plusieurs exemples dans ma famille où on a fait croire à un enfant « légitime » surtout après l’instauration du code Napoléon.

Assez souvent, les parents ont remédié au caractère « illégitime » de ces enfants, à l’occasion de leur mariage. C’est entre autres le cas de Raymond Guillaumant né à Paris début octobre 1906, fils de Camille Guillaumant et de père non dénommé, il va devenir quatre ans et demi plus tard Raymond Balaka suite au mariage de ses parents.

Etat civil de Paris -Archives de Paris

Guillaumant Raymond BALAKA L’an mil neuf cent six le trois octobre à midi acte de naissance de Raymond, du sexe masculin né hier soit à neuf heure rue Focillon 1, fils de Camille Ernestine Guillaumant, vingt et un ans, couturière, rue du Cherche Midi, 110 et de père non dénommé. Dressé par nous Désiré Euvrard, officier d’académie adjoint au maire, officier de l’état civil du quatorzième arrondissement de Paris sur la présentation de l’enfant et la déclaration faite par Angèle François dix neuf ans, domestique présente à l’accouchement, en présence de Marguerite Balza vingt et un ans, domestique toutes deux rue Focillon 1 et de Hélène Carradec vingt-quatre ans, domestique, rue Alesia, 36 qui ont signé avec nous après lecture.

En marge de cet acte se trouvent deux mentions liées à sa naissance et à son statut, qui se lisent comme suit :

« Par acte dressé en la mairie du vingtième arrondissement de Paris le seize octobre mil neuf cent six, Camille Ernestine Louise Guillaumant a reconnu l’enfant inscrit à contre. » Signé Le Maire

« Par leur mariage célébré en la quinzième mairie de Paris le huit avril mil neuf cent onze Célestin Alexis Balaka comptable, Impasse Bertrand 16 et Camille Ernestine Louise Guillaumant, tapissière, rue d’Alleray 52, ont légitimé l’enfant inscrit ci-contre. » Signé Le Maire

J’ai retrouvé à l’état civil du 20e arrondissement de Paris la déclaration de reconnaissance faite par Camille deux semaines après la naissance de son fils.

Etat civil de Paris -Archives de Paris

3546 Guillaumant Rce L’an mil-neuf-cent-six, le seize octobre à une heure un quart du soir, Acte de Reconnaissance de Raymond, du sexe masculin, né le deux courant et inscrit le trois en la quatorzième mairie de Paris, comme fils de : Camille Ernestine Guillaumant et de père non dénommé. Dressé par nous Paul Burg adjoint au maire, officier de l’état civil du vingtième arrondissement de Paris, chevalier de la Légion d’honneur, sur la déclaration de Camille Ernestine Louise Guillaumant âgée de vingt-un ans, couturière, domiciliée rue Stendhal 8 qui reconnait pour son fils le dit Raymond en présence de Olympe Alfroy, âgée de vingt-sept ans, ménagère, rue Stendal 3 et de Marie Paris, âgée de trente neuf ans ménagère rue du Cherche Midi 24 qui ont signé avec nous après lecture.

Edifice sis au 1 rue Adolphe Focillon, 14e arrondissement

Je remarque que Camille n’a pas accouché chez ses parents qui habitaient rue du Cherche-Midi. D’ailleurs, d’après ce qui m’a été rapporté dans la famille, son père Hippolyte Guillaumant (qui est aussi mon arrière-grand-père) était bien fâché par la situation.

D’après mes recherches sur d’autres blogues de généalogie, une sage-femme pratiquait au 1 rue Faucillon, Madame Hermance Escudé qui semble avoir eu dans sa clientèle plusieurs femmes non mariées. Alors que l’édifice existe toujours, le recensement de 1926 (le plus ancien qui existe) ne répertorie personne à cette adresse comme s’il s’agissait d’une clinique ou d’un édifice à vocation commerciale.

De plus, Camille a peut-être été chassée de chez ses parents car deux semaines après avoir accouché elle dit habiter au 8 rue Stendal. Habite-t-elle chez des amis ? Des parents éloignés ? Cinq ans plus tard, au moment de son mariage, en avril 1911, elle déclare habiter chez ses parents au 58 rue d’Alleray et être tapissière. Ceux-ci sont d’ailleurs dits « présents et consentants ». Ils semblent avoir fini par se réconcilier !

Etat civil de Paris -Archives de Paris

Balaka et Guillaumant « L’an mille neuf cent onze le huit avril, à dix heures quarante minutes du matin. Acte de mariage de Célestin Alexis Balaka, né à Paris (18ieme) le vingt cinq Décembre mil huit cent quatre vingt deux, comptable, domicilié 16 Impasse Berthand, fils majeur de Jean Baptiste, Memmie Balaka, gérant et de Aline Guillemot, sans profession, époux décédés à Paris (19ieme) d’une part. Et de Camille Ernestine Louise Guillaumant, née à Paris (6e) le vingt cinq aout mil huit cent quatre vingt, cinq tapissière domiciliée 52 rue d’Alleray avec ses père et mère, fille majeure de Hippolyte Felix Frederic Guillaumant et de Marie Augustine Boulet, tapissiers, époux présents et consentants d’autre part. » … « après avoir interpelé les futurs époux qui déclarent avec les père et mère de la future n’avoir pas fait de contrat de mariage, les futurs époux déclarent reconnaitre pour leur fils en vue de la légitimation devant résulter de leur mariage, Raymond né le deux octobre mil neuf cent six, à Paris (14e) nous leur avons demandé s’ils veulent se prendre pour mari et pour femme, et chacun ayant répondu affirmativement et séparément à haute voix, nous avons prononcé au nom de la loi que Celestin Alexis Balaka et Camille Ernestine Louise Guillaumant sont unis par le mariage… »

Quant à Camille et Célestin, ils ont eu un autre fils. La reconnaissance lors du mariage était importante car en légitimant leur enfant, ils lui donnaient les mêmes droits que son frère à naître. De par la loi, les enfants dits « naturels » avaient des droits mais moindres que ceux dits « légitimes ».

« Le code civil différencie l’enfant légitime né dans le mariage et l’enfant naturel (ou illégitime) né hors mariage. »… « Selon le code civil pour créer un lien juridique de filiation entre un enfant et ses parents, il ne suffit pas que les parents soient désignés sur l’acte de naissance de l’enfant même si les parents assument la charge de l’enfant. Deux actes d’état civil créent un lien juridique de filiation, ce sont le mariage et la reconnaissance d’enfant naturel. »… « Le mariage est, notamment, reconnaissance anticipée indivisible de la part des conjoints des enfants à naitre (et c’est pourquoi l’acte de naissance de l’enfant d’une femme mariée est un titre de filiation légitime). La reconnaissance d’un enfant naturel est, par contre, postérieure à la naissance de l’enfant ou, du moins à sa conception et est divisible : elle est établie, vis-à-vis de chacun des parents séparément… » Droit et statistiques de filiation en France. Le droit de la filiation depuis 1804, Alfred Nizard, Persée, 1977, p. 92-93

Si la reconnaissance d’un enfant par sa mère a longtemps été considérée comme allant de soi, les choses ont changé au 19e. Avec ce changement légal, les mères ont commencé à devoir se rendre personnellement à la mairie pour faire reconnaître leurs droits sur leurs enfants. Au 19e siècle, alors que la grande majorité des naissances étaient légitimes, le nombre de naissances hors mariage étaient aussi nettement plus important que durant les siècles précédents où la religion était omniprésente.

M comme Misère noire

Types de mendiants de la ville et de la campagne d’après un dessin de M. Vaumort. Cet échantillonnage de mendiants a été croqué à Rennes et ses alentours, mais la France en est pleine

Misère : État d’extrême pauvreté, indigence : Être dans une misère noire. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/mis%C3%A8re/51765

La misère, je dirais même la grande misère, voilà ce qu’était le lot de la plupart des Français pendant des siècles ! C’est cette misère, ces disettes et ces famines qui ont mené le peuple français à bien des révoltes et à la Révolution française de 1789. Celle-ci a été suivie d’autres soulèvements, qui ont eu lieu tout au long du 19e siècle, comme les « Trois Glorieuses » en juillet 1830, les émeutes de 1848 ou encore la Commune qui se propage à travers la France en 1870.

Aussi, je n’étais pas surprise de découvrir que certains de mes ancêtres avaient vécu, comme une majorité de Français, de petits métiers et avaient eu le plus grand mal à subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Je pense tout particulièrement à Pierre Joseph Griffart, mon ancêtre direct de 6e génération du côté maternel, qui vécut de 1812 à 1863. Il était cordier et vivait à Epinoy une petite localité dans le Pas de Calais, au nord de la France. En 1846, on pouvait y compter environ 210 ménages et 870 âmes dont la moitié des chefs de familles et habitants étaient cultivateurs, domestiques, journaliers ou encore cordiers.

Né à l’hiver 1812, Pierre Joseph est le fils de Jean Baptiste Griffart (1790-1854), journalier et de Marie Séraphine Hubert (1809-1881), fileuse. Il est l’ainé d’une fratrie de trois garçons et une fille. Il se marie à dix-neuf ans avec Marie Clotine ou Clothilde Vauchez dont le père est fabriquant de cordes. Son père n’ayant pas de travail fixe et louant ses services à la journée, il a sans doute toujours vécu dans la précarité. Tout jeune, il s’est probablement engagé comme tourneur chez un cordier, peut-être même son futur beau-père, avant de devenir cordier lui-même.

« Le tourneur, de part [sic] la loi, ne doit pas avoir moins de douze ans ; mais il est libre, à treize et même à quatorze ans, de se trouver encore auprès de sa roue, qu’il tourne, du matin au soir, pour le modeste salaire de vingt sous par jour, prix fixe, ni plus ni moins. C’est généralement après deux années de cet exercice, qui n’exige nul apprentissage, que le tourneur passe à l’état d’apprenti ; s’il reste dans la corderie, il continue à toucher un franc pendant un an encore, la seconde année 1 franc 50 et la troisième année 2 francs ; enfin, dès le début de la quatrième, il est déclaré ouvrier.  Pour être ouvrier cordier, il ne faut pas être de faible complexion ; car en toute saison, par les froids les plus rigoureux comme par les chaleurs les plus accablantes, l’on travaille en plein air, et l’on ne fait pas moins de cinq à six lieues par jour à reculons. Nous disons à reculons, car cette manière de marcher est nécessaire pour préparer les fils qui servent à faire les cordes ; … on peut le qualifier de taciturne quand il devient ouvrier : il grelotte trop en hiver et sue trop en été…
Le métier est pénible surtout par l’assiduité qu’il exige. Le cordier, devenu ouvrier, gagne 40 centimes l’heure, soit 4 francs pour une journée de dix heures …
 » https://wassy-sur-blaise.pagesperso-orange.fr/histoire/cordier/cordier.html

Cordier avec son petit tourneur. On peut voir derrière eux la corde installée sur des piquets https://wassy-sur-blaise.pagesperso-orange.fr/histoire/cordier/cordier.html

D’ailleurs, des cordiers, il n’en manque pas à Epinoy alors que selon le recensement de 1846, j’ai pu en répertorier vingt-six. Plusieurs sont d’ailleurs cousins, beaux-frères, oncles et neveux car il est fréquent de se marier entre familles de confrères.

Recensement de 1846 Page 5, Epinoy, Archives du Pas de Calais

En 1846, on retrouve Pierre Joseph qui est âgé de trente-quatre ans et sa femme Clotilde qui a trente-neuf ans. En tout, ils ont cinq enfants, deux garçons : Charles Louis, neuf ans et Ildefonse, quatre ans, ainsi que trois filles : Armance quatorze ans, Cécile six ans et Séraphine un an. La famille est identifiée comme indigente tandis que deux des enfants, Charles Louis et Cécile sont mendiants.

Dans la maison d’à côté vivent Jean Baptiste Griffart, le père de Pierre Joseph ainsi que Romain son fils cadet et sa fille Marie Louise. Celle-ci décèdera avant la fin de l’année 1846.

Malheureusement, la situation des Griffart est loin d’être unique et le recensement de 1846 nous apprend qu’après les journaliers, c’est chez les cordiers qu’on trouve le plus d’indigents. Ainsi, sur trente-six familles de journaliers, seize sont indigentes, dont six réduites à la mendicité, incluant une famille gérée par une mère abandonnée par son mari. Du côté des cordiers, ce sont huit des vingt-six familles qui sont indigentes, dont trois avec des jeunes mendiants. Ces familles sont en général des familles nombreuses avec cinq ou six enfants.

Carte postale d’une fileuse de lin dans le nord de la France

Les autres indigents sont des femmes souvent veuves mais pas toujours, qui sont fileuses. Enfin, Epinoy compte, parmi ses indigents, un paveur sans domicile fixe. Les mendiants sont des enfants âgés de six à quatorze ans ou encore des infirmes et des veuves certaines étant très âgées. J’en ai répertoriée trois de plus de quatre-vingt ans, la plus vieille ayant quatre-vingt-six ans.

Quelques familles de marchands ambulants ont quitté. Elles sont rapportées « en voyage », alors que dans plusieurs autres familles c’est le mari qui vit et travaille comme domestique dans une autre commune.

Il faut dire qu’en 1846, l’heure est grave et la situation alarmante ! L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie la décrit ainsi :

« … dès 1845, apparaît, venue d’Amérique, la maladie des pommes de terre. Elle dévaste presque aussitôt la démographie des Irlandais, grands consommateurs de « patates », et se répand très vite sur le continent, France incluse. Elle n’est nullement d’origine météorologique, mais liée simplement à l’activité d’un microchampignon particulièrement vénéneux pour les tubercules, en provenance d’outre-Atlantique. La chose se complique climatiquement avec le coup d’échaudage, sécheresse incluse, de 1846. … la récolte céréalière est détruite à 30 % environ de son volume, ce qui fait bondir une fois de plus le prix du pain et initialement celui du blé ; prix fixé à 20 francs environ avant 1846 et qui monte brutalement à 30 francs ou davantage lors des années suivantes, sous le coup précisément de cette grave sécheresse échaudeuse. On n’avait pas connu un tel phénomène d’inflation brutale des cours du grain depuis la grande cherté de 1816-1817. C’était pire qu’en 1830. La chose est d’autant plus gravissime que cette fois c’est pain « et » pomme de terre, et non pas seulement pain tout seul comme au XVIIIe siècle. Les émeutes de subsistance se multiplient à partir de 1846-1847, le pouvoir d’achat populaire se concentre sur l’acquisition du pain et de la subsistance en général, l’un et l’autre renchéris. Ce même pouvoir d’achat se détourne simultanément de l’acquisition des produits textiles, d’où un chômage marqué dans l’industrie cotonnière. Le mécontentement social et plébéien une fois de plus monte en flèche, ce qui facilitera l’escalade émeutière meurtrière révolutionnaire dans la capitale en février 1848. Le Roy Ladurie, Emmanuel. « Révolutions, le déclic climatique », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, vol. 25, no. 12, 2011, pp. 22-22.

La révolution de 1848, qui instaure la deuxième république aura probablement peu d’impact sur la population d’Epinoy à part pour l’instauration du suffrage universel masculin jusque-là réservé aux censitaires, ces citoyens payant un certain montant d’impôt. Le nombre d’électeurs passe ainsi de 246 000 à plus de 9 millions. Cependant, les problèmes quotidiens de Pierre Joseph sont tout autres, alors qu’en avril 1848, son épouse Clothilde met au monde une enfant mort-née.

« Ajoutons que cette fois la crise ainsi déclenchée en 1846-1847 s’accompagne dans l’Hexagone d’une surmortalité, 200 000 décès supplémentaires environ. Nombreux parmi ces trépassés (surtout des enfants) furent victimes de la canicule de 1846. Nombreux aussi les morts dus aux épidémies : des infections dérivant, partiellement du moins, de la sous-alimentation. La révolution de 1848, après celles de 1830 et de 1789-1799, est la dernière de ce trio révolutionnaire. » Le Roy Ladurie, Emmanuel. « Révolutions, le déclic climatique », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, vol. 25, no. 12, 2011, pp. 22-22.

Si on se reporte aux registres de l’état civil, on peut rapidement constater qu’Epinoy n’a pas échappé à la vague de mortalité mentionnée. Alors que la localité compte en moyenne une vingtaine de morts par an, l’année 1849 verra les décès plus que doubler avec un bilan de quarante-huit morts probablement dus à la troisième épidémie de choléra venue d’Angleterre. Le mois d’octobre est de loin le plus meurtrier avec vingt victimes, suivi du mois de septembre qui compte dix morts.

Le 20 octobre 1848, immédiatement après l’entrée d’un navire anglais dans le port de Dunkerque, l’épidémie se répand dans le nord de la France. Le choléra parcourt à partir du mois de novembre 1848 les départements du Pas-de-Calais, de la Somme, de la Seine-Maritime et du Nord. Les villes de Lille, Calais, Fecamp, Dieppe, Rouen, Douai sont touchées… Pour la France entière, le bilan de la vague épidémique de 1849 s’élève à 100 661 victimes. https://fr.wikipedia.org/wiki/Troisi%C3%A8me_pand%C3%A9mie_de_chol%C3%A9ra#

Alors qu’au moins deux cousines Vauchez sont au nombre des décès, la famille immédiate de Pierre Joseph Griffart semble avoir été épargnée. À la mi-octobre 1849, le couple accueille son troisième fils prénommé François Joseph.

Recensement de 1851 p. 11 Epinoy, Archives du Pas de Calais

Une fois la révolution et la pandémie passées, j’ignore si les choses se sont vraiment beaucoup améliorées pour la famille Griffart. En tout cas, en 1851, le recensement ne fait aucune mention d’indigence ni de mendicité. Il faut dire que les deux ainés âgés de dix-neuf et treize ans sont maintenant en mesure de travailler et de contribuer au revenu familial.

À court terme, on parle alors d’une certaine prospérité économique liée au développement de l’industrialisation, surtout dans le domaine du textile qui est très important dans le nord. Signe des temps, le gouvernement français a simplifié son formulaire et ne collecte aucune information sur la profession, la situation économique ou encore la nationalité ou l’origine des habitants.

F comme Familles nombreuses 2/2

Le gâteau des rois représentant une famille de paysans aisés au XVIIIe siècle -Jean-Baptiste Greuze 1774 -Musée Fabre, Montpelier

En ce mois de mai qui est celui de la fête des mères dans de nombreux pays, je vous ai présenté la plus grande famille de mon arbre généalogique. La famille Cuche qui comptait quatorze enfants et qui a vécu à Paris dans la deuxième partie du 19e siècle avec toutes les difficultés que cela comportait.

En matière de familles nombreuses, juste après les Cuche vient le couple de Jean Étienne Judas et Marie Claude Jumeaux, mes ancêtres directs de septième génération, qui ont eu treize enfants. Ils vivaient à la campagne, à Monampteuil un village de l’Aisne proche de Laon. Lui venait de Chevregny, un village situé à deux kilomètres de là. Il était tonnelier comme son père et plusieurs autres artisans de la région, dans ce pays de vignerons et de vinaigriers.

Étienne et Marie Claude venaient tous deux d’une famille de taille moyenne pour l’époque. Marie Claude Jumeaux était la quatrième fille d’une fratrie de six filles et un garçon, tous nés entre 1726 et 1738. Son mari, Jean Étienne Judas était l’ainé d’une fratrie de sept enfants ; cinq filles et deux garçons nés entre 1730 et 1743.

Extrait du relevé des familles de mon arbre ayant le plus d’enfants

Le jour de leur mariage, le 21 mai 1753 à Monampteuil, Jean Étienne était âgé de vingt deux ans et Marie Claude avait dix-neuf ans. Le mariage s’est déroulé dans une certaine urgence pour laquelle ils ont obtenu une dispense pour les deuxième et troisième bans et une célébration de fiançailles la veille du mariage.

Six semaines plus tard, le 2 juillet, ils accueillaient Marie Élizabeth leur première fille. Celle-ci n’a vécu que trois semaines et est décédée le 23 juillet 1753. Peu après, sont nés sept filles dont trois sont mortes en bas âge et cinq garçons dont seul un, a atteint l’âge adulte. Si de leurs treize enfants, cinq ont survécu, seulement quatre se sont mariés dont deux plus d’une fois.

D’abord, il y a Pierre Étienne (1754), mon ancêtre de sixième génération dont j’ai déjà parlé. Celui-ci s’est engagé très jeune pour aller se battre avec les armées napoléoniennes et participer, entre autres, à la campagne contre la Prusse et l’Allemagne. Plus tard, il deviendra lieutenant de gendarmerie.

Il n’a jamais épousé Rose Sauvignier, la mère de ses deux enfants, Rose née à Bonn (1802) et Prosper né à Metz (1803), et l’a même abandonnée à la naissance de leur fils. Beaucoup plus tard, alors qu’il s’était probablement assagi, il s’est marié à deux reprises d’abord en 1815 à l’âge de soixante ans puis, à la mort de sa première épouse, en 1830 alors âgé de soixante-quinze ans. Ses deux enfants, qui ont grandi sans le connaitre, se sont mariés à leur tour et ont eu des enfants. Rose qui a probablement été élevée par sa mère s’est mariée à Paris et a eu un fils tandis que Prosper qui a été placé à Monampteuil chez de la famille, soit ses grands-parents soit une tante, a appris le métier de tisserand, s’est installé dans la région et a fondé famille.

Parmi les filles, l’ainée Marie Jeanne Angélique (1756) s’est mariée à vingt-six ans et a eu au moins cinq garçons et une fille. Les trois derniers nés en 1787, 1789, 1790 ont été ondoyés à la naissance et sont morts le même jour. Marie Charlotte Éléonore (1761) s’est mariée à vingt-quatre ans et a eu deux garçons. Eulalie (1768-1794) est morte à vingt-six ans chez son père. Enfin, Marie Catherine (1773) pour qui je cherche encore à confirmer de l’information.

Signatures d’Étienne Judas et Marie Claude Jumeaux et de plusieurs témoins tel Claude Jumeaux et Jean Florentin Rachet (père et beau-frère de l’épouse)
sur leur acte de mariage célébré le 21 mai 1753 – Archives de l’Aisne

J’ignore s’ils savaient lire et écrire mais à tout le moins Marie Claude et Jean Étienne savaient signer leur nom. Sur leur acte de mariage, l’écriture de Marie Claude apparaît clairement moins assurée que celle de son mari ou que celle de son père Claude Jumeaux.

Malheureusement, tous leurs enfants n’ont pas appris à signer et encore moins à écrire. La situation était la même chez leurs cousins : si les garçons savaient écrire, ce n’était pas le cas des filles. C’est d’autant plus surprenant que Jean Florentin Rachet qui avait épousé Marie Françoise Jumeaux, la soeur ainée de Marie Claude, était clerc laïc ou maitre d’école. À l’époque, l’école n’était pas gratuite et on peut en déduire qu’on préférait garder les filles à la maison pour aider leur mère avec le travail ménager et s’occuper des plus jeunes. Il faut dire que la situation était loin d’être exceptionnelle et qu’au 18e siècle, de nombreux hommes et femmes étaient incapables de signer.

Jean Étienne est décédé en 1804 à soixante-treize ans tandis que Marie Claude lui a survécu pendant onze ans. Elle est morte à quatre-vingt-un ans en 1815.

Si je mets en parallèle ces deux familles nombreuses, soit d’une part les Cuche-Guillaumant avec leurs quatorze enfants et de l’autre les Judas-Jumeaux avec treize enfants, je peux dégager de nombreuses similitudes. Une fois mis à part le fait qu’elles ont évolué dans des milieux différents, l’une au 19e siècle à Paris et l’autre au 18e siècle à la campagne, les deux familles ont connu une forte mortalité infantile et seulement cinq ou six de leurs enfants ont pu atteindre l’âge adulte.

Je note que dans les deux familles, l’enrôlement dans l’armée semble avoir été une des rares options pour sortir de son milieu, sans parler du prestige de l’uniforme. Ce n’était d’ailleurs pas rare et en parcourant les registres de Monampteuil j’ai pu répertorier plusieurs cas d’engagés volontaires.

Impossible de savoir s’ils s’engageaient par patriotisme et ferveur révolutionnaire ou pour une autre raison. Ce choix était loin d’être de tout repos et s’il avait l’avantage de donner une solde, nombreux étaient ceux qui préféraient abandonner et qui décidaient de déserter. On les a souvent décrits comme mal préparés, mal équipés et mal nourris. Surtout qu’au fil des campagnes, les ressources étaient toujours une inquiétude et qu’ils n’étaient pas toujours certains d’être payés.

Cependant, ce genre d’échappatoire n’avait pas d’équivalent féminin à part d’entrer en religion mais les registres n’en font pas mention et l’information est difficilement accessible. C’est probablement ce qui explique qu’on perde la trace de certaines femmes pour lesquelles on trouve un acte de naissance mais pas d’acte de mariage ou de décès.

Cependant, alors que pour la famille parisienne je n’ai pu identifier qu’une seule petite fille, et que cette branche de la famille semble s’éteindre, il en va tout autrement pour la famille en milieu rural. Ainsi en plus des neuf petits-enfants que j’ai pu répertorier, j’ai aussi pu retracer neuf arrière-petits-enfants dont plusieurs vont eux-mêmes se marier et avoir des enfants. Par exemple, leur petit-fils Prosper Judasse a eu entre 1825 et 1843 huit enfants ; quatre filles et quatre garçons dont seulement deux (une fille et un garçon) sont morts en bas âge. Il aura lui-même dix petits-enfants et quatorze arrière-petits-enfants.

« Vers 1700, on estime à 20 millions le nombre d’habitants du royaume de France. Un Européen sur quatre est français : la France est alors considérée comme un géant démographique. Les historiens démographes du XXe siècle supposent que les Français seraient 22 millions en 1715, plus de 25 millions vers 1760 et probablement 28 millions en 1790. On assiste à une hausse constante de la population française de 40 % en un siècle. » https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-france-xviiie-siecle-geant-demographique-9610/

Vers le milieu du 19e siècle, la France va commencer une période de dénatalité que les gouvernements vont essayer de contrer grâce à différentes politiques. C’est aussi la période de l’industrialisation, qui se développe tardivement en France, et de l’exode rural de populations qui pensent pouvoir avoir une vie meilleure en ville. Une situation qui explique probablement la tendance à privilégier des familles plus petites, avec moins de naissances mais aussi moins de mortalités, qui sont souvent centrées sur le noyau parents-enfants.

F comme Familles nombreuses

Léon Frédéric Les âges de l’ouvrier Paris, Musée d’Orsay, Inv. RF 1152
Cliché : RMN Hervé Lewandowski https://www.latribunedelart.com/enfances-du-xixe-siecle

En ce 9 mai 2021, pas moins d’une cinquantaine de pays célèbrent la fête des mères incluant le Canada, la Belgique, la Suisse et l’Italie.

Qui dit fête des mères dit maternité et une progéniture plus ou moins nombreuse. Au milieu du 20e siècle, en plein « baby boom », il fallait avoir au moins trois enfants pour être qualifié de famille nombreuse. Mais, cela n’a pas toujours été le cas. Ainsi, au 19e siècle, il fallait compter au moins huit enfants. La population française était encore principalement rurale et les familles nombreuses étaient courantes d’autant plus que la mortalité infantile était élevée et les besoins en bras importants.

J’ai donc décidé de mettre en lumière la réalité de deux de ces familles nombreuses tirées de mon arbre généalogique, l’une urbaine au 19e siècle et l’autre rurale un siècle plus tôt.

Dans mon arbre, la famille qui a le plus d’enfants est celle de Jean Baptiste Eugène Cuche et de Marie Aimée Claudine Guillaumant. Celle-ci est la soeur de mon arrière-arrière-grand-père dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises. Elle-même issue d’une famille nombreuse, elle est la septième enfant d’une fratrie de neuf frères et soeurs. Elle n’a que quinze ans à la mort de son père Constant Guillaumant et se mariera l’année suivante à un sculpteur sur bois nommé Jean Baptiste Eugène Cuche. Elle est née à Paris en 1838 ; lui, de dix ans son ainé, est originaire de Sancey-le-Grand dans le Doubs dans le nord-est de la France.

Extrait du relevé des familles de mon arbre ayant le plus d’enfants

Ensemble, ils auront quatorze enfants soit sept garçons et sept filles, nés de 1855 à 1880. Si pour son premier elle n’a que dix-sept ans, elle vient juste de fêter ses quarante-deux ans à la naissance de son dernier. Au moins sept d’entre eux mourront en bas âge. Ainsi, après avoir déjà perdu cinq de ses enfants et alors qu’en France la quatrième épidémie de choléra tire à sa fin, elle enterrera en janvier 1875 Augustine sa dernière née qui n’a qu’un mois, et trois semaines plus tard son fils George Eugène qui n’a pas encore 18 mois quand il meurt à l’hôpital Saint-Antoine.

Installés au coeur du faubourg Saint-Antoine, ils ont déménagé souvent. En 1854, juste avant leur mariage, Jean Baptiste Eugène habitait Cour du Bel Air où il avait probablement son atelier comme cela arrivait souvent. Elle demeurait avec sa famille au-dessus du magasin familial au 33 rue du Faubourg Saint-Antoine. Ils ont habité successivement rue de Montreuil (1955), rue Louis Philippe (1856), rue du Faubourg Saint-Antoine (1858), 1 rue Keller (1860) puis au 17 de la même rue (1862), rue des Taillandiers (1871) et 20 Passage Stainville (1873) au fur et à mesure que la famille s’agrandissait.

Quelques années plus tard, en décembre 1881, ils se sont même porté acquéreurs de l’édifice du passage Stainville comme en témoigne un acte notarié. Avec l’immeuble, ils prenaient aussi les locataires et leurs baux dont certains avaient été conclus pour vingt ans. De nos jours, l’édifice de la rue Stainville a été démoli.

Acte notarié -Archives de Paris

« Mr Jean Baptiste Eugène Cuche, fabricant de meubles et Mme Marie Aimée Claudine Guillaument, son épouse, demeurant a Paris, passage Stinville, No 20. Pour sureté de six mille francs prix principal de la vente ci-après énoncée, payable en six fractions de 1,000f chacune les 1er Juillet des années 1882, 1883, 1884, 1885, 1886 & 1887, avec intérêts à 5% par an à compter du 1er Octobre 1881 payable en même temps que chaque fraction du principal 6,000 f et des charges de la vente.

Ils décèderont à quelques mois d’intervalle, lui, à l’âge de soixante et un ans, le 18 avril 1889 soit onze mois après sa femme, morte à quarante-neuf ans, le 24 mai 1888 et quatre mois après son fils Gustave Félix, âgé de vingt ans et décédé le 17 décembre 1888 dans la demeure familiale. Les actes de décès ne mentionnent pas la cause mais comme à chaque hiver, de nombreuses personnes meurent alors de la grippe et autres maladies respiratoires.

Table décennale des décès répertoriant les décès du couple Cuche et de deux de leurs enfants à quelques mois d’intervalle,
12e arrondissement, Archives de Paris

Après avoir enterré leurs parents et leur frère, il ne reste plus que six membres de la fratrie : l’ainée Eugénie Félicie trente-deux ans, Augustin François trente et un ans, Louise vingt-cinq ans, Auguste Eugène vingt-trois ans et les deux cadets Augustine, treize ans et Léopold Gustave, neuf ans.

Trois d’entre eux vont se marier dans les mois qui suivent. D’abord Eugénie Félicie qui a épousé Louis Alcide Lucas en avril 1888 soit six semaines après le décès de sa mère suivie d’Auguste Eugène qui épousa Marthe Célestine Léontine Lépine en octobre 1889 et enfin Louise qui épousa Émile Koenig en août 1890. Les deux cadets seront confiés à leur frère Auguste Eugène qui devient leur tuteur. J’ignore ce qu’il est advenu d’Augustin François pour qui une demande a été déposé à la Commission de reconstitution de l’état civil de Paris vers 1873 et dont c’est la dernière trace que j’ai pu trouver.

Leur fille ainée, Eugénie Félicie décède quelques années après ses parents en novembre 1891, âgée de trente-six ans. Là encore on ne peut que présumer la cause de sa mort alors qu’une épidémie de grippe déferle à travers le monde. « La grippe de 1889-1890 (octobre 1889 – décembre 1890, avec des récurrences de mars à juin 1891, de novembre 1891 à juin 1892, de l’hiver 1893 à 1894 et du début de 1895) est réputée être une pandémie de grippe mortelle qui a tué environ un million de personnes dans le monde. L’épidémie a été surnommée « grippe asiatique » ou « grippe russe » » https://fr.wikipedia.org/wiki/Grippe_russe_de_1889-1890

J’ignore également quel fut le destin d’Augustine pour laquelle je n’ai pu retrouver aucun acte de mariage ou de décès. Avec son frère Léopold Gustave, elle a été confiée à leur frère ainé Auguste Eugène, nommé leur tuteur. Léopold Gustave qui travaille comme fleuriste a décidé à l’âge de vingt ans de devenir « engagé volontaire pour quatre ans » en février 1901. Il est réformé dès mai 1902 pour raison de santé. En décembre 1914, au déclenchement de la première guerre mondiale, il est rappelé à l’activité et affecté à une unité combattante de mars 1915 à octobre 1916. Il sera ensuite détaché aux usines Schneider jusqu’en mars 1919, date à laquelle il sera démobilisé. Sa fiche le décrit comme étant petit, un mètre soixante quatre, cheveux châtains, yeux gris et visage ovale. Aucune mention sur son niveau d’instruction.

Extrait de la fiche militaire de Leopold Gustave Cuche – Archives de Paris

En résumé, sur les quatorze enfants Cuche on sait que six ont atteint l’âge adulte et que trois d’entre eux se sont mariés. Bien sûr, j’ai cherché à savoir s’ils avaient eu des enfants. Jusqu’à présent et malgré bien des efforts, je n’ai retracé que Suzanne Koenig la fille de Louise Cuche et Émile Koenig, née en décembre 1891. J’ignore si Léopold Gustave a fini par se marier mais il semble être celui qui a survécu le plus longtemps alors qu’il décèdera à soixante-douze ans à Mâcon. Viennent ensuite Louise qui meurt à cinquante ans, puis Auguste Eugène à quarante ans et Eugénie Félicie à trente-six ans.

Avoir autant d’enfants à Paris en cette période de transformations et de révolutions était tout un exploit qui a dû demander beaucoup de courage et de persévérance. Malheureusement, après tant d’efforts, il reste bien peu de descendants d’une aussi grande famille.