C comme Clerc laïc

Cela sonne presque comme un oxymore, réunissant deux termes contradictoires alors que le religieux est associé au séculaire.

« Le clergé régulier, qui vit à l’écart du monde et selon une stricte règle de vie, dans des monastères (moines, religieuses, abbés,…). Le mot laïc vient du grec laos, qui désigne les gens du peuple. Dans la langue ecclésiastique, il désigne les membres de la communauté chrétienne qui n’appartiennent pas au clergé. »1

Pourtant les clercs laïcs ont rendu bien des services et vivaient souvent selon des règles très strictes imposées par l’église qui était toute puissante. Mais, à la grande différence des membres du clergé, qui font voeux de célibat et de chasteté, ils étaient mariés et dans les textes on réfère parfois ainsi à eux.

Dans sa recherche sur l’histoire de l’éducation dans l’Aisne, Bernadette Moyat en parle en ces termes : « … le mot “clerc” marchait presque toujours de pair avec maître… Du XIIe au XVIe siècle, les magistri scholarum étaient appelés clercs en qualité d’auxiliaires du clergé et Carlier, dans son “Histoire du Valois”, parue en 1765, écrit : “le soin de présider à l’instruction de la jeunesse fut déféré aux curés et l’exercice de cet emploi confié à des clercs tantôt séculiers, tantôt laïcs, selon les lieux et la situation des paroisses”. « 2

Oui, mais voilà les responsabilités des clercs laïques ne s’arrêtaient pas à l’instruction des enfants. On leur demandait de performer plusieurs fonctions telles celles de chantre et de sonneur de cloches pour lesquelles ils étaient payés séparément.

Dans certaines régions, le maître d’école et clerc laïc était choisi par concours. Ce fut le cas du village du Souich, en Picardie et Artois, en 1785. Voici un résumé des conditions3 imposées aux candidats. Le maitre d’école devra :

1. se conformer aux statuts et règlements.
2. tenir l’école pendant dix mois de l’année : du 1e octobre au 1e août.
3. recevoir et instruire gratuitement les enfants pauvres de la paroisse.
4. se loger à ses dépens, en un lieu commode, et le plus près de l’église.
5. fournir un poêle pour le chauffage: les écoliers apportant le bois selon l’ancien usage.
6. sonner l’angélus et remplir les fonctions de clercs, de lire les placards, ordonnances et règlements (probablement à la sortie de la messe).
7. suivre les statuts diocésains.

Selon le même document, voici quels étaient les émoluments rattachés à la fonction :
1. il recevra chaque dimanche dans toute maison où il portera l’eau bénite suivant l’usage ancien un sol ou un petit pain de cette valeur par ménage.
2. annuellement il recevra 5 sols par ménage qui lui seront payés au terme de la St Jean Baptiste (le 24 juin).
3. annuellement il recevra 3 sols par mois pour l’écolage des enfants qui apprennent à épeler et à lire.
4. annuellement il recevra 5 sols par mois pour ceux qui apprendront à lire et à écrire.
5. annuellement il recevra 6 sols par mois par ceux qui apprendront à lire l’écriture et l’arithmétique.

À titre d’exemple, suivent quelques articles du règlement établi par Pierre Louis Parisis, évêque d’Arras, le 25 février 1852. 4

Article I. Les fonctions des clercs-laïques sont d’aider Messieurs les curés dans la célébration du saint Sacrifice de la Messe et des offices de l’Église, et dans toutes les autres cérémonies ecclésiastiques qui réclament leur assistance.

Article II. Ils sont chargés de pourvoir à la propreté de l’église, de la sacristie, des ornements, et de tous objets qui servent au culte divin. Toutefois ils ne touchent point les linges ni les vases sacrés sans en avoir obtenu de Nous la permission.

Ancienne affiche

Article III. Le chant des offices étant une de leurs principales fonctions, ils s’y appliqueront avec le plus grand soin, pour lui donner, autant qu’ils le, pourront, cette décence, et cette harmonie qui, selon les vues de l’Église, doivent exciter la dévotion des fidèles.

Article V. Ils formeront les enfants à la science du chant sacré, particulièrement ceux qui sont employés au service de l’église, et devront leur donner au moins deux leçons par semaine, d’une heure chacune.

Article VII. Ils mèneront une conduite régulière et chrétienne, conforme en tout aux sentiments de religion et de piété que leurs fonctions réclament, se souvenant qu’ils sont en spectacles à Dieu et aux hommes, et qu’approchant plus souvent et plus près du Sanctuaire, ils doivent aussi se montrer plus dignes de cet honneur.

Articles VIII. S’ils sont chargés de l’école, ils la tiendront avec zèle et surtout chrétiennement, s’étudiant à former le cœur encore plus que l’esprit de leurs élèves. Ils leur apprendront les prières du chrétien et le catéchisme ; ils les surveilleront à l’église ; ils ne leur donneront que de bons conseils et de bons exemples. Ils ne souffrirons point de livres qui n’aient été vus et admis par M. le Curé.

Article IX. Les clercs-laïques doivent à leur curé le respect et la déférence en toutes circonstances, et la soumissions en tout ce qui regarde les devoirs de leur charge.

Article XI. Pour rester fidèles en tout aux bonnes mœurs et pour conserver l’estime dont ils doivent d’entourer, ils éviteront les genres de divertissements qui ne s’accorderaient pas avec la dignité de leur emploi, principalement la fréquentation des cabarets et les sociétés de jeux.

Article XII. Il leur est spécialement défendu de tenir auberge ou cabaret, et généralement d’exercer toute profession qui dérogerait à leur qualité de clercs-laïques.

Egbert Van Heemskerck le jeune, Le maître d’école 1687, Musée de Rouen

Sans vouloir minimiser l’importance de la foi pour la population, il me semble clairement y avoir une dichotomie entre, d’une part les attentes de l’évêque surtout intéressé au service religieux et à l’enseignement du catéchisme, et d’autre part les attentes des paroissiens et notables qui veulent que leurs enfants apprennent à lire, écrire et compter.

Il semblerait que le problème n’était pas unique à la Picardie. J’en veux pour preuve la situation de Monampteuil petit village de l’Aisne où vivaient mes ancêtres de 7e génération : Jean Étienne Judas marié à Marie Claude Jumeaux. Lui est tonnelier et elle est fille de tonnelier. Mariés le 21 mai 1753, elle a seulement dix-neuf ans et lui en a vingt-deux.

Six semaines plus tard, naissait une petite Marie Elisabeth qui décédait après trois semaines. Mariés pour le meilleur et pour le pire, ils vont rester unis pour plus d’un demi-siècle alors que Jean Étienne est décédé en mai 1804, au lendemain de leur cinquante et unième anniversaire de mariage. Sur une période de vingt-deux ans soit de 1753 à 1775, ils ont eu treize enfants dont seulement cinq ont atteint l’âge adulte un garçon (mon ancêtre) et quatre filles dont trois ont fondé une famille.

Jean Étienne et Marie Claude avaient reçu une certaine éducation et savaient, entre autres, signer. Jean Étienne maniait la plume avec une certaine d’aisance et la signature de Marie Claude est clairement lisible bien que plus hésitante. Pourtant, leurs filles devront déclarer ne savoir le faire. Dire que de nos jours, dès la maternelle ou prématernelle, les enfants savent écrire leur prénom.

Signatures sur l’acte de mariage de Jean Étienne Judas et Marie Claude Jumeaux
ainsi que de leur beau-frère Jean Florentin Rachet
Registre paroissial de Monapteuil 5Mi0133 – 1751 1771 – Archives départementales de l’Aisne

Pourtant Marie Françoise Jumeaux, la soeur aînée de Marie Claude, avait épousé un certain Jean Florentin Rachet, clerc laïc et par le fait même maître d’école. Tous deux savaient signer et on retrouve la signature de Jean Florentin bien en évidence en haut à gauche de bien des actes d’état civil de Monampteuil.

Le couple a eu dix enfants dont huit ont survécu. Tout comme le fils Judas, les petits garçons Rachet ont appris à signer et plus. Mais, ce n’est pas le cas des filles qui doivent se contenter de la mention « a déclaré ne savoir signer de ce interpellée » sur leur acte de mariage ou les actes de baptême des nouveau-nés dont elles sont les marraines.

Il faut dire que l’école n’est pas obligatoire et que le papier est rare et coute cher. De plus, en dehors des sages-femmes, les femmes ont très rarement l’occasion de signer. Tant et si bien qu’en 1783, soit trente ans après son propre mariage, Marie Claude déclare, elle aussi, ne savoir le faire à l’occasion du mariage de Marie Angélique, sa fille ainée. A-t-elle oublié comment faire ? Est-elle gênée à l’idée de tenir une plume ?

Je me pose aussi bien d’autres questions. Je me demande, entre autres, pourquoi les filles de ces deux familles, tout comme bien d’autres, n’ont pas appris à signer leurs noms ? Les enfants du village d’environ 450 âmes étaient-ils trop nombreux ? L’école était-elle trop petite ou réservée aux garçons ? l’économie était-elle si mauvaise que les parents n’avaient pas les moyens d’envoyer tous leurs enfants à l’école ? Comment des parents, ayant quelques rudiments d’écriture, peuvent-ils ne pas l’avoir enseigné à leurs filles ?

Sources:

  1. https://www.herodote.net/clerge_clerc_laic-mot-23.php
  2. Du maître, clerc laïc à “l’instit”… à travers 312 ans d’histoire de l’école de Brécy (Aisne) par Bernadette Moyat http://www.histoireaisne.fr/memoires_numerises/chapitres/tome_32/Tome_032_page_038.pdf
  3. Choix et nomination d’un maître d’école et clerc laïc dans un village au XVIIIe siècle, par M. Paul Rudet, Conservateur du Musée et des Archives de la Ville de Doullens, Société des antiquaires de Picardie. Gallica
  4. Forum de Généalogie du Nord Pas de Calais / Clerc laïc et marguilliers, Haute vallée de la Canche : https://www.gennpdc.net/lesforums/index.php?showtopic=90337

J comme la Jurande des Relieurs et son abolition

Comme je l’ai déjà mentionné dans un article précèdent, mon ancêtre de 5e génération Charles Joseph Constant Guillaumant avait ouvert son propre magasin. L’entreprise Guillaumant (Constant) père et fils se divisait en deux entités.

Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration 1853,
p 972 – Gallica

D’une part un magasin de vernis, de couleurs (teintures) qui vendait des produits d’ébénisterie en tous genres et d’autre part un magasin de papeterie, de reliure, d’encadrement et de nettoyage de tableaux et gravures. Cette partie du commerce était l’affaire de Charles-Constant le fils ainé de Constant qui, en 1853, devait avoir environ vingt-cinq ans. Il est à noter que, dans son offre de produits et services, le commerce de vernis s’adresse à plusieurs professionnels incluant des relieurs.

Annuaire général du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration 1853,
p 852 – Gallica

Je me suis toujours demandé comment avec des antécédents familiaux dans le bois, le fils aîné s’était retrouvé dans la papeterie et la reliure, sans parler des tableaux et des gravures. Pour trouver la réponse, je me suis tournée vers l’histoire du métier de relieur et l’organisation de la profession.

Pour cela, il faut remonter au 13e siècle, alors que les livres commençaient à sortir des monastères, l’université prit sous sa protection, ainsi qu’à son service, tous ceux associés à leur production comme les copistes, les enlumineurs, les parcheminiers, les libraires et bien sûr les relieurs. Grâce à cette protection, ces artisans jouissaient de privilèges entre autres, ils étaient exemptés de certaines taxes. Vu la précarité de ce domaine d’activité, les artisans cumulaient souvent plus d’une fonction comme celles de libraire-lieur de livre. L’université émettait un brevet qui permettait au relieur d’exercer et lui imposait en retour un code de conduite et un style de vie en harmonie avec les valeurs chrétiennes et sociales de l’époque.

Alors que d’autres métiers s’organisaient en corporation, les artisans du livre firent une demande pour une charte reconnaissant leur confrérie placée sous le patronage de St-Jean-l’évangéliste. L’essor de l’imprimerie, donna un nouveau souffle au secteur qui était jusqu’alors en crise. Cela suscita un afflux de nouvelles entreprises qui voulaient se placer sous la protection de l’université et profiter de ses avantages fiscaux au grand dam des fermiers des Aydes qui estimaient perdre trop de revenus. Afin d’y mettre un terme, il fut décidé que l’université choisirait parmi ses jurés deux relieurs, deux écrivains et deux enlumineurs ainsi que vingt-quatre libraires incluant quatre grands libraires et vingt petits. Ce sont ces quatre grands libraires qui devaient régir les activités des petits, taxer les livres, et les libraires non-jurés.

À travers le temps, ce système de maitres-jurés ou jurandes s’était transformé en chasse gardée d’un petit nombre de privilégiés. Au point qu’au début du 16e siècle, un arrêté stipula que « sauf les fils et les gendres de maitres, on ne recevrait plus à l’avenir que trois maitres par an, dont un relieur. »1 Il y a fort à parier que les filles de maitres avaient un bon nombre de prétendants et que les plus ambitieux des apprentis et compagnons, qui à l’époque s’engageaient pour au moins trois ans auprès d’un maitre, regardaient les filles du patron avec convoitise, à plus d’un égard.

Les barrières pour devenir maitre ne cessaient de s’accumuler, alors que l’université commença à exiger des apprentis qu’ils soient célibataires ainsi que « de bonne vie et moeurs, catholique, originaire François, capable de servir le public, congru en la langue latine et qui sache lire le grec« 1.

 Archives et collections spéciales, Bibliothèque d’Ottawa, consulté le 23 mai 2022, http://biblio.uottawa.ca/omeka1/arcs/items/show/17. 5

Dans la première moitié du 18e siècle, il y eut un schisme entre les libraires et les relieurs qui tout en gardant St-Jean-l’évangéliste comme patron décidèrent de créer leur propre confrérie. Bien vite, ils se donnèrent les mêmes règlements et privilèges que ceux de leur ancienne confrérie et décidèrent de ne pas faire d’apprentis pour dix ans, décision qui fut prolongée pour un autre dix ans. Bien sûr, cette restriction fut plus d’une fois contournée par la création d’une nouvelle catégorie de travailleurs appelés alloués.

En mars 1776, Turgot, contrôleur général des finances obtint de Louis XVI un édit supprimant les corporations. Son but principal était de mettre fin aux barrières à l’emploi et à l’exploitation des apprentis et compagnons pour lesquels il était impossible de devenir maitres. Malheureusement, Louis XVI finit par céder aux pressions et révoqua cet édit deux mois plus tard.

Cependant en août de la même année, le roi créa de nouvelles corporations et c’est ainsi que les relieurs furent réunis aux papetiers et aux fabricants de papiers peints pour appartenir à la communauté des « Relieurs, Papetiers-Colleurs et en meubles; les attributions de la communauté comprenant outre la reliure, « le commerce de tout ce qui sert à l’écriture et au dessin, en concurrence avec le mercier; plus la peinture et le vernis des papiers en concurrence avec le peintre. »1«  Voici donc la relation avec le domaine du meuble et de la tapisserie que je cherchais.

En 1791, avec la Révolution, les communautés de métiers et les corporations avaient été abolies, mais en réalité l’organisation du travail n’avait pas tellement changé. Alors que, l’entrée dans la profession et l’ouverture de commerce étaient maintenant libres, les jeunes continuaient à s’engager pour de longues années auprès de maitres afin d’apprendre le métier. Ils avaient souvent entre dix et quinze ans, quoique certains soient un peu plus âgés.

Les livres étaient alors des objets de luxe, précieux tant par leur contenu qu’en tant qu’objets souvent richement décorés et même habillés aux armes de leur propriétaire. Ce que certains appelleront « du livre de vitrine, fait pour être exposé, vu et admiré par le plat »

Au milieu du 19e siècle, seuls les nobles et les bourgeois pouvaient se permettre d’acheter des livres et d’avoir une bibliothèque. Souvent imprimés en petite édition, les ouvrages n’étaient pas entièrement fini et n’avaient qu’une reliure temporaire au moment de l’achat. Mais, les processus d’imprimerie ne cessaient de s’améliorer ce qui favorisait la propagation du livre auprès d’une clientèle de plus en plus nombreuse et éduquée.

Planche pédagogique de 1847 : le Relieur représentant un atelier où les différentes opérations
de reliure des livres sont détaillées par Jean-Frédéric Wentzel, (1807-1849)
Photo et coll. de la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg

Bien que les relieurs soient surtout présents à Saint-Germain, se pourrait-il que Charles-Constant se soit engagé, alors qu’il était encore adolescent, comme apprenti chez un relieur-papetier du Faubourg St-Antoine ? À moins que ce ne soit dans une des nouvelles manufactures liées à l’industrialisation des imprimeries et à la transformation d’une industrie jusque-là artisanale ?

Quelques années plus tard, il aurait profité de l’ouverture de la boutique de son père pour devenir indépendant. Bien qu’il ait eu quelques connaissances en reliure, Charles Constant était surtout papetier. De plus, comme son atelier était relativement petit, j’imagine qu’il faisait surtout de la réparation de reliures ou encore des recouvrements de livres avec des décorations et dorures assez simples. Ainsi, jusqu’à sa mort en 1901, Charles Constant se dira papetier.

Marié en 1852, probablement après son service militaire, il a eu cinq enfants dont quatre fils. À ma connaissance, aucun d’entre eux ne reprendra le métier en tout cas pas à long terme. Cela demeure néanmoins une affaire de famille car, sa mère Marie Félicité Gamard s’étant remariée, il travaille avec Joseph Lambeaux, son beau-père qui se dit également papetier.

Il faudra attendre 1887 et la création de l’école municipale du livre Estienne par la ville de Paris pour qu’un enseignement théorique et pratique des arts graphiques reliés au livre mène à un diplôme délivré sous la tutelle du ministère de l’instruction publique.

Sources :

  1. Les relieurs français (1500-1800) : biographie critique et anecdotique ; précédée de l’Histoire de la communauté des relieurs et doreurs de livres de la ville de Paris ; et d’une Etude sur les styles de reliure par Ernest Thoinan, Gallica
  2. La reliure du XIXe siècle. Tome 1 par Henri Beraldi, Gallica
  3. Manuel historique et bibliographique de l’amateur de reliures 2e partie par Léon Gruel. 1902 https://ia801902.us.archive.org/16/items/manuelhistorique02grue/manuelhistorique02grue.pdf
  4. Archives et collections spéciales archives de l’Université d’Ottawa : Ce livre appartient a … https://biblio.uottawa.ca/omeka1/arcs/exhibits/show/ce-livre-appartient/introduction-relieurs
  5. Les ouvriers du livre et la Révolution Industrielle en France au XIXème siècle par Frederic Barbier, collection Persée. https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1981_num_63_248_3762
  6. Ecole Estienne, https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_Estienne

P comme Pargny-Filain

Carte d’état major de la région de Pargny-Filain

Je vous ai déjà parlé de mon arrière-grand-mère Aline qui avait été si importante pour sa fille Christine et pour mon père quand il était enfant.

Née en 1860, elle était originaire de l’Aisne et plus précisément du petit village de Pargny-Filain situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Laon, au sud de la rivière l’Ailette. Selon les documents « l’habitat était dense, les 80 maisons toutes accolées étaient entièrement composées de pierre de taille. Le cœur du village était occupé par plusieurs commerces. »

Fille de carrier, elle était l’ainée d’une fratrie de quatre enfants issue de Prosper Victor Judasse et de Marie Florentine Marchand. Prosper Victor était probablement grégaire et de nature conviviale si on en croit l’instituteur de Filain dans sa monographie communale de 1884 :

« Le carrier (…) qui respire un air chargé d’acide carbonique produit par la poudre et la combustion des nombreuses lampes qui éclairent les chantiers, un air qui ne se renouvelle pas, est pâle. Il blanchit vite ; si un éboulement inattendu ne l’a pas broyé ou rendu impotent pour toujours, il est rare qu’il puisse continuer son rude labeur quand l’homme des champs est encore dans la force de l’âge. À 40 ans, un carrier est usé. Le carrier est large dans ses dépenses. Il lui faut du reste, une alimentation substantielle. On pourrait l’accuser d’intempérance, en général. Habitué à vivre au milieu de camarades qui partagent son genre de vie, ses dangers, il aime la société ; l’isolement lui déplaît. » Monographie de Filain p. 14 et 15/15 Archives de l’Aisne

Partie s’installer à Paris au printemps de ses vingt et un ans, Aline y avait rencontré un menuisier lorrain qui à l’encontre de la plupart des membres de sa famille avait opté pour la France plutôt que pour l’Allemagne. Moins d’un an plus tard, soit le 18 février 1882, elle était de retour à Pargny-Filain pour se marier avec Jean Adam Frey, devant tous ses amis d’enfance.

Au total, le couple Frey-Judasse a eu six enfants : deux garçons et quatre filles dont une mourut à l’âge de onze ans en mars 1894, alors que Paris connaissait une épidémie de grippe et commençait à enregistrer des centaines de morts.

Même si elle vivait et travaillait à Paris, Aline retournait régulièrement à Pargny-Filain pour visiter sa famille et y envoyait probablement ses enfants et plus tard ses petits-enfants pendant les vacances scolaires. C’est que devenue veuve à quarante six ans, ses deux cadets n’avaient encore que treize et six ans.

Quand Christine, sa fille ainée se marie avec Édouard Jean Guillaumant, le 18 avril 1903, Aline vient tout juste d’enterrer son père Prosper Victor, mort le 10 du même mois à l’âge de soixante et onze ans. Après la mort de son mari, sa mère Marie Florentine va vivre dans la plus grande misère jusqu’à ce qu’elle vienne, quelques années plus tard, rejoindre sa fille ainée et son fils, et s’installe à Paris probablement vers 1906 ou 1907.

Marie Florentine mourra chez elle à Paris, au 23 boulevard Garibaldi, tandis que son fils Victor vit avec sa femme de l’autre côté de la rue au numéro 38. On est alors en mars 1919 et elle a soixante et dix-neuf ans. L’armistice, qui marque la fin de la guerre, a été signée seulement quelques mois plus tôt, le 11 novembre 1918 au matin.

Je sais que le frère et la sœur de mon père, nés respectivement en 1907 et 1904, passaient régulièrement leurs vacances à Pargny-Filain, mais ces allers-retours ont eu une fin abrupte avec le début de la guerre. Selon ceux qui en ont entendu parler, la famille y louait une petite maison et aurait été une des dernières évacuées avant l’arrivée des Allemands.

Ancienne carte postale des destructions de Pargny-Filain près du Chemin des Dames

D’après ce que j’ai lu, la région du Chemin des Dames se serait retrouvée deux ou trois fois en zone de guerre soit en septembre 1914 puis en avril 1917 et mai 1918. J’en conclus que le dernier été passé à Pargny-Filain a dû être celui de 1914. Édouard Jean Guillaumant venait d’être rappelé à l’activité en application du décret de mobilisation générale du premier août 1914 alors que sa femme Christine ne savait peut-être pas encore qu’elle était enceinte. Mon père allait naitre fin mars 1915.

Philippe Salson. 1914-1918 : les années grises : L’expérience des civils dans l’Aisne occupée. Histoire. Université Paul Valéry – Montpellier III, 2013.

« En septembre 1914, après la bataille de la Marne les armées allemandes reculent jusqu’au plateau du Chemin des Dames, entre Laon et Soisson : la vallée de l’Aisne, en contrebas, correspond alors plus ou moins à la ligne de front. Le nord du département est par ailleurs en contact direct avec deux théâtres d’affrontements majeurs sur le front Ouest : la Somme à partir de juillet 1916 et, de nouveau, le Chemin des Dames en avril 1917 et en mai 1918. »

Toujours est-il que Pargny-Filain fut, tout comme plusieurs villes et de nombreux villages de la région, complètement détruit et rasé par les bombardements. Ce n’était pas la première fois que la région était traversée ou occupée par des armées étrangères cela s’était produit, entre autres, en 1657 quand trois cents cavaliers espagnols avaient été chassés après de nombreuses exactions, puis en 1814 lors des guerres avec les coalisés ou encore en 1870 durant l’invasion prussienne. Mais cette fois-ci, la région et même tout le nord de la France était en ruines.

En plus de l’Aisne, plusieurs départements comme les Ardennes, la Marne, l’Oise, le Pas de Calais, la Somme ont été répertoriés et évalués de 1919 à 1920 pour déterminer les besoins en déminage et en reconstruction.

Carte des zones détruites en 1914-18 dans le nord et l’est de la France -wikipedia.org

Plusieurs communes de la région, considérées comme complètement détruites et trop contaminées, ont été classées zones rouges et définitivement fermées. Pargny-Filain, dont les routes sont encore praticables est classée en zone jaune et fera l’objet d’une reconstruction.

Ces efforts de reconstruction, qui vont durer une dizaine d’années, sont placés sous l’égide du ministère des Régions libérées avec une collaboration avec le ministère de la guerre et même des alliés surtout pour tout ce qui concerne le déminage et le désobusage. Mais les besoins sont bien plus vastes et concernent tant les édifices publics comme les écoles, les hôpitaux, les ports, les routes et les ponts que les champs et les habitations.

La mairie de Pargny-Filain qui servait aussi d’école a été une des premières bâtisses à être reconstruites. Voici ce qu’en dit le dossier sur la reconstruction des mairies et écoles primaires sur le Chemin des Dames :

« D’après le dossier de dommages de guerre, l´ancien complexe architectural, détruit pendant la Première Guerre mondiale, entièrement constitué de pierre de taille, bénéficiait d’une cave, d’un rez-de-chaussée surmonté d’un étage et d’un grenier. Le bâtiment d’habitation comprenait au rez-de-chaussée l’école, le vestibule, la salle à manger et la cuisine. Un clocheton en chêne à six pans était placé au sommet des combles. (…) En juin 1921, les travaux du nouvel édifice, bâti sur le même emplacement, avaient déjà débuté. Ils étaient dirigés par Mercier et Charles Abella, architectes de la société coopérative de reconstruction de Pargny-Filain … »

Nouvel édifice construit en 1921 pour abriter la mairie et l’école.
On peut voir deux parties distincte avec à droite la mairie.

Toujours selon l’administration des Hauts de France :

« Depuis la Révolution, les mairies étaient improvisées dans les maisons d’habitation (…). Quand elles n’étaient pas confinées dans un espace indépendant, les classes étaient situées dans d’anciens logis, loués ou achetés par la commune. Mais au 19e siècle, des bâtiments luxueux destinés à cet usage sont bâtis. » … « le type architectural de la mairie, établi tout au long de la 3e République, se retrouve sur l’ensemble du territoire français. La reconstruction brise cette uniformité en la diversifiant. L’après-guerre constitue pour la commune l’occasion de se doter d’édifices spécifiques. » https://inventaire.hautsdefrance.fr/dossier/les-mairies-et-ecoles-primaires-reconstruites-sur-le-chemin-des-dames-apres-la-premiere-guerre-mondiale/2d46eac5-d555-4e42-a16b-16d48b05e196

Cette diversité d’architecture n’est pas seulement le fait des mairies. Ainsi, alors qu’avant la guerre les maisons étaient mitoyennes, lors de la reconstruction, les habitants et élus choisissent un autre modèle qui « facilita (…) le développement d’habitations indépendantes et plus spacieuses, conférant à la commune une configuration plus clairsemée... » Il faut dire que la commune avait perdu beaucoup d’habitants qui avaient élu domicile ailleurs et n’étaient pas revenus.

C’est, entre autres, le cas de mon arrière-grand-mère qui non seulement avait quitté Pargny-Filain depuis quarante ans mais n’avait plus d’attaches dans la région en dehors de sa soeur Marie Eugénie et probablement quelques cousins plus ou moins éloignés. De treize ans sa cadette, celle-ci avait marié un manouvrier vigneron. Avec leur fille, ils vivaient dans le village voisin de Chevregny qui avait été évacué en 1914. Chevregny avait été largement touché et après la guerre, 44% de son territoire avait dû être classé zone rouge et ne fut pas reconstruit. Quant à Marie Eugénie et son mari, je les cherche encore mais ils sont sur ma liste pour une éventuelle visite aux archives de l’Aisne.

Sources :

V comme Vigneron en Orléanais

le vigneron d’autrefois
Ancienne église St Aignan d’Herbilly alors rattachée à Courbouzon

Jean Charles Barthélemy Guillaument (mon ancêtre de sixième génération ou l’AGP de mon AGP paternel) était le fils de Jean Mathieu Guillaumant et de Marie Chapeau, une fille de Herbilly dans la paroisse de Courbouzon située vingt kilomètres en aval de Meung sur la rive droite de la Loire. Ils s’étaient mariés en 1758, elle avait alors vingt-trois ans et lui en avait vingt. Elle avait suivi les traces de sa soeur aînée Anne qui six ans plus tôt avait épousé Pierre Guillauman, le frère de Jean Mathieu. Les deux familles avaient choisi de s’installer à Meung-sur-Loire.

Jean Mathieu et Marie avaient eu neuf enfants dont n’avait survécu que Jean Charles Barthélemy et sa soeur Marie Marguerite. La moitié de leurs sept enfants morts en bas âge n’avaient vécu que de quelques jours à quelques semaines alors que trois garçons et une fille, n’avaient pas dépassé l’âge de deux ans.

La famille de Pierre Guillauman et Anne Chapeau avait été un peu plus chanceuse. Sur leurs dix enfants, comptant six garçons et quatre filles, deux de leurs fils et trois de leurs filles avaient survécu. Cependant, je n’ai pu retracer que trois d’entre eux : deux filles et un garçon qui se sont mariés et ont fondé une famille. J’ignore ce qu’il est advenu des deux autres.

Les parents des soeurs Chapeau, Thomas et Marie Fouquet étaient vignerons. Marie, leur cadette était aussi la cinquième du nom. Les quatre petites Marie qui l’avaient précédé, étaient décédées avant d’atteindre l’âge d’un an. Sur leurs neuf enfants, nés entre 1721 et 1735, seulement deux filles avaient survécu.

Car c’était bien là le lot de la plupart des familles. Avoir beaucoup d’enfants pour voir, impuissant, mourir la majorité d’entre eux. Cela concernait les familles aisées comme les pauvres car la mortalité infantile touchait alors toutes les classes de la société.

Je trouve assez représentative une note laissée par le curé d’Herbilly dans le registre de la paroisse de Saint-Aignan. Il rapporte ainsi avoir célébré du 22 août 1724 au 28 novembre 1728 : soixante dix-huit baptêmes, vingt-trois grands enterrements et quarante-quatre petits enterrements ainsi que huit mariages. Les petits enterrements concernaient ceux de ces enfants n’ayant vécu que quelques heures ou quelques mois. Si on fait le décompte, en plus de quatre ans, la démographie d’Herbilly qui comptait probablement un peu moins de 200 habitants, ne s’était accrue que d’une dizaine de personnes.

Registre paroissial Herbilly 1703-1733 – E Dépôt 266/9 Archives du Loir-et-Cher

En tant que vigneron, Thomas avait aussi beaucoup souffert alors que tout l’hémisphère nord traversait depuis près de quatre cents ans ce qu’on allait appeler le petit âge glaciaire. Cette période avait pour conséquences des étés très pluvieux ainsi que des hivers extrêmement rigoureux. Il n’était donc pas rare de voir la Loire en crue sortir de son lit, et même submerger et briser les digues érigées sur ses berges. D’ailleurs, ces crues se répétaient année après année et avaient marqué les hivers de 1707, 1709, 1710 et 1711.

Carte d’état-major sur laquelle on voit bien les rangées de vignes d’Herbilly et de la région
https://www.geoportail.gouv.fr/donnees/carte-de-letat-major-1820-1866

Heureusement, la situation d’Herbilly, établi à environ cinq kilomètres de la rive et sur un coteau surplombant le fleuve, lui évitait de voir ses champs inondés par les crues. De plus, comme les digues de la région étaient moins hautes et étendues que du coté d’Orléans, les ponts qui dataient du moyen Âge avaient tenu bon et permettaient encore de circuler tant par celui de Beaugency que par celui de Blois.

Rien cependant ne protégeait les vignes des grands gels. Ainsi, Thomas Chapeau se souvenait encore du « Grand Hyver » de 1709 alors que la température était descendue pendant plusieurs jours à moins quinze degrés Celsius et où il avait dû attendre un redoux ou le printemps pour arracher tous ses pieds de vigne et repartir à zéro.

Thomas qui n’avait pas encore vingt-deux ans et était orphelin de père depuis plus de dix ans, s’était trouvé bien démuni. Cependant, sa situation était loin d’être unique et des milliers sinon des millions de cultivateurs qui possédaient des vignes ou des arbres fruitiers avaient subi le même sort et perdu tout espoir de récolte pour plusieurs années.

Champ d’orge

Dans la Beauce toute proche, on cultivait essentiellement du blé mais récemment les récoltes avaient été décevantes année après année. De plus, la capitale et les armées demandaient régulièrement leur part. Pour ne rien arranger, les techniques de meulages défaillantes entrainaient beaucoup de pertes particulièrement couteuses en ces périodes de disette.

En 1709, les semences avaient gelé en terre et on n’avait évité la catastrophe que grâce aux semailles d’orge. Cette céréale rustique, moins exigeante et au cycle plus court que le blé avait permis de pallier la pénurie de grains et de nourrir les populations.

Malgré ce secours inespéré, bien des gens étaient décédés. Les maisons de la région n’étaient pas adaptées à de si grands froids. Ils étaient nombreux surtout parmi les plus vulnérables à avoir énormément souffert. Ainsi, son frère cadet était mort deux ans plus tôt au début de janvier 1707, il n’avait que neuf ans.

Quant à Thomas, pendant plusieurs années, il avait dû se louer là où on avait eu besoin de ses bras pendant qu’il replantait ses vignes et les soignait en attendant qu’elles donnent leurs premiers fruits. Comme d’autres producteurs de la région, il avait probablement choisi un cultivar rustique comme « le melon » de la région de Bourgogne qui disait-on résistait mieux aux grands froids. C’est lui qui donne le fameux muscadet.

Thomas avait dû attendre trois ans avant de voir apparaitre les premiers fruits et cinq avant d’avoir une récolte digne de ce nom. Loin de faire du grand cru, il se contentait de faire un vin de tous les jours surtout que la région, faite de champs plats plus propices aux labours, n’offrait ni protection des vents glacés, ni cailloux pour emmagasiner la chaleur ou refléter les maigres rayons du soleil.

Au moins, les mauvaises années, il pouvait toujours vendre sa production à un des 200 ou 300 maitres vinaigriers que comptait la région. Le vinaigre orléanais, surtout le blanc, était réputé le meilleur du royaume. On s’en servait comme condiment et même comme boisson rafraichissante en été en l’allongeant d’eau et d’un peu de sucre.

Ancienne carte postale d’Herbilly (début 20e)

Il avait aussi remis à plus tard le projet de fonder une famille. Un rêve qu’il allait prendre plus de dix ans à réaliser. Marié à trente-trois ans avec Marie Fouquet, il allait décéder avant de pouvoir fêter ses cinquante-huit ans. D’ailleurs, depuis 1740, les grands froids avaient repris, se pourrait-il qu’il ait pris froid et ne s’en soit jamais remis ? Il laissait sa veuve et leurs deux filles mineures Anne et Marie âgées respectivement de dix-sept et dix ans. Ce sont elles qui, quelques années plus tard, allaient unir leur destin aux frères Guillaument. Quant à sa femme Marie, elle allait se remarier deux fois plutôt qu’une tandis que ses terres allaient être vendues faute de relève pour servir, au moins en partie, de dot pour leurs filles.

Mais voilà qu’en cette fin de siècle, l’histoire se répétait. Les disettes étaient récurrentes et les hivers de 1788 et 1789 avaient été encore plus rigoureux que ceux des années précédentes. La Loire continuait à geler et les embâcles avaient éventré les digues et même par endroits emporté les maisons. Les récoltes étaient lamentables, le pain hors de prix et malgré les distributions de légumes qui n’étaient guère prisés, le pauvre monde mourrait de faim et de froid.

Sources :

M comme les Mathieu entre la toge et la soutane

Le réveil du tiers état montrant le clergé et la noblesse en panique
Anonyme -1789- Bibliothèque nationale de France- Wikimédia

Tout a commencé par le défi lancé de présenter un prêtre réfractaire. Comme Il n’y a pas de gens d’Église parmi les différentes branches de ma famille, je ne m’y suis pas beaucoup attardée. Mais en cherchant bien j’ai trouvé une religieuse soeur Angélique de St Xavier née Jeanne Catherine Sauvignier qui oeuvrait auprès des filles et femmes dans le besoin et dont je vous parlais récemment.

De fil en aiguille, cela m’a amené à m’intéresser à une autre branche de la famille Sauvignier et aux descendants de François Mathieu et Anne Élisabeth Sauvignier au sein desquels j’ai trouvé plusieurs curés et même, ô surprise, un ou deux prêtres réfractaires !

Anne Élisabeth (1696?-1780) était la tante de mon ancêtre direct de 7e génération Nicolas Sauvignier. Originaire d’une large famille aisée de la Lorraine, elle épousa François Mathieu (1678?-1751), qui au cours de sa carrière sera avocat à la cour, prévôt, gruyer, chef de police des cinq villes dans le comté de Mercy, en Lorraine. Le couple installé successivement à Xivry-Cincourt et à Preutin aura une dizaine d’enfants dont j’ai identifié trois filles et huit garçons dont deux sont morts en bas âge. Des neuf enfants ayant survécu, quatre ont choisi de se marier alors que trois autres ont préféré entrer dans les ordres. Il s’agit de Joachim Mathieu né vers 1717, de François Nicolas Mathieu né en mai 1737 à Preutin et de Charles François Joseph Mathieu né également à Preutin, en avril 1726.

Église Saint-Martin à Joppécourt Wikipédia

Joachim Mathieu deviendra curé de Joppécourt une petite localité de Lorraine qui compte environ 300 et quelques âmes. Il mourra le 11 Floréal de l’an quatre de la république française ou plus simplement le 5 mai 1796 vers l’âge de soixante-dix-huit ans.

Église Saint-Étienne à Anderny Wikipédia

Son frère François Nicolas Mathieu sera quant à lui chanoine régulier à Anderny toujours en Lorraine. Comptant environ 450 habitants, Anderny est une communauté située à une dizaine de kilomètres de Joppécourt. François Nicolas décèdera à l’âge de soixante-dix ans, en novembre 1807.

Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, tome 3 par Paul Lesprand p. 249 Gallica

Selon Paul Lesprand dans le tome 3 de son ouvrage Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, les deux frères auraient pris charge de leur cure à un an d’écart soit en 1771 pour Joachim alors âgé de cinquante-quatre ans et en 1770 pour François Nicolas qui avait environ trente-trois ans. Comme, en général les curés étaient nommés en sortant de l’université au début de la vingtaine, l’un comme l’autre avaient probablement été responsables d’une autre paroisse avant de prendre charge de leur cure.

Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790 Meurthe-et-Moselle
trouvé sur Geneanet

Bien qu’il ne soit pas mentionné dans l’étude de Paul Lesprand car mort avant la Révolution, un troisième frère Mathieu était curé de Morfontaine. Il s’agit de Charles François Joseph qui est décédé dans sa paroisse à l’âge de presque soixante ans, le premier avril 1786. Arrivé à Morfontaine à vingt-six ans, il y aura exercé pendant tout son sacerdoce, soit trente-trois ans à prendre soin d’environ trois cent quatre-vingts paroissiens.

Église Notre-Dame-de-l’Assomption
à Morfontaine Wikipédia

Leurs neveux

Trois des fils de leur frère Gabriel Charles Mathieu (1729-1788) et de son épouse Marie Françoise Aubrion (1727-1801) ont également choisi les ordres : l’ainé Nicolas Gabriel né en 1752 à Sancy, Jean François né en 1755 et Joachim Pierre né en 1757, tous deux à Preutin.

Commençons par Joachim Pierre qui est le filleul de l’autre Joachim Mathieu curé de Joppécourt. Il sera affecté à la paroisse de Cutry qui compte environ 300 habitants et est située à quelques kilomètres de Morfontaine et de Joppécourt. Paul Lesprand le déclare curé de Cutry depuis 1774 cependant, il s’agit d’une erreur. Né en 1757, en 1774 il n’a que seize ou dix-sept ans ce qui est bien trop jeune pour être assermenté et chargé d’ouailles. Son acte de décès en avril 1845 à Cutry, à l’âge vénérable de quatre-vingt-sept ans et dix mois ledit prêtre, ancien desservant des paroisses de Cutry et Chenières une petite localité à l’est de Cutry.

Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, tome 3 par Paul Lesprand p. 243 Gallica

Il y a confusion avec son frère aîné Nicolas Gabriel sur lequel j’ai peu d’informations autres que celles glané sur les registres d’état civil et plus particulièrement celles portées à l’acte de décès de sa grand-mère. Ainsi, début juillet 1780, à l’occasion de la mort d’Anne Élisabeth Sauvignier, sont présents dans l’ordre Joachim Mathieu curé de Joppécourt, Charles François Joseph Mathieu, curé de Morfontaine, Gabriel Charles Mathieu avocat au parlement, prévôt du comté de Mercy et des cinq villes, résident audit Preutin, François Nicolas Mathieu curé d’Anderny, ses fils et Nicolas Gabriel Mathieu curé de Cutry, son petit-fils qui ont tous signé comme témoins.

Acte de décès de Anne Élisabeth Sauvignier à Preutin p. 505/562 de 5 Mi 435/R 1 (1662-an XII)
Archives de Meurthe-et-Moselle
Signature de Nicolas Gabriel Mathieu aux registres de Cutry d’avril 1775 à juillet 1783 Cutry 1667-1792 – 5 Mi 150/R 1
archives de Meurthe-et-Moselle
Signature de Joachim Pierre Mathieu qui apparait
de janvier 1786 à aout 1792
avant le transfert des registres d’état civil de Cutry

Nicolas Gabriel Mathieu semble avoir été en charge de la paroisse de Cutry d’avril 1775 à juillet 1783 soit de l’âge de vingt-trois à trente et un ans, tandis que la signature de Joachim Pierre Mathieu ne commence à apparaitre qu’en janvier 1786 alors qu’il a vingt-neuf ans jusqu’en aout 1792 au moment du transfert des registres d’état civil aux élus municipaux. Bien que la tenue des registres n’ait plus été de son ressort, il a probablement continué à s’occuper de sa paroisse ainsi que de celle voisine de Chenières, mais on n’en connaît pas les dates.

Alors que les deux frères ne précisent pas leurs prénoms ni dans le texte des actes, ni dans leurs signatures, celles-ci sont assez différentes.

Le serment de fidélité

Bien sûr, suite au démantèlement de l’église catholique française et à la promulgation en août 1790 du décret de constitution civile du clergé, ils ont dû prêter serment de fidélité à la république.

« Le 7 janvier commencent les prestations de serment dans les provinces. Elles sont échelonnées tous les dimanches, de janvier et février 1791, à des dates différentes selon les diocèses . La quasi-totalité des évêques, sauf quatre, et la moitié des curés, refusent alors de prêter serment. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Constitution_civile_du_clerg%C3%A9

Ce ne fut pas une décision facile surtout que plusieurs de leurs confrères et même de leurs parents préférèrent l’exil. D’ailleurs, Paul Lesprand l’explique comme suit. Il est à noter que par « une famille de robins« , l’auteur veut dire des gens de robe, soit des avocats, des procureurs et des notaires, comme c’était le cas du père, et de plusieurs oncles et neveux des deux curés.

Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, tome 3
par Paul Lesprand p. 251 Gallica

« …Sortis d’une famille de robins, les deux frères Mathieu adhèrent à la constitution civile, bien que celui d’Anderny soit depuis longtemps en dispute avec ses paroissiens; celui de Joppécourt, qui avait eu un instant l’idée de retracter son serment, n’y donna pas suite… »

En ce qui concerne leurs neveux, la situation est moins claire. L’évêque de Metz ayant refusé de prêter serment, le diocèse de Metz fut plutôt lent à demander à ses membres de se plier aux nouvelles directives. Cependant, Lesprand indique que dès le 13 février 1791, le curé de Cutry a prêté serment « avec empressement« .

Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, tome 3
par Paul Lesprand p. 245 Gallica
Prêtre patriote qui prête le serment de fidélité et se place du coté du peuple par opposition au prêtre aristocrate
Prêtre aristocrate qui préfère prendre la fuite que de prêter serment de fidélité à la République

Ses deux frères n’ont cependant pas montré le même enthousiasme. Jean François Mathieu qui était chanoine régulier avait fait sa profession de foi en 1776, à l’âge de vingt et un ans. Au moment de la Révolution, Il occupait une position de vicaire à Mance afin de seconder Claude Vyart, un chanoine régulier âgé qui souffrait d’infirmités. Toujours selon Paul Lesprand, Jean François profita de ses autorisations de circuler pour déserter son poste avant d’avoir à prêter serment.

Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, tome 3
par Paul Lesprand p. 177 Gallica

Quant à leur frère ainé, Nicolas Gabriel Mathieu, Paul Lesprand nous apprend qu’après avoir prêté serment avec restriction, celui-ci décida quelques semaines plus tard de retirer sa restriction par une lettre au district. Toujours ambivalent quant à sa position et à son avenir, il devait se rétracter définitivement en juin 1792. Faisant désormais partie des prêtres réfractaires, il a profité de la guerre avec les pays coalisés pour rester en poste jusqu’en novembre 1792 avant de visiter un autre Mathieu (probablement un parent), curé à Cosnes près de la frontière belge, avant de passer la frontière au début de 1793, puis de s’exiler en Amérique.

Le clergé de la Moselle pendant la Révolution, tome 3
par Paul Lesprand p. 253 Gallica

En cette incroyable période révolutionnaire marquée par de profonds bouleversements et alors que leurs convictions étaient constamment remises en question, on peut imaginer que plusieurs d’entre eux ont dû se questionner longuement sur leur vocation et leurs choix.

A comme Amodiateur

Le Seigneur chez son fermier
estampe par Jean Louis Delignon, graveur
Musée Carnavalet, Paris

Mes ancêtres de 8e génération Charles Sauvignier et Françoise Toussaint étaient amodiateur et amodiatrice. Ils étaient installés en Meurthe-et-Moselle à la frontière du Luxembourg et de la Belgique et plus précisément dans la région de Villerupt, Tiercelet, Baslieux et Avillers. Mais de quoi s’agit-il exactement. Mes recherches sur le sujet ont été difficiles car je n’ai pas trouvé de définition claire du métier ou du rôle d’amodiateur.

« L’amodiateur (parfois nommé « admodiateur ») était, sous l’Ancien Régime celui qui donnait une terre en location (« à ferme »), moyennant une prestation périodique, généralement en nature (céréales, etc.). L’amodiateur est un officier de la terre. Son rôle est d’affermer (fixer les montants des fermages) les revenus de la seigneurie pour une durée de 3 ou 6 ans, éventuellement renouvelable. L’amodiation supposait une connaissance approfondie de la richesse d’un fief, pour fixer un niveau d’enchère (augmentation) procurant un bénéfice raisonnable »... « L’amodiateur donnait en « amodiation » telle ou telle terre cultivable à un « amodiataire ». La terre (« ferme ») était « amodiée » pour telle ou telle quantité de blé, par exemple. » Wikipedia

Cependant, il semble que ces deux termes : amodiateur et amodiataire aient été régulièrement confondu et qu’amodiateur ait prévalu dans les deux cas. Aussi, la question se pose : mes ancêtres étaient-ils des fermiers ou bien des régisseurs et administrateurs engageant des fermiers, métayers ou journaliers cultivant la terre d’un seigneur ? En fait, je pense qu’ils étaient les deux.

Définitivement associés à la noblesse, les amodiateurs géraient et faisaient fructifier les terres et domaines appartenant à des seigneurs ou à des ordres religieux. Certains se disaient laboureurs, fermiers ou même fermiers généraux tandis que d’autres ayant aussi des charges de prévôt ou de procureur sous-amodiaient à des parents ou encore engageaient des laboureurs pour s’occuper de la terre. Il semblerait qu’après les amodiateurs, les laboureurs étaient parmi les plus riches ayant des terres plus grandes et surtout de l’équipement et des animaux pour travailler la terre.

Carte de Cassini pour les régions de Bazaille, Avillers et Baslieux où les Sauvignier étaient établis – Gallica

Les premières occurrences concernent mes ancêtres de 9e génération Henry Toussaint qui est dit amodiateur de M. le comte de Lamberty en 1713 et Pierre Sauvignier (1666-1743) qui au fil des années sera officier du comte d’Hunolstein dans sa Seigneurie de Tiercelet, procureur en la Haute Justice du Ban de Bazaille, admodiateur de la Seigneurie du Ban de Bazaille et facteur des forges de Villerupt au fur et à mesure que la famille s’agrandit et déménage.

Acte de baptême de Nicolas Sauvignier fils de Charles Sauvignier admodiateur et de mademoiselle Françoise Toussaint son épouse, le 16 juin 1744 à Villers,
p 159/487 Archives de Meurthe-et-Moselle
Acte de baptême de Marguerite Sauvignier fille de Mre Sauvignier admodiateur de la Seigneury D’avillers et Haucourt, le 20 septembre 1745 à Villers p. 162/487
Archives de Meurthe-et-Moselle

En 1728, son fils Charles Sauvignier, mon ancêtre de 8e génération, est également amodiateur de Baslieux puis de la Seigneurie d’Avillers et d’Haucourt, vers 1744. au baptême de sa fille Françoise.

J’ignore où et quand Charles et Françoise sont nés. Les registres de l’époque ont disparu. J’ignore également le lieu et la date de leur mariage. Peut-être que je le découvrirai un jour par hasard. En attendant, je leur ai donné une date approximative de mariage en 1717. Elle aurait eu dix-huit ans et lui vingt-deux. Malgré ces lacunes importantes, j’ai quand même pu reconstruire une partie de leur parcours grâce aux actes de naissance de leurs vingt enfants nés de 1718 à 1745 soit une période de vingt sept ans pendant laquelle ils ont tous survécu.

Acte de baptême de Françoise Sauvignier le 13 avril 1728 à Baslieux p. 10/607
Archives de la Meurthe et Moselle

De 1717 à 1720, le couple est à Tiercelet où naissent leurs deux ainés. En 1720, ils ont déjà déménagé à Baslieux où ils resteront neuf ans et auront sept autres enfants. Dès 1728, Charles est identifié comme admodiateur en la Seigneurie de Baslieux. Pour l’occasion, les parrain et marraine de leur fille Françoise sont Nicolas François Tridant amodiateur et procureur fiscal de la région et leur nièce Jeanne Françoise Mathieu fille de François Mathieu, prévôt des cinq villes et officier de la seigneurie. En 1730, début trentaine, ils sont installés à Avillers où naitront onze autres enfants. À partir de 1744, les registres commencent à faire mention de sa position d’amodiateur de la Seigneurie d’Avillers et d’Haucourt à la naissance de leur dernier fils, Nicolas Sauvignier qui est aussi mon ancêtre. Un an plus tard, on le dit également bourgeois de la paroisse à la naissance de leur fille Marguerite.

Extraits de Quelques Seigneuries au Vallage en Champagne propre,
précédées de notions sur le régime féodal, par l’abbé Caulin, Gallica

Cependant en tant qu’amodiateurs, il est possible qu’ils n’aient pas seulement géré ou fait fructifier les terres. Ils pouvaient également avoir pris les droits et redevances du seigneur. Ainsi, la petite noblesse locale amodiait (louait) ses droits sur des terres ou des redevances que les amodiateurs s’occupaient de percevoir en leur nom.

Prendre à ferme : Prendre en location à un propriétaire, un bien ou un droit, moyennant une redevance en nature ou en espèce, en parlant du locataire.

Ainsi, l’amodiation était une procédure couramment utilisée par les seigneurs et le clergé. Au cours de mes recherches, j’ai relevé des amodiations de moulins et de petites entreprises comme des forges.

Charles Sauvignier, probablement né vers 1695, est l’ainé d’une fratrie dont je connais sept garçons et cinq filles. Tout comme lui, plusieurs de ses frères étaient amodiateurs tels que Nicolas qui est laboureur alors que Nicolas Jacques est dit aubergiste, fermier et amodiateur de la terre de Bazailles où la famille a grandi.

Ils ont définitivement l’esprit entrepreneurial et cumulent souvent les fonctions. Ils travaillent fort et s’installent durablement dans une région. Chaque année, ils doivent s’assurer de pouvoir payer le seigneur dont ils exploitent les terres. Les termes en sont convenu dans les contrats pluriannuels notariés qu’ils ont conclus et ce quelles que soient les circonstances.

D’autres membres de la famille sont procureur, avocat, praticien (conseiller juridique), brigadier tandis que leurs soeurs font de bons mariages. Plusieurs de leurs beaux-frères sont également avocats à la cour, notaires ou encore prévôt ou maire. Ainsi François Mathieu un des beaux-frères de Charles Sauvignier est avocat à la cour, prévôt, gruyer ou administrateur et chef de police des cinq villes du comté de Mercy. Les seigneuries étant petites, la même personne cumulait plusieurs fonctions.

Femmes ramassant des feuilles dans la foret soit pour les bruler ou en faire du compost. George Auriol, Gallica

Si dans mes recherches, je n’ai trouvé aucune plainte concernant mes ancêtres directs et leurs familles, les références à des contentieux entre les citoyens et leurs seigneurs et amodiateurs sont nombreuses dans plusieurs parties du royaume de France. Les villageois défendent âprement des droits qu’ils considèrent comme acquis surtout en ce qui concerne des terres ou des forêts communales sur lesquelles le seigneur ou le clergé a des prétentions. Ces terres et forêts leur servent à faire paitre leurs quelques bêtes, les fournissent en bois de chauffage et en matière organique pour enrichir et amender les sols ainsi qu’en champignons et châtaignes qui sont une part importante de leur alimentation.

Le fait d’avoir des connaissances influentes et des avocats dans la famille font que les causes des amodiateurs peuvent durer des années allant d’appel en appel et coutant souvent très cher aux différentes parties mais surtout aux villageois.

Plusieurs abus et situations ont aussi été dénoncés au moment de la rédaction des cahiers de doléances comme en témoigne cet extrait du deuxième tome de l’ouvrage Le clergé de la Moselle pendant la Révolution par Paul Lesprand. On y relate une émeute au ban de Bazailles autour des droits sur des terres et forêts considérées comme communales à une période de grande misère. Le récit représente bien les disputes récurrentes qui opposaient les habitants des villages aux seigneurs que ceux-ci soient nobles ou ecclésiastiques.

Emeute au Ban de Bazailles Extraits des pages 314-315
Le clergé de la Moselle pendant la Révolution. 2, La suppression des ordres religieux (fin),
par Lesprand, Paul (1869-1943) 

Bien sûr, après la Révolution de nombreux amodiateurs ont disparu. Plusieurs se sont consacrés à leur charge d’avocat ou d’administrateur tandis que d’autres sont restés fermiers. Étant instruits et expérimentés, certains Sauvignier se sont reconvertis dans l’armée et dans les douanes.

Source : Quelques Seigneuries au Vallage en Champagne propre, précédées de notions sur le régime féodal, ouvrage accompagné de tableaux généalogiques, par l’abbé Caulin, Louis Alexandre Eudoxe (1821-1882?) Le clergé de la Moselle pendant la Révolution. 2, La suppression des ordres religieux (fin), par Lesprand, Paul (1869-1943) 

V comme Vivre pendant la Révolution

Cérémonie officielle de plantation d’un arbre de la liberté durant la période révolutionnaire

Récemment un défi était lancé d’écrire sur un prêtre réfractaire. Mais, dans ma famille paternelle, il n’y avait pas de gens d’église. Cependant, comme je l’ai déjà raconté mes ancêtres directs de 6e génération et ceux qui les avaient précédés vivaient à Meung-sur-Loire près d’Orléans dans le Loiret. En 1792, Marie Anne Gervaise (1771-1828) épousa Jean Charles Barthelemy Guillaumant (1762-1833) scieur de long. Leur fils, Charles Joseph Constant, né en 1797, fut le dernier de mes ancêtres directs à vivre à Meung. Je me suis déjà questionnée sur ce qui l’avait motivé à partir s’installer à Paris, mais quelle avait été la vie à Meung pour ses parents et grands-parents au temps de la Révolution ?

Meung-sur-Loire s’était construite autour de la Collégiale de St-Liphard, du séminaire pour hommes et du château appartenant aux évêques d’Orléans ; sans oublier l’Hôtel-Dieu où on soignait les pauvres et les indigents. La Révolution avait certainement dû avoir un impact important sur la ville et ses habitants.

En effet, depuis la Révolution les choses avaient bien changé à Meung, tout comme dans l’ensemble du Val de Loire et de toute la France. D’ailleurs, les remous ne cessaient pas de se faire sentir. Bien sûr, les paysans, les artisans, les membres des corporations et les petits bourgeois qui formaient l’essentiel du tiers État et représentaient quatre-vingt-seize pourcents de la population, voulaient la fin des privilèges et un monde plus juste. Mais personne, vraiment personne n’avait vu venir le déferlement qui avait suivi.

Les évêques d’Orléans, qui étaient les seigneurs et châtelains de la ville, et tous les nobles des alentours étaient maintenant déchus. Les biens de l’église avaient été nationalisés, une de leurs paroisses avait été fermée.

Extrait des cahiers de doléances du baillage d’Orléans
pour les États généraux de 1789, publiés par Camille Bloch

Et dire qu’en mars 1789, au moment de préparer leurs cahiers de doléances, une trentaine de représentants des différentes corporations et communautés qui étaient également les députés élus pour représenter Meung à l’assemblée préliminaire devant se tenir à Orléans la semaine suivante avaient pris deux jours pour rédiger les voeux unanimes de la population de Meung-sur-Loire.

Pour commencer, ils avaient bien pris soin de réaffirmer son attachement à la religion catholique et au roi. Ce n’était qu’après avoir humblement supplié pour la protection de leur monarque, qu’ils avaient osé demander que les gabelles prélevées sur le sel et autres marchandises soient supprimées ; que les taxes d’entrée et de passage dans les villes soient reparties par les états provinciaux et que les droits sur les cuirs soient abolis pour donner un peu de répit aux tanneurs. Ils demandaient également que la taille, trop souvent arbitraire, payée au seigneur pour sa protection ainsi que les impositions accessoires, les vingtièmes et les contributions de corvée soient remplacé par un impôt appliqué de façon plus égalitaire à tous les propriétaires.

Il y avait bien eu aussi des plaintes sur le gaspillage et la corruption dans l’entretien des routes. Les privilèges seigneuriaux surtout en ce qui concernait les moulins banaux où les citoyens étaient obligés de faire moudre leurs grains furent dénoncés. On demandait également que les prêtres et curés soient payés par l’église au lieu de forcer les citoyens à leur entretien.

On recommandait que l’exportation du blé soit contrôlée afin de répondre d’abord aux besoins du royaume et que l’on recherche les greniers d’abondance où les riches fermiers et les spéculateurs entreposaient leurs grains afin de créer une rareté et faire monter les prix.

Ils espéraient aussi une réforme du système de justice seigneuriale comprenant une simplification des procédures afin de réduire les délais et les couts. Finalement, ils souhaitaient une constitution « sage et immuable » et la réunion périodique à tous les cinq ans des États généraux pour aviser le roi et voir aux besoins de l’État.

Ils avaient basé leurs recommandations sur des modèles de cahiers de doléances qui circulaient. Tout cela leur semblait profitable au plus grand nombre tout en étant raisonnable et surtout bien loin de tout le tumulte et chaos qui allait perdurer pendant plus de dix ans.

Comment auraient-ils pu prévoir qu’en juillet 1790, la loi sur la constitution civile du clergé allait transformer les prêtres en fonctionnaires publiques ecclésiastiques ? Et pire encore déclarer tous ceux qui n’étaient pas rattachés à une paroisse comme inutiles ? La Collégiale et le couvent pour hommes étaient depuis fermés. Seuls comptaient les sacrements et les soins des âmes. Heureusement, les écoles et oeuvres de charité étaient épargnées.

Sommés de prêter serment à la nouvelle constitution, quatre-vingts évêques refusèrent excepté cinq incluant l’évêque d’Orléans, Monseigneur de Jarente. Néanmoins, le 23 janvier 1791, plusieurs curés et vicaires de Meung refusèrent de prêter serment. Le supérieur et cinq professeurs prêtres du petit séminaire avaient envoyé leur démission deux jours auparavant afin de ne pas avoir à prêter serment. Pour l’ensemble du département, sur 504 ecclésiastiques fonctionnaires publics, seulement 48 s’étaient montrés réfractaires dont six à Meung.

Comment auraient-ils pu imaginer que fin octobre 1791 on fermerait leur paroisse St-Pierre, qui existait depuis plusieurs siècles, pour l’amalgamer avec celle de St-Nicolas ? La ville de Meung, qui ne comptait qu’environ 4 400 âmes, devait se contenter d’une seule paroisse comme les autres communes de moins de 6 000 habitants. Sur le coup, la population s’était révoltée et le vicaire avait suspendu ses fonctions pendant quarante-huit heures jusqu’à l’obtention d’un sursis de l’évêque et du département avant la fermeture définitive à la mi-décembre de la même année.

Nuit du 4 au 5 aout : abolition des privilèges
et droits féodaux

De plus, le 13 novembre 1792, c’était les officiers publics, composés du maire et des conseillers, qui étaient venu réquisitionner les registres d’état civil. À partir de cette date, on n’avait plus parlé de baptême ni de sépulture mais de naissance et de décès.

Tout était allé et allait encore si vite ; les privilèges et les droits féodaux avaient été abolis dans la nuit du 4 aout 1789 ; un an plus tard c’étaient au tour du clergé de faire l’objet d’un décret qui le sécularisait. La monarchie constitutionnelle n’avait duré que quelques mois avant qu’on ne demande l’abdication du Louis XVI puis son emprisonnement. Finalement à la suite de la déclaration de la république en 1792, le roi devenu simple citoyen avait été jugé puis guillotiné.

Exécution publique durant la Révolution française

Puis, la jeune république avait été marquée par la période de la Terreur jusqu’à la chute de Robespierre. Dans les tribunaux, des lois d’exception étaient invoquées contre tout opposant à la République. Les nobles, mais pas seulement eux, se faisaient arrêter, juger et guillotiner par milliers pour qui ils étaient, ou pour leurs opinions jugées contre-révolutionnaires.

Durant des mois, la folie de Paris s’était répandue à travers toute la France qui était à feu et à sang. Différentes provinces, comme la Bretagne et la Vendée, qui tenaient à la monarchie, se révoltaient. La guerre faisait rage entre Français mais aussi avec les autres pays qui s’étaient coalisées pour empêcher le modèle de la jeune république de s’étendre et pour sauver la monarchie.

Attaquée, de toutes parts, la République française avait appelé ses citoyens à prendre les armes. Cette première levée en masse, qui voulait remplacer l’armée de métier, cherchait à recruter 300 000 hommes. Fin 1793, l’armée étaient forte de plus d’un million de soldats, ce qui en faisait la première armée d’Europe. Plus de 5000 d’entre eux venaient du Loiret.

Dans le quotidien aussi les changements étaient profonds. Les privilèges et les corporations avaient été abolis et les charlatans étaient légion. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen, garantissait la liberté d’expression et de la presse. Les idées et propos les plus extrêmes circulaient.

Les provinces de France ayant des règlements et statuts différents avaient été remplacées par quatre-vingt-trois départements gérés de la même manière. Le système métrique avait fait son apparition en lieu et place des poids et mesures qui variaient grandement d’une région à l’autre.

Exemple de calendrier républicain : les saints sont remplacés par des plantes et des animaux

Le calendrier républicain, établi en fonction des saisons et de la vie paysanne, avait été adopté éradiquant par la même occasion toutes les fêtes saintes pour les remplacer par des fêtes laïques. Celles-ci, comme l’anniversaire de la prise de la Bastille et la fête de la fédération, étaient célébrées sur la place du village où, comme dans tous les villages de France, on avait planté un « arbre de la liberté ».

L’école laïque et gratuite est instaurée afin d’apprendre aux enfants à lire et à écrire mais aussi afin d’en faire de bons citoyens. Les enfants de Marie Anne et Jean Charles Barthelemy allaient bientôt en profiter. Tous apprendraient à lire et à écrire et pourraient signer fièrement leur nom comme leurs parents avant eux.

La ville de Meung et l’Orléanais ne ressemblaient en rien à la ville et région prospères qu’elles avaient déjà été. Avec la Révolution, le déclin n’avait fait que s’accentuer. Avec le Directoire qui avait succédé à la Terreur en 1795, des voix plus modérées se faisaient entendre cependant, tout pouvait et allait encore changer.

Sources : Cahiers de doléances du baillage d’Orléans pour les États généraux de 1789, publiés par Camille Bloch, éditeur scientifique, département du Loiret, Gallica ; L’Histoire au Quotidien : la Révolution Française, YouTube, mai 2019 ; Bulletin de la Société historique et archéologique du Loiret/1978 : Le Clergé du Diocèse d’Orléans face à la persécution révolutionnaire (1791-1795) par l’abbé Michel Gand, Gallica ; Anciennes unités de mesure françaises, Wikipédia ; Constitution civile du clergé, Wikipédia.

R comme à la Recherche de Rose

Extrait du plan de Metz de l’atlas universel (vers 1860) 12Fi77 – Archives municipales de Metz

Récemment nous avons célébré la journée internationale des droits des femmes. À cette occasion, je voulais revenir sur le mystère de Rose Sauvignier, mon ancêtre de 6e génération, dont on perd la trace, à Metz en 1803, alors qu’elle n’a que vingt trois ans.

Je l’ai pourtant cherchée à plusieurs reprises alors que j’explorais cinq options : un mariage, un décès, un placement chez une parente, une immigration ou encore une entrée dans un couvent ou en religion.

Dessin de femmes par d’Auguste Migette (1802-1884)
4 Fi59 – Archives de Metz

Je sais fort peu de choses sur Rose Sauvignier. Née à Septmonel dans le Jura en 1779, elle est la cadette d’une fratrie d’au moins quatre enfants dont un décèdera à 15 mois. Elle est la fille de Marguerite Chalot et de Nicolas Sauvignier, brigadier des fermes du Roy, ces ancêtres du service des douanes, qui seront abolies vers 1790 à la chute de l’Ancien Régime.

Militaire de carrière, son frère Jean Simon suivra Napoléon. Alors que vers 1796, son père est en charge de l’approvisionnement de l’armée révolutionnaire de Sambre et Meuse stationnée à Düren une ville du land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Début vingtaine, Rose tombe amoureuse d’Étienne Judasse un lieutenant de gendarmerie plus de deux fois plus âgé qu’elle. Étienne est originaire de Monampteuil, un petit village de l’Aisne, et l’ainé d’une fratrie de treize enfants dont seulement cinq ont survécu. Impressionné et attiré par les soldats qu’il voit parfois dans les rues de son village, il a quitté sa famille très jeune pour s’enrôler dans l’armée puis dans la gendarmerie. J’ignore quelle fut sa vie pendant plus de vingt-cinq ans jusqu’à sa rencontre avec Rose Sauvignier vers 1801.

Rose a probablement suivi ou rejoint sa famille en Allemagne car en 1802 elle a accouché d’une fille nommée Jeanne Rose Judasse à Bonn en Prusse, alors territoire conquis depuis 1794 et intégré à la France en 1797. Sa famille l’a ensuite rapatriée en France où elle a poursuivi sa liaison avec le sieur Judasse. Vingt mois plus tard et abandonnée par son amant, elle donne naissance à son fils qui sera déclaré à la mairie de Metz par son frère Jean Simon accompagné du chirurgien qui l’a mis au monde.

Alors que son fils sera envoyé à Monampteuil quelques mois plus tard, Rose disparaît. Une recherche, dans le tableau annuel de population de l’année 1803, m’a permis de retracer Étienne Judasse mais ni Rose ni ses enfants. Les registres d’état civil de Metz n’ont révélé aucun décès, ni mariage. Alors que lui est-il arrivé ?

J’ai longtemps penché pour les pistes de la famille proche ou du couvent sans avoir le moindre indice. Cependant, la mise à jour de mon arbre pour inclure l’ensemble de la fratrie de Nicolas Sauvignier et surtout la découverte récente sur Gallica du livre « Le clergé de la Moselle pendant la révolution » par le chanoine Paul Lesprand m’ont confortée dans la poursuite de cette hypothèse. Et, j’ai repris mes recherches en ce sens.

D’abord mon arbre, ma recherche sur la légion d’honneur de Jean Simon Sauvignier m’a permis de découvrir qu’un Ernest Sauvigné, fils de Georges Sauvigné sous-Brigadier des douanes et né à Bertrambois en Meurthe-et-Moselle avait reçu la légion d’honneur en 1916. Cela faisait trop de coïncidences pour que je ne fasse pas de recherches afin d’explorer une possible parenté avec les Sauvignier de mon arbre. C’est ainsi que j’ai découvert sur Geneanet l’arbre très détaillé et superbement bien référencé de Sylvie Adam. Son travail méticuleux m’a soudain ouvert bien des pistes car j’ai fait connaissance avec les dix-neuf frères et soeurs et nombreux autres parents de mon ancêtre dont seulement une vingtaine m’étaient alors connus.

Nicolas, le père de Rose et Jean Simon descendait d’une famille d’admoniteurs qui exploitaient des terres seigneuriales soit personnellement soit grâce à des métayers ou des employés. Parmi ses parents se trouvaient des gens de robes soit procureurs, prévôts ou chanoines.

En 1744, année de naissance de Nicolas, sa soeur ainée Jeanne Catherine était entrée en religion sous le nom de soeur Angélique. Toute sa vie aura été consacrée aux autres. D’abord en aidant sa mère qui a eu vingt enfants puis auprès de femmes en détresse.

Extrait de la p 239 du livre Le clergé de la Moselle pendant la révolution tome 2 sur la suppression des ordres religieux
par le chanoine Paul Lesprand (1869-1943) Gallica

Elle est décédée en 1805 à l’âge vénérable de quatre-vingt-six ans chez elle rue Gisors, alors qu’elle avait longtemps vécu et oeuvré à la maison du refuge Saint Charles.

Acte de décès du 11 avril 1805 p. 108/124 – Archives municipales de Metz

Le refuge, situé rue St Marcel, est décrit par Paul Lesprand comme suit :

Extrait de la p 238 du livre Le clergé de la Moselle pendant la révolution
tome 2 sur la suppression des ordres religieux
par le chanoine Paul Lesprand (1869-1943) Gallica

« …son but était celui des maisons actuelles du Bon-Pasteur : on y recevait, à la demande des parents ou des maris, les jeunes filles ou les femmes tombées dans la débauche ou adonnées à un vice dégradant, comme l’ivrognerie. Le procédé était légalisé ordinairement par une sentence du bailliage ou plus sommairement, pour les classes privilégiées, par une lettre de cachet. L’internement était limité, deux ans, par exemple, quitte à le faire renouveler s’il ne s’était pas produit d’amélioration pendant ce temps. Il y avait aussi des pensionnaires volontaires, repenties qui venaient expier leurs fautes et réparer le passé. parfois pour le reste de leur vie. D’autres travers y amenaient parfois quelques religieuses, mises là en pénitence… »

Le site « Autour des arènes de Metz Sablon » qui propose des « promenades temporelles » dans le vieux Metz nous en dit plus : « Le refuge Saint Charles qui offrait des places pour 30 religieuses et 30 pensionnaires était composé de trois corps de bâtiments. Le premier avec trois portails, qui occupait toute la façade rue Saint Marcel était séparé seulement par une maison de la paroisse Saint Marcel. On y trouvait le parloir, la chapelle, l’infirmerie et le cimetière situé en bas. Le deuxième avec le dortoir des religieuses, parallèle au premier, en était séparé par une cour et n’avait pas de cloître car le terrain était trop étroit. Il avait été reconstruit en totalité en 1742/1743. Dans le troisième construit en 1728 sur la rive de la Moselle, et agrandi en 1742, vis-à-vis de l’hôtel des spectacles se trouvait le logement des pensionnaires. »

Le refuge St George contigu au monastère des Ursulines et à l’hôpital St George

En 1790, soit avant la Révolution, le personnel de la maison du Refuge comptait dix-sept religieuses dont onze pensionnaires perpétuelles incluant Jeanne Catherine Sauvignier.

En 1803, les choses avaient bien changé alors que dès 1793 les soeurs devenues employées de l’état avaient dû prêter serment de « haine à la monarchie et d’attachement à la république ». Plusieurs ecclésiastiques de tous rangs avaient alors quitté les ordres, tandis que certaines pensionnaires avaient été libérées. Le refuge ayant été confisqué et nationalisé comme bien public, la municipalité avait de plus en plus des visées sur leur édifice pour entre autres le transformer en prison, en louer une partie, y tenir des réunions ou y entreposer des biens.

Pendant un certain temps quelques pensionnaires y résidaient encore, mais les soeurs avaient dû déménager. Éventuellement, « Le refuge avait été exproprié et occupé pendant la révolution par une imprimerie, puis vendu comme bien national le 23 juillet 1799. »

J’ai ainsi retrouvé Jeanne Catherine Sauvignier sur le tableau annuel de population de 1804. Elle y est inscrite sous le nom d’Angélique Souviny, pensionnaire de l’état âgée de soixantre-treize ans. En réalité, elle en avait quatre-vingt-cinq. Elle était probablement habituée à se priver. Néanmoins, sa pension était tellement petite, qu’elle devait partager son logement avec un autre ecclésiastique à la retraite. Elle est décédée l’année suivante.

Tableau annuel de population, année 1803-04, section 5 an XII p. 90 Rue Gisors – 1F/b17

Mais revenons à Rose, à ce jour, je la cherche encore. Étant donné que le refuge a fermé ses portes en 1799, elle n’y a donc jamais séjourné même si elle en aurait eu grandement besoin. Elle n’est pas non plus allée habiter chez sa tante. Le mystère reste donc entier.

Cependant, entre-temps, j’ai découvert Jeanne Catherine Sauvignier devenue soeur Angélique, qui aura consacré sa vie à aider des jeunes femmes dans le besoin à une époque, où l’existence d’une femme se résumait à être la fille de, la femme de, ou bien la veuve de quelqu’un d’autre.

Sources : Archives municipales de Metz : État-civil et tableaux annuels de population https://archives.metz.fr/

Gallica : Le clergé de la Moselle pendant la révolution, tome 2 sur la suppression des ordres religieux par Lesprand Paul (1869-1943)

Geneanet : Histoire familiale de Sylvie Adam et Pierre Larrède https://gw.geneanet.org/adamsylvie1

Autour des arènes de Metz Sablon http://promenade.temporelle.free.fr/dotclear/index.php/post/2007/01/25/32-refuge-saint-charles

L comme Légionnaire : Tout un parcours

Légion d'honneur - LAROUSSE
Prestation de serment par les membres de la Légion d’Honneur
en l’église des Invalides le 26 Messidor an 12 (15 juillet 1804)

Dans mon dernier article, on a vu le parcours militaire de Pierre Miodet appelé à servir dans l’armée de Napoléon. Pierre est fait Chevalier de la Légion d’honneur le 28 novembre 1813. La Légion d’honneur est une distinction créée en mai 1802 par Napoléon Bonaparte alors Premier consul dans le but de reconnaitre et de récompenser le mérite individuel du soldat sans égard à son origine, sa classe sociale ou sa fortune.

Jean Simon Sauvignier, dont je vous ai parlé récemment est un autre collatéral, ayant également fait les guerres napoléoniennes mais comme militaire de carrière. Il a été fait chevalier de l’ordre de Saint-Louis en aout 1823 et a aussi reçu la légion d’honneur en janvier 1835.

On a la chance de pouvoir consulter les dossiers des récipiendaires de la légion d’Honneur sur le site Leonore des archives nationales. Leur étude nous informe sur les procédures et le fonctionnement de la grande chancellerie de l’ordre royal de la légion d’honneur. Je vous propose donc d’examiner les dossiers de ces deux militaires pour analyser leurs parcours respectifs.

Pierre Miodet

Le dossier de Pierre Miodet récapitule sa vie et ses états de service de sa naissance à la campagne de Belgique en 1815 sans oublier son arrivée au 81e régiment le 15 messidor an 13 de la république (le 7 juillet 1805) et son passage dans la garde impériale en 1811. On le décrit comme mesurant un mètre 69, châtain aux yeux gris. On y apprend aussi que pendant ses dix ans de service, il est resté simple soldat. Probablement parce que seuls les soldats étant passés par une école militaire pouvaient monter en grade. Ses « actions d’éclat » sont ses multiples campagnes et ses deux blessures.

Etats de service de Jean Miodet recapitulant les différentes campagnes auxquelles il a participé

Il est reçu Chevalier le 28 novembre 1813. Cependant, le brevet qui lui est envoyé quelques jours plus tard comprend une erreur. Son nom est écrit Miode et non Miodet. Une erreur dont il ne se préoccupera que plusieurs années plus tard alors qu’il demande un duplicata probablement en préparation pour son mariage en mars 1819 avec Marguerite Blanchard une jeune femme de Billom, dans le Puy-de-Dôme où il est retourné vivre.

En tout cas, Pierre Miodet quitte l’armée à trente-deux ans, en novembre 1815 et intègre la légion du Puy-de-Dôme. On y apprend qu’il est mort à cinquante-huit ans, le 5 avril 1842, à Billom.

Brevet de la Légion d’honneur de Pierre Miodet

Afin d’obtenir un nouveau brevet corrigé, l’administration lui demande de soumettre plusieurs documents incluant une copie de son certificat de naissance ; un procès-verbal d’individualité complété par le maire de la ville selon le témoignage de deux personnes se portant garants de son identité : son notaire et Charles François De Laboulaye, lieutenant de dragons à la retraite et membre de la Légion d’honneur. On lui demande également de prêter serment en jurant d’être fidèle au roi, à l’honneur et à la patrie. Un nouveau brevet lui est émis en juin 1822.

En 1842, à la suite du décès de son époux et après plus de vingt quatre ans de vie commune, Marguerite fera aussi affaire avec une administration tatillonne. Leur seul revenu étant la pension de légionnaire de Pierre, sa veuve devra batailler pendant des mois pour obtenir qu’on lui verse les arrérages allant du 1er janvier au 5 avril 1842 et s’élevant à 65,95 francs.

Lettre de Marguerite Blanchard à la Chancellerie de la Légion d’honneur
Extrait de dossier de Pierre Miodet

Billom le 25 aout 1842 Blanchard Veuve Miodet Pierre A monsieur le grand Chancelier de l’Ordre royal de la Légion d’honneur

Monsieur, Pour parvenir à la liquidation de l’encouru du traitement de Chevalier de la légion d’honneur de mon mari Miodet Pierre décédé sans enfants à Billom le 5 avril dernier; j’ai l’honneur de vous adresser : 1. copie de l’acte de décès; 2. un certificat du notaire qui a reçu notre contrat de mariage; 3. une déclaration de ma part constatant que, de son vivant, mon mari ne jouissait d’aucun autre traitement sous quelque dénomination que ce soit. Veuillez me croire avec le plus profond respect. Votre humble servante. Signé Blanchard veuve Miodet

À cette fin, on lui demandera de certifier que le couple est sans enfants, qu’il n’y a pas d’autres héritiers et que Pierre Miodet ne recevait aucune autre pension. Curieusement, je n’ai pas retrouvé cette dernière demande dans les autres dossiers consultés. Cependant, l’information a été vérifiée plusieurs fois tant auprès de la veuve que par d’autres moyens ainsi on a fait certifier les signatures de tout un chacun par le maire de Billom avec tampons de la mairie à l’appui, bien sûr. De toute évidence, en cette période tumultueuse, on se méfiait des fraudes et des usurpations d’identité. Le règlement du dossier a pris plus d’un an.

Sa veuve a probablement hérité d’un peu plus que des quelques francs de sa pension de légionnaire alors que Pierre Miodet possédait probablement des terres ou une maison. Certains actes d’état civil où il apparaît comme témoin le disent propriétaire. De plus, en 1848, à cinquante-quatre ans celle-ci va se remarier avec un autre propriétaire de trente ans son cadet.

Jean Simon Sauvignier

Contrairement à Pierre Miodet, Jean Simon Sauvignier est militaire de carrière. Né en 1778, il entre au bataillon de l’école de Metz en novembre 1798 et commence par près de quatre ans de formation au maniement des armes et à la guerre. On est alors en pleine période révolutionnaire.

« Le commandant d’école avait autorité sur le régiment (ou précédemment bataillon) qui tenait garnison dans la même ville, et qui changeait tous les deux ans. Dans ces écoles l’instruction était à la fois théorique (mathématiques, avec leur application à l’artillerie) et pratique (manœuvres, écoles à feu, simulacres de sièges). Vallière avait prescrit de faire suivre cette instruction par tous les officiers subalternes. »… » Une disposition était particulière à l’artillerie : le commandant de l’école pouvait admettre à suivre l’instruction (celle des cadets et aspirants) les bas-officiers, et même les soldats, qu’il jugeait aptes à en profiter. Cette mesure valorisait le corps des bas-officiers. » https://artillerie.asso.fr/basart/article.php3?id_article=1956

Détails des états de service de Jean Simon Sauvignier -Dossier de la Légion d’honneur

Tout comme pour Pierre Miodet, le dossier comprend les documents d’état-civil d’usage avec toutes les vérifications nécessaires ainsi qu’un compte-rendu très détaillé des états de service de Jean Simon Sauvignier. On y apprend qu’en 1802, il a été affecté au 5e régiment d’artillerie comme artificier puis fourrier. Il y restera près de dix ans et combattra dans l’armée du Rhin avant d’être rattaché à la grande armée d’Allemagne.

Lors de son passage à l’artillerie du Grand Duché de Berg il est nommé adjudant puis deuxième lieutenant. Sa carrière progresse au sein de la Grande Armée durant les campagnes de Russie, de Saxe et de France alors qu’il est nommé premier lieutenant. Trois ans après être passé au 4e régiment comme lieutenant, il est nommé capitaine adjudant-major. En 1822, il rejoint les canonniers sédentaires et est fait chevalier de St Louis le 8 aout 1823.

La bataille d’Austerlitz en 1805

Il est dit « S’être trouvé au siège de Phillipsburg et à divers combats sur la Lahn, aux batailles d’Ulm, d’Austerlitz, d’Iéna, Friedland, d’Elsing, Wagram, de la Moskowa, de la Bérézina, Lützen, Bautzen, Dresde, Leipzig, Brienne, Montmirail, Champaubert et Paris. »

Bien que son dossier ne mentionne aucune blessure spécifique, on indique qu’en date du 1er octobre 1829, après trente ans, dix mois et vingt-quatre jours de services, il est admis à la solde de retraite et qu’il « a quitté pour cause d’infirmités graves suites des fatigues de la guerre. » Il a cinquante et un ans.

Détails des états de service de Jean Simon Sauvignier -Dossier de la Légion d’honneur

Presque un an après avoir quitté l’armée, il s’engage comme lieutenant de la garde nationale avant d’être promu capitaine puis chef de bataillon. Il quittera la garde nationale en juin 1834 et sera nommé à la Légion d’honneur le 10 janvier 1835. Il se retire avec sa famille à Donnemarie-en-Montois, en Seine-et-Marne, où il meurt à soixante-deux ans, en novembre 1840. Ayant commencé une famille sur le tard, il laisse une veuve et trois enfants mineurs.

L comme Légionnaire : Pierre Miodet

Détail de la première remise des insignes de la Légion d’honneur par Napoléon dans l’église des Invalides, le 15 juillet 1804 -Jean Baptiste Debret 1768-1848 – Musée de Versailles

J’ai toujours entendu le terme légionnaire être utilisé pour désigner les soldats de la légion étrangère mais il semble qu’on l’utilise également pour parler des récipiendaires de la Légion d’honneur.

Je vous ai déjà parlé de Jean-Pierre Frey un de mes grands-oncles paternels qui, à l’âge de 102 ans, avait reçu le rang de Chevalier de la Légion d’honneur en 1995 en tant qu’ancien combattant de la Grande guerre.

Ma branche maternelle comprend également son légionnaire. Il s’agit de Pierre Miodet, un cousin de Pierre Miodet mon ancêtre direct de sixième génération soit le grand-père du grand-père de mon grand-père ou plus simplement le grand-père de Joseph Miodet dont je vous ai parlé dans mes articles sur les forains.

Mais commençons par le début. Pierre Miodet est né en 1783 à St-Jean-des-Ollières un petit village du Puy-de-Dôme. Il est le fils de Pierre Miodet et Marie Montmorin qui sont agriculteurs. Je lui connais un frère et deux soeurs. La fratrie était probablement plus grande, mais les documents d’état civil de l’époque ne se sont pas rendus jusqu’à nous. Vingt ans plus tard, en 1803, la monarchie est tombée, la révolution bat de l’aile et son premier consul, Napoléon Bonaparte va bientôt se faire sacrer empereur des Français.

Depuis l’établissement de la jeune république française, les monarchies européennes lui font la guerre car elles ont peur que le mouvement révolutionnaire prenne de l’ampleur et s’étende aux autres nations. De 1792 à 1802, deux différentes coalitions ont essayé de renverser le nouveau gouvernement pour rétablir la monarchie. Durant cette période, la France a réformé son armée et commencé à lever de plus en plus de soldats parmi la population. Enfin Napoléon, en fin stratège, s’est hissé non seulement au sommet de l’armée, mais à la tête du gouvernement.

Extrait du registre matricule de Pierre Miodet numéro 106 –
Mémoire des hommes – « Matricules Napoléoniens 1802-1815 »
https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/
Vue de la Citadelle de Besançon prise depuis Trois Chatels [dessin] /  Pierre Marnotte , [Besançon] : P. Marnotte,
Vue de la Citadelle de Besançon prise depuis Trois Chatels – 1859/
Pierre Marnotte (1797-1882) https://memoirevive.besancon.fr/ark:/48565/4xwcr30fm65g

Vu son année de naissance, Pierre Miodet a probablement fait partie des conscrits de 1803. Il avait un mois pour répondre à la convocation envoyée par l’armée. J’ignore s’il est arrivé trop tard ou si on est venu le chercher chez lui mais en 1805, il arrive à son régiment en provenance du dépôt des conscrits réfractaires de la Citadelle de Besançon. Les réfractaires n’étaient pas des déserteurs mais ceux qui ne s’étaient pas présentés au moment où ils avaient été appelés. Au total, il y avait une dizaine de centres pour réfractaires à travers la France, desservant chacun un certain nombre de divisions et recevant les réfractaires en fonction de la division à laquelle ils avaient été affecté.1

Uniforme des soldats d’Infanterie de ligne

Donc, en juillet 1805, Pierre quitte Besançon et se retrouve affecté au 81e régiment d’infanterie de ligne qui sera envoyé en Italie où il sera blessé deux fois d’abord à la main droite puis au genou gauche. Mais, on ne le démobilise pas pour autant. De 1805 à 1808, toujours avec le 81e régiment, il part faire la campagne de Dalmatie, en actuelle Croatie. Puis, ce sera la campagne d’Autriche en 1809 alors qu’il est envoyé au Tyrol, limitrophe de la Suisse. Un territoire que Napoléon convoite pour sa situation stratégique entre l’Italie et l’Allemagne.

Uniforme des chasseurs de la Garde impériale

En mai 1811, Pierre est admis comme chasseur à pied dans la Garde impériale et participe à la campagne de Russie en 1812, suivie de la campagne de Saxe en 1813, et en 1814 celle de France qui entraine la capitulation de Napoléon.

Tout au long de ces campagnes, les soldats ont souffert de faim, du froid et de la canicule, des épidémies, de la vermine sans parler des hécatombes sur les champs de bataille. Vu le nombre de conscrits qui sont morts au cours de toutes ces campagnes, il est presque incroyable qu’il en soit revenu vivant.

Au total, 2 200 000 conscrits seront levés pour la période allant de 1804 à 1813, sans compter les contingents étrangers, et on estime qu’environ 580 000 Français ont été tués de 1805 à 1815.2 Tandis que les morts, tous camps confondus, se comptent en millions d’hommes.

Pierre est fait Chevalier de la Légion d’honneur le 28 novembre 1813. Cette distinction a été créée en mai 1802 par Napoléon Bonaparte alors Premier consul. Son intention était de reconnaitre et de récompenser le mérite individuel du soldat sans égard à son origine, sa classe sociale ou sa fortune.

Détail du registre matricule de Pierre Miodet numéro 106 –
Mémoire des hommes – « Matricules Napoléoniens 1802-1815 »
https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Mais le parcours et l’implication de Pierre Miodet ne s’arrêtent pas là. Sa fiche militaire nous apprend que le 21 avril 1815, il arrive du bataillon de l’Île d’Elbe. Or, c’est justement là que Napoléon avait été envoyé en exil en avril 1814 et d’où il a organisé son retour, le 1er mars 1815. Car, il s’agit d’un exil hors du commun, Napoléon a choisi cette petite île non loin de la Corse où il a grandi. Il en devient en quelque sorte le monarque et s’emploie à la diriger pendant les 300 et quelques jours où il y réside. Il a même une armée et une marine. Minuscules, il s’entend.

Ile d’Elbe à une cinquantaine
de kilomètres de la Corse

« Le 7 mai, Napoléon commença à donner des ordres sur l’organisation de la marine et convoqua le jour suivant le sous-préfet, le commissaire de marine, le directeur du registre, le commissaire de guerre, le directeur des contributions ainsi que toutes les personnes qui pouvaient l’informer sur l’état de l’administration du pays, des douanes et de l’administration sanitaire et maritime. À partir de là, le gouverneur Drouot fut submergé de dispositions impériales et Portoferraio prit l’apparence d’un grand chantier… »3

Pierre Miodet faisait-il partie de la garde rapprochée, chargée de garder Napoléon ? Ou était-il plutôt l’un des vétérans qui ont répondu à l’appel de leur empereur ? À son retour, Napoléon espérait pouvoir rassembler une armée grâce aux légions départementales, aux milliers de vétérans et à la levée de nouveaux conscrits.

Durant cette période, que l’on a appelé « les cent jours », Pierre Miodet participa à la campagne de Belgique de 1815. Il était probablement à Waterloo quand l’armée française dut battre en retraite dans le plus grand désordre marquant la fin du rêve alors que Napoléon est déporté sur l’île de Sainte-Hélène.

J’imagine aussi son indéfectible dévotion à l’empereur qu’il aura suivi jusqu’au bout. En dix ans, lui qui hésitait à répondre à l’appel aura trouvé sa vocation et vu plus de pays qu’un paysan du massif central ne pouvait rêver d’en voir. Tout cela a du demander beaucoup de courage et de détermination, ainsi qu’une bonne dose de chance pour s’en sortir vivant.

En tout cas, Pierre Miodet s’est retiré à trente-deux ans, en novembre 1815 et a intégré la légion du Puy-de-Dôme. Il s’est marié avec Marguerite Blanchard dont j’ai découvert l’existence dans le dossier de la Légion d’honneur. On y apprend que Pierre est mort à cinquante-huit ans, le 5 avril 1842, à Billom et qu’ils n’ont pas d’enfants.

Sources :

  1. Extrait de L’histoire autrement… par Bernard Coppens https://www.1789-1815.com/armee_fr_1804.htm
  2. La conscription sous le premier empire par Alain Pigeard sur le site d’histoire de la fondation Napoléon https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/la-conscription-sous-le-premier-empire/
  3. Napoléon et Elbe https://www.iledelbe.net/decouvrir-elbe/histoire-de-l-elbe/napoleon-bonaparte/sejour-elbe/