Mis en avant

X comme Stalag XI A 2/2

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Les baraques du Stalag XI A dont chacune pouvait héberger environ 200 hommes.

De 1939 à 1945, plusieurs millions de soldats d’une vingtaine de nationalités différentes ont été fait prisonniers et envoyés dans des camps de travail en Allemagne. Ces chiffres incluaient plus d’un million et demi de soldats français pour la plupart des hommes d’âge mûr, des pères de famille.

En 1940, mon père qui n’avait que 25 ans faisait probablement partie des jeunes. Il était aussi en excellente forme physique. Son registre militaire indique, entre autres, qu’en 1937, il avait participé à la première édition du Brevet Sportif Populaire. Une initiative visant les jeunes, mise en place par le gouvernement du Front Populaire. Quand il allait en sortir, cinq ans plus tard, il n’avait que 30 ans mais était alors un homme malade, amaigri et prématurément vieilli mais surtout brisé par son expérience.


L’Allemagne gère une cinquantaine de Stalags (Stammlager), des camps de travail pour les soldats et sous-officiers de toutes nationalités et plusieurs dizaines, certaines listes en mentionnent une quarantaine, de Oflags (Offizierlager) ou camps d’officiers ayant été fait prisonniers. De plus, les prisonniers sont organisés en kommandos de travail qui sont envoyés en travail forcé dans différents milieux agricoles, industriels et miniers afin de remplacer la main-d’oeuvre allemande partie au front. Au total, plus de 82 000 kommandos ont été répertoriés et les conditions de détention et de travail étaient aussi diverses que leur nombre.

Liste des différents stalags et oflags situés en Allemagne et où ont été envoyés les soldats, sous-officiers et officiers français ainsi que d’autres nations Gallica
L’Allemagne avait organisé une cinquantaine de Stalags, des camps de travail pour les soldats et sous-officiers de toutes nationalités et une dizaine de Oflags, des camps d’officiers ayant été fait prisonniers

« Les autorités militaires allemandes recensent les prisonniers et communiquent à leur organisation de renseignements, installée à Paris, les listes établies. Les autorités allemandes déclarent détenir 29 000 officiers et 1 900 000 sous-officiers et soldats. Le gouvernement français (Secrétariat d’État aux anciens combattants) donne 1 850 000 Français prisonniers, alors que la Croix-Rouge internationale recense 1 605 000 fiches individuelles établies. C’est donc à peu près 10% de la population masculine adulte de la France qui est captive, 4% de la population totale. » http://www.archives18.fr/arkotheque/client/ad_cher/_depot_arko/articles/2713/les-prisonniers-de-guerre-francais-de-la-seconde-guerre-mondiale_doc.pdf

En principe, les prisonniers sont protégés par la convention de Genève de 1929 qui établit, entre autres, le concept de puissance protectrice. Au début de la guerre, les soldats français sont donc placés sous la protection des États-Unis qui sont encore neutres dans le conflit. Mais la situation va changer avec la nomination de Georges Scapini comme ambassadeur pour traiter de la question des prisonniers de guerre. Le gouvernement de Vichy, qui collabore avec l’Allemagne, va signer, dès fin 1940, un accord qui va soustraire les prisonniers français à la protection du droit international.

« Mais le 20 août 1940, le maréchal PÉTAIN charge Georges SCAPINI, député de Paris, de «traiter avec le gouvernement allemand les questions relatives aux prisonniers de guerre. Il aura, pendant cette mission, rang et prérogatives de ministre plénipotentiaire». Le 22 septembre 1941, un nouveau décret lui confère le rang d’ambassadeur. Il dirige donc le Service diplomatique des prisonniers de guerre, dit Mission Scapini, qui a une délégation à Berlin. Et c’est lui qui, le 16 novembre 1940 à Berlin, signe le protocole qui substitue la France aux États-Unis comme puissance protectrice des prisonniers de guerre français. Dès lors, ils ne relèvent plus du droit international issu de la Convention de Genève, mais d’un accord d’État à État dans le cadre de la politique de collaboration… »

Très tôt, la propagande s’organise pour justifier la collaboration du gouvernement de Vichy, des cercles Pétain sont créés avec l’aide de la Mission Scapini. Mais il semblerait qu’au fil du temps peu de prisonniers aient été dupes et que Scapini était généralement détesté par les prisonniers français.

l’intérieur d’une baraque avec ses quelques poêles à chauffage de Pol Paste http://ppasteprisonnierdeguerre.over-blog.com/article-stalag-xi-a-altengrabow-photos-de-groupe-de-prisonniers-100791456.html

Chaque baraque du stalag XI A pouvait héberger environ 200 hommes. Mais celles-ci étaient peu ou pas isolées et pendant cinq ans, les prisonniers y ont souffert du climat continental de l’Allemagne alors qu’il faisait très chaud en été et très froid en hiver sans parler du manque total d’intimité.


« Pour ceux qui vivent dans les camps, ils sont logés dans des baraquements en bois mals [sic] isolés où il fait froid l’hiver et très chaud l’été.
La nourriture est très insuffisante en qualité comme en quantité, mais est fort heureusement complétée par les colis envoyés par la famille, la Croix-Rouge et autres organismes d’aide aux prisonniers. Mais la faim tenaillera toujours les prisonniers, d’autant plus qu’avec la libération de la France, l’envoi de colis n’est plus possible et que la situation alimentaire se détériore donc en fin de conflit. Les lits et les vêtements sont infestés de vermine. Poux, puces et punaises sont de nouveau les compagnons des soldats français comme ils l’ont été en 1914-1918 dans les tranchées. »
http://www.archives18.fr/arkotheque/client/ad_cher/_depot_arko/articles/2713/les-prisonniers-de-guerre-francais-de-la-seconde-guerre-mondiale_doc.pdf

On peut facilement imaginer le stress subit par ces hommes qui ont voyagé et vécu dans des conditions déplorables alors qu’ils manquaient de tout et dont l’avenir était incertain. Dans de telles circonstances, la réception de nouvelles et de colis de nourriture, vêtements et de livres de leur famille était très important d’autant plus que cette aide était en partie défrayée grâce à l’allocation militaire payée à la famille pendant la captivité du soldat. Ces envois étaient pris en charge par les administrations françaises et allemandes mais, il y avait des règles à suivre, des conditions à remplir comme en témoigne la circulaire du 11 octobre 1940. Des conditions semblables s’appliquaient au courrier qu’ils pouvaient recevoir et envoyer.

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Circulaire relative aux colis pour les prisonniers en provenance de la zone occupée

Note E. P. 1-2-4 du 11 octobre 1940 relative à l’envoi à partir de la zone occupée de paquets aux prisonniers de guerre en Allemagne L’autorité allemande autorise à partir du 1er octobre l’envoi de colis postaux et de paquets-poste aux prisonniers de guerre internes en Allemagne. Chaque prisonnier pourra recevoir un colis postal de 5 kilogrammes tous les deux mois plus un paquet-poste de 1 kilogramme tous les mois, celui-ci pouvant être remplacé par deux paquets de 500 grammes… Sont également admis: – Les denrées alimentaires non susceptibles de détérioration telles que les conserves en boites soudées… -Les livres neufs de caractère récréatif -Les cigarettes et le tabac… http://www.histoire-et-philatelie.fr/pages/001_france_assujettie/08_militaires_prisonniers_ou_internes.html#prisoguerre

Pièce de théâtre montée et jouée par les prisonniers. On remarque les décors réalisés avec les moyens du bord et la photo de Pétain au-dessus de la scène. http://ppasteprisonnierdeguerre.over-blog.com/article-stalag-xi-a-altengrabow-photos-de-groupe-de-prisonniers-100791456.html

Afin de tuer l’ennui, les prisonniers s’occupaient comme ils pouvaient. Mon père, qui était un homme tranquille, aimait la lecture. D’autres étaient musiciens ou s’intéressaient au théâtre. De plus, certains artistes français venaient donner des spectacles. Ce fut le cas de Maurice Chevalier qui avait lui-même passé quelques années à Altengrabow comme prisonnier durant la Première Guerre mondiale.

Le stalag XI A fut libéré le 3 mai 1945 par le 9e régiment de l’armée américaine alors que les Russes sont arrivés peu de temps après pour empêcher le rapatriement des soldats polonais et italiens par les Américains.

« Le stalag XI A sera libéré, le 3/5/1945, par la IX ° armée américaine, rejointe le lendemain par les Russes. Le 25 Avril 1945, l’une des dernières opérations aéroportées de l’ETO, nom de code opération Violet, a eu lieu. Six équipes composées d’officiers et hommes du Commonwealth, des services armées françaises et américaines et sous le commandement du Major Worrall devaient être largués près du camp, pour assurer la protection des prisonniers de guerre, pour évaluer les besoins humanitaires, pour assurer un transfert pacifique du camp à l’autorité des Alliés. Cependant, les équipes ont été dispersées pendant la chute et tous les membres ont été rapidement capturés et transférés au camp Altengrabow. Là, les nouveaux prisonniers de guerre ont exhorté le commandant du camp, le colonel Ochernal à coopérer et à une liaison radio entre le camp et SHAEF, puis Siège SAARF a été établie. Le 2 mai Worrall reçu un mot de Siège SAARF que le colonel Ochernal avait conclu un accord avec le commandant de la 83° Division d’infanterie américaine, M Robert Macon, puis le siège à Zerbst: Macon fournirait les camions nécessaires pour commencer l’évacuation des prisonniers de guerre à Zerbst, et Ochernal fournirait des sauf-conduit pour l’évacuation ». « Le 3 mai, 70 camions chargés de vivres et 30 ambulances avec des équipes médicales sont arrivés à Altengrabow dans l’enthousiasme des prisonniers de guerre. Étaient également présents 40 correspondants de guerre rattachés à IX°armée américaine qui ont été pilotés par un responsable des relations publiques, content de montrer la libération du camp par les américains. Américains, britanniques, français et prisonniers de guerre belges ont été évacués en premier. Les Américains ont promis de fournir, 2 fois par jour, une navette jusqu’à ce que tous les prisonniers de guerre occidentaux, soient évacués. L’après-midi du 4 mai l’armée russe est arrivée au camp. L’ensemble des prisonniers occidentaux ont été autorisés à partir, mais les Russes ont refusé d’évacuer un groupe de Polonais qui avaient demandé à être rapatriés à l’Ouest, ainsi qu’un groupe de prisonniers de guerre italiens. » http://ppasteprisonnierdeguerre.over-blog.com/article-stalag-xi-a-altengrabow-photos-de-groupe-de-prisonniers-100791456.html

Rapatrié le 16 mai 1945, mon père sera démobilisé le 22 juin 1945 soit cinq ans, jour pour jour, après avoir été fait prisonnier. Les films et photos de l’époque présentent un départ d’Allemagne en camions traversant des villes presque totalement détruites par les bombardements alliés, alors qu’une population allemande résignée les regarde passer. Enfin, une arrivée en train dans une gare française où les attendent une fanfare militaire et des parents, surtout des femmes.

Photo de mon père avec sa soeur après son retour en France

Qui attendait mon père à son retour à Paris? Peut-être sa mère qui est cependant très malade et qui mourra quelques mois plus tard, peut-être sa soeur qui a quatre enfants et a perdu son mari deux ans plus tôt dans un accident de travail.

Même si on en parlait peu à l’époque, mon père a surement souffert de stress post-traumatique. Ses nièces, qui avaient alors entre six et treize ans, m’ont raconté qu’il les prenait dans ses bras et se mettait à l’abri chaque fois qu’il entendait le tonnerre, comme s’il s’agissait de se protéger des bombes qui avaient dû tomber très prés de son camp. J’imagine que son retour à la vie civile a dû être particulièrement difficile. Rien n’était plus pareil. La France avait énormément changé et lui aussi.

X comme Stalag XI A

Carte postale de 1939 représentant le camp d’Altengrabow avec en avant plan les 7 baraques qui formeront le stalag XI A

Comme je le mentionne dans X comme DeuXième Guerre Mondiale, mon père André Guillaumant a été fait prisonnier par les Allemands à Vannes en Bretagne, au lendemain de la signature de l’armistice du 21 juin 1940 par le maréchal Pétain.  À l’époque, personne n’aurait pu imaginer les cinq longues années que plus d’un million huit cent mille soldats français allaient devoir endurer. Afin de réaffecter tant de prisonniers, les Allemands avaient établi des camps de transition souvent dans les casernes même des soldats.

« En fait, bon nombre de soldats furent capturés sur les lieux mêmes de leur cantonnement qui se transformeront ainsi en camps provisoires de prisonniers connus sous l’appellation officielle allemande de : Kriegsgefangenen-Auffanglager (camps de récupération de prisonniers de guerre). Armee-Kriegsgefangenensammelstellen (AGSST) (centres de rassemblement de prisonniers de guerre). Durchgangslager (DULAG) (camps de passage). Frontstammlager (FRONTSTALAG) (camps de rassemblement de prisonniers de guerre de tous grades). Les FRONTSTALAG constituaient, en quelque sorte, de véritables camps de transit pour les prisonniers avant leur acheminement vers les camps définitifs situés en Allemagne (STALAG, OFLAG). Ils étaient dotés d’une organisation très structurée et rassemblaient un personnel important. Ils dépendaient, comme les AGSST, de commandants régionaux. Les FRONTSTALAG reprirent très souvent les camps provisoires établis par les troupes de combat et leur activité fut, dans la plupart des cas, très limitée dans le temps. » http://www.apra.asso.fr/APRA/Articles/HS9-PrisonnierGuerreFrancais-1.pdf

Ainsi, le camp de Vannes va-t-il rester opérationnel jusqu’à fin octobre 1940 avant que les derniers soldats soient transférés à Chateaubriant jusqu’en décembre de la même année. Comme dans les autres Frontstalags, la vie y a probablement été misérable alors que les soldats sont déprimés et attendent de connaitre quel sera leur sort.

Vannes et Chateaubriant mon père a séjourné sont seulement deux des 70 camps utilisés par les Allemands
Exemple d’avis de capture remis à l’arrivée des prisonniers au frontstalag
Exemple de Carte du Centre national sur les prisonniers de guerre à Paris

Comme les familles s’inquiétaient pour leurs proches, on avait fourni aux soldats des avis de captures afin qu’ils puissent donner des nouvelles minimales à leur famille.  Dans d’autres cas, c’était le Centre national sur les prisonniers de guerre, situé à Paris et relevant du gouvernement, qui répondait aux demandes d’information des familles. Le nom de mon père n’apparaît sur aucune des listes de prisonniers fournies par les autorités allemandes que j’ai pu consulter mais probablement que sa famille a été informée de sa situation par l’un ou l’autre de ces moyens. http://www.apra.asso.fr/APRA/Articles/HS9-PrisonnierGuerreFrancais-1.pdf

Je ne connais pas la date exacte à laquelle mon père a été transféré, probablement par train, en Allemagne. Mais, sa fiche militaire mentionne le stalag XI A, à Altengrabow, à environ 90 km au sud-ouest de Berlin. Il était probablement en compagnie d’autres soldats provenant du dépôt de Vannes ou ayant séjourné dans le même frontstalag que lui car j’ai trouvé quelques témoignages à cet effet.

Carte des stalags XI A et B

Des rares fois où mon père nous a parlé de sa vie de prisonnier en Allemagne, j’en avais conclu qu’il avait fait plusieurs camps car parfois il parlait de la vie en baraquements et d’autres de travail à la ferme. À l’époque, sa famille, toujours à Paris, pensait qu’il travaillait dans les mines car il demandait qu’on lui envoie des sous-vêtements noirs.

En fait, le stalag XI A avait servi de camp de prisonniers pendant la Première Guerre mondiale avant de redevenir un camp d’entrainement militaire puis de nouveau un camp de prisonniers de guerre en 1940. Cet énorme camp, hébergeait des soldats de nombreuses nationalités. Il était composé de plusieurs commandos qui, en remplacement des ouvriers allemands partis au front, effectuaient différentes tâches comme le travail agricole dans les fermes avoisinantes, la récupération et le tri des armes, la construction de bâtiments, les mines et les carrières.

« En Septembre 1939, une partie du camp est devenue un camp de prisonnier de guerre et l’autre partie et restée occupée par l’armée allemande. Le camp logeait des prisonniers de guerre français, britanniques, belges, serbes, russes, italiens, américains, néerlandais, slovaques et polonais. La plupart des prisonniers de guerre ont été affectés à des ARBEITKOMMANDOS (les «camps de travail»). Le 1er Janvier 1945, 62 332 prisonniers de guerre y ont été enregistrés, dont 22 983 français. » http://ppasteprisonnierdeguerre.over-blog.com/article-stalag-xi-a-altengrabow-photos-de-groupe-de-prisonniers-100791456.html

Comme, je n’ai jamais vu mon père cultiver quoi que ce soit, j’en conclus qu’il était probablement affecté à l’entretien et à la réparation des machines agricoles ou encore d’équipement minier. Le travail à la ferme est surement ce qu’il a dû préférer. Non seulement, il avait accès à plus de nourriture mais aussi l’occasion de côtoyer les civils allemands.

« Si beaucoup de prisonniers sont employé dans des usines ou des mines, et une minorité dans d’autres secteurs d’activité comme l’énergie, le transport, l’artisanat ou le commerce, la majorité (58% d’après des chiffres de février 1944) des soldats prisonniers est affectée à des travaux agricoles. Ces derniers sont hébergés dans des villages allemands, dans un bâtiment affecté par la commune. Les contacts journaliers débouchent la plupart du temps, quand il s’agit d’une petite exploitation, sur une certaine proximité avec la famille qui accueille le prisonnier la journée. Celui-ci est même souvent convié à manger à la table familiale.
Cela ne doit pas cacher que dans l’ensemble, les conditions de travail sont pénibles, notamment pour les prisonniers qui doivent travailler dans des mines, alors que la plupart n’ont jamais mis les pieds dans un tel endroit. Mais les travaux forestiers, de terrassement, dans les carrières ou dans les usines ne sont pas de tout repos non plus. »
http://www.archives18.fr/arkotheque/client/ad_cher/_depot_arko/articles/2713/les-prisonniers-de-guerre-francais-de-la-seconde-guerre-mondiale_doc.pdf

Groupe de sous-officiers prisonniers au Satalag XI A Je pense reconnaître mon père (troisième à partir de la gauche, deuxième rangée) sur cette photo trouvée en ligne. http://ppasteprisonnierdeguerre.over-blog.com/article-stalag-xi-a-altengrabow-photos-de-groupe-de-prisonniers-100791456.html

J’ai très peu de photos de mon père et aucune datant de son séjour en Allemagne. Cependant, en faisant ma recherche sur le stalag XI A, je suis tombée sur cette photo de sous-officiers sur laquelle je pense reconnaître mon père. De toutes les photos que j’ai examinées, c’est la seule sur laquelle je pense le reconnaître. Bien sur, il est très émacié et a l’air plus vieux que son âge mais je sais que durant son internement au stalag, il est tombé très malade et en est revenu très affaibli. À son retour il était très maigre, avait des problèmes dentaires dus aux carences alimentaires et aux mines de sel. Il avait aussi perdu presque tous ses cheveux et fumait. Une habitude qu’il avait développée pour couper la faim et qu’il allait garder toute sa vie.

Mai 1943 : Scène d’épouillage dessinée au Lazaret du Stalag XI A par P. Paste http://ppasteprisonnierdeguerre.over-blog.com/article-stalag-xi-a-altengrabow-photos-de-groupe-de-prisonniers-100791456.html

Les témoignages mentionnent une importante épidémie de typhus qui, en 1942, se déclara dans la section Russe mais se propagea rapidement à travers tout le camp. Or le typhus est transmis par les rats porteurs de poux infestés principalement dans des endroits insalubres comme des prisons ou des camps. Je ne sais pas si mon père en a été victime ou s’il a été atteint d’une autre maladie.

Institut catholique de Paris : Dossier du père Durable, homme de confiance Stalag XIA

« Notre « homme de confiance », méthodiquement et avec une rigueur toute scientifique, procéda tout d’abord à une désinfection complète et minutieuse de toutes les baraques, et de tous nos vêtements, en plein hiver et par une température sibérienne. Je nous revois encore regagnant nos pénates, après l’opération, complètement nus et claquant des dents. Puis, à la tête des médecins français, dont quelqu’uns avaient servi aux colonies, il organisa la lutte contre le typhus. Rapidement, nos « toubibs » mirent au point une sorte d’auto-vaccin avec le plasma des premiers malades. Cette méthode se révéla très efficace, et il y eut très peu de morts… »

Ceci n’est qu’un petit aperçu des conditions de vie au stalag XI A. Dans un prochain article, je compte élaborer sur la vie quotidienne des prisonniers marquée entre autres par la faim et l’ennui. Je parlerai aussi de la libération du camp et des conditions dans lesquelles s’est fait le retour de mon père et des autres soldats.

Y comme dans l’Yonne

Paysage de l’Yonne et de la région d’Auxerre avec ses vignes

La formule de l’abécédaire m’amène, encore une fois, en terrain inconnu mais après tout n’est-ce pas un des objectifs de l’exercice. Ainsi, pour la lettre Y, le choix du couple Gamard-Finot, mes ancêtres directs de sixième génération, qui habitaient dans l’Yonne vers la fin du 18e et au début du 19e siècle, s’est imposé tout naturellement.

Place de l’église à Mont-Saint-Sulpice

Ils demeuraient à Mont-Saint-Sulpice, une commune d’environ 1500 habitants, pas très loin d’Auxerre, dans une région qui avant la Révolution était rattachée à la Bourgogne et qui depuis 1790 fait partie de l’Yonne, un des 83 nouveaux départements français.  

Quand mon arrière-arrière-arrière-grand-mère Marie Félicité Gamard naît, fin mai 1799, le département a à peine 9 ans, mais la période révolutionnaire et la Terreur qui l’a accompagnée touchent à leur fin. Quelques mois plus tard, suite au coup d’État du 18 brumaire de l’an XIII (9 novembre 1799), la France est dirigée par un Consulat dont un jeune général nommé Bonaparte est le 1er consul. Dans l’Yonne comme ailleurs la population a accueilli la nouvelle avec joie et on a même crié : « Vive la république ! Vive Bonaparte ! Vive la paix ! » 

Le père de Marie Félicité, Edmé Gamard travaille comme couvreur et charpentier dans une commune composée principalement de cultivateurs et de vignerons. Deux ans plus tôt, en janvier 1797, il a épousé Marie Finot une fille du lieu, avec qui il a probablement grandi. Elle a 27 ans et lui en a 25. Bien sûr, ils veulent fonder une famille mais il s’est peut-être aussi marié afin d’éviter d’être enrôlé dans l’armée révolutionnaire. Car en 1796, la république est en guerre contre les autres monarchies qui se sont coalisées pour en finir avec la Révolution française, rétablir la monarchie et éviter ainsi que le mouvement s’étende à leurs sujets.

Edmé Gamard va éviter de peu la « conscription universelle et obligatoire » établie en 1798 pour tous les Français de 20 à 25 ans. C’est cette nouvelle loi qui va bientôt permettre à Napoléon Bonaparte de lever les armées grâce auxquelles, il espère conquérir l’Europe. 

La bataille de Marengo en juin 1800 par le peintre Louis François Lejeune (1775-1848)

Lors d’une revue des registres, encore incomplets, du site Mémoire des hommes, j’ai pu identifier une bonne vingtaine de jeunes hommes de Mont-Saint-Sulpice qui ont grossi les rangs des différentes armées napoléoniennes. Nés pour la plupart entre 1772 et 1792, ils portent des patronymes familiers comme Gamard, Finot, Ducerf, Pouy, etc. et sont probablement des parents de plusieurs de mes ancêtres. Ainsi, j’y ai retrouvé Sulpice Finot, le frère de mon ancêtre Marie, qui fut soldat de 1800 à 1808 et participa à la 2e campagne d’Italie de l’an 9, soit en 1800, contre les troupes impériales du Saint Empire.

Registre militaire de Sulpice Finot, le frère de mon aieul qui a participé aux guerres napoléoniennes et fait la campagne d’Italie de l’an 9.

À la place de courir les champs de bataille, Edmé s’est occupé de sa famille qui en 6 ans et demi s’agrandit de cinq enfants dont quatre filles nées entre fin 1797 et 1802, dont mon ancêtre Marie Félicité est la deuxième, puis un garçon qui naît début 1804. 

Mais revenons à l’Yonne, ce département qui tire son nom et sa composition de la rivière qui le traverse.

Carte tirée de « La République Française en 84 départements », 1793.

« Le 4 mars 1790, le Royaume de France était découpé en 83 départements. Pour créer celui de l’Yonne, il a fallu regrouper des communes issues de provinces très différentes : un cœur bourguignon (Auxerre, Avallon…), un bout de Champagne (Joigny, Tonnerre), un zeste de Nivernais (Saint-Sauveur, Saint-Fargeau…), une part d’Orléanais (Rogny-les-Sept-Ecluses…) et un soupçon d’Île-de-France (Sens). » https://www.lyonne.fr/auxerre-89000/actualites/le-4-mars-1790-le-departement-de-l-yonne-etait-cree-de-toutes-pieces-et-n-avait-pas-encore-sa-forme-actuelle_13509094/

Cette composition arbitraire faisait partie d’un mouvement beaucoup plus large visant à créer une société nouvelle expurgée, si possible, de tous les irritants de l’ancien régime comme l’explique A. F. Bertrand de Moleville, Ministre d’État (1801).

« L’assemblée nationale a consommé l’ouvrage de la nouvelle division du royaume, qui seule pouvoit effacer jusqu’aux dernières traces des anciens préjugés ; substituer à l’amour-propre de province l’amour véritable de la patrie. » Histoire de la Révolution de France pendant les dernières années du règne de Louis XVI, par A. F. Bertrand de Moleville

Auxerre et la place du marché

Bien sûr, cette naissance ne s’est pas faite sans heurts et plusieurs propositions de découpages ont été considérées et étudiées alors que les villes d’Auxerre et de Sens convoitent le rang de chef-lieu de département.

« Pendant quelques semaines existèrent d’ailleurs divers projets de découpage alternatif permettant de dessiner à la fois un « département d’Auxerre » et un « département de Sens ». Finalement, le 15 janvier 1790, après d’âpres négociations et de subtils compromis, le département était définitivement constitué autour d’Auxerre. Sens relégué au rang de district obtint ultérieurement, à titre de dédommagement, le siège de l’évêché. Les 7 districts du nouveau département étaient ceux d’Auxerre, Avallon, Joigny, Saint-Fargeau, Saint-Florentin, Sens et Tonnerre. En leur sein étaient dessinés 69 cantons, comportant au total 490 communes. » http://philidor.cmbv.fr/Publications/Bases-prosopographiques/MUSEFREM-Base-de-donnees-prosopographique-des-musiciens-d-Eglise-en-1790/Yonne

Les limites du département seront modifiées une seule et dernière fois en 1793 pour les fixer dans leurs dimensions actuelles.

Ce n’est pas un hasard si l’Yonne sert de fil conducteur aux différentes composantes du département. Ainsi, cette rivière, alimentée par plusieurs cours d’eau, est une importante voie navigable que sert notamment au transport du bois et du vin vers Paris.

La rivière l’Yonne traverse Auxerre qui est le chef-lieu du département

« La rivière constituait depuis longtemps une artère économique pour toute la région, notamment par le flottage du bois destiné à Paris. Construits à Clamecy sur l’Yonne et à Cravant sur la Cure, les trains de bûches coupées dans les forêts du Morvan mettent 18 à 25 jours de Clamecy à Paris. Plus de 6 000 trains de bois seraient passés chaque année sous le pont unique d’Auxerre à la fin du XVIIIe siècle. L’autre grand commerce est bien sûr celui du vin. Comme la vigne domine de larges zones des paysages, l’activité viticole et ses à-côtés nécessaires (tonnellerie) dominent les activités économiques. » http://philidor.cmbv.fr/Publications/Bases-prosopographiques/MUSEFREM-Base-de-donnees-prosopographique-des-musiciens-d-Eglise-en-1790/Yonne

Comme dans les autres régions rurales françaises, l’Yonne va connaitre un important exode rural dès le milieu du 19e siècle. C’est ainsi, qu’à l’âge de 29 ans, mon ancêtre Marie Félicité Gamard se retrouve à Paris, vers 1828, alors qu’elle a son premier enfant. Elle s’y est probablement mariée l’année précédente avec Charles Joseph Constant Guillaumant venu de Meung-sur-Loire dans le Loiret, département voisin de l’Yonne car je n’ai pas pu retracer leur mariage dans l’un ou l’autre de leur village natal. Si Edmé Gamard signait avec difficulté, probablement qu’il en était tout autrement pour sa fille et qu’elle a pu aller à l’école primaire. Plus tard, elle se dira couturière.

« À part quelques points industriels comme Auxerre ou Sens, l’Yonne ne parvient pas à fixer une population active. Les jeunes des zones rurales de l’Yonne étaient peu éduqués. Par contre, les zones où ils étaient plus éduqués les perdaient parce qu’ils partaient pour Paris. C’est le principal problème du département, il n’y a pas assez d’activité pour les retenir. » Frédéric Gand, historien local et professeur au lycée Jacques-Amyot d’Auxerre (Au sujet du rapport Bordier, rédigé sous le Second Empire)

Alors que d’autres de mes ancêtres ont gardé un lien fort avec leur région d’origine, cela ne semble pas avoir été le cas du couple Guillaumant-Gamard alors que je n’ai pas trouvé de traces d’eux ni dans le Loiret ni dans l’Yonne. Non seulement, ils ne sont pas retourné chez eux pour se marier ou pour accoucher, mais je n’ai pas non plus trouvé de lien avec d’autres membres de la famille Gamard ou Finot venus s’installer à Paris. Mais la recherche est loin d’être terminée.

X comme DeuXième Guerre Mondiale : 507e Régiment de Chars de Combat (RCC)

colonne de chars français, 1939-40

Dans les années 60, bien que nous ayons été en paix depuis 15 ou 20 ans, la guerre et ses ravages étaient encore bien présents dans la société française. Non seulement la France commençait tout juste à dire adieu à son passé colonialiste mais c’était la période de la guerre froide et la menace d’une guerre atomique était brandie régulièrement. De plus, les programmes télévisuels et les films revenaient régulièrement sur les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale.

photo de mon père quelques années après la guerre

Pourtant mon père, André Guillaumant, gardait le silence et refusait le plus souvent de parler de son expérience de soldat en période de tensions et de guerre ou encore de sa vie de prisonnier dans un camp en Allemagne. Ainsi, j’ai grandi avec l’idée qu’il y avait perdu ou sacrifié dix ans de sa vie. Né en 1915, je pensais qu’il avait été appelé pour faire son service militaire de 1935 à 1936 ou 37 pour être rappelé peu de temps après et n’en ressortir qu’après sa libération en 1945. Comme à la télévision on nous parlait surtout de camps de concentration, je pensais que c’était là qu’il avait passé plusieurs années après avoir été fait prisonnier.

Or si sa fiche militaire, propose une chronologie un peu différente, elle m’a permis de vérifier et confirmer plusieurs de mes suppositions. Ainsi, on y mentionne qu’il est soutien de famille par décision du Conseil départemental de la Seine du 20 avril 1937. À l’époque, étant le plus jeune d’une fratrie de trois enfants, André est le seul à vivre encore avec sa mère, sa sœur et son frère s’étant mariés plusieurs années plus tôt.

Registre militaire d’André Guillaumant- Archives départementales de Paris

Le 19 octobre 1936, soit à l’âge de 21 ans, il est incorporé au 507e régiment de chars et nommé première classe le 8 novembre 1937. Son régiment est stationné à Metz à plus de 330 km de Paris. Il passe dans la disponibilité deux ans après son incorporation soit le 15 octobre 1938 après avoir accompli une journée de manœuvres.

Le colonel de Gaulle devant son char D2

Alors que les tensions montent et qu’un conflit avec l’Allemagne semble de plus en plus probable, l’état major français commence à rappeler les hommes en commençant par ceux libérés le plus récemment. André sera convoqué le 20 mars 1939 en application du décret-loi du même jour relatif au maintien temporaire d’hommes libérables sous les drapeaux et concernant le rappel des réservistes. Il est nommé Caporal quatre mois plus tard, le 1er août 1939. Le 507e régiment de chars est alors sous le commandement du colonel Charles de Gaulle. Ça non plus mon père n’en a jamais parlé, en tout cas pas à ses enfants. Et ce alors que dans les années 60, tout le monde sait que de Gaulle est le président de la République.

Sa fiche militaire mentionne qu’avant de faire son service militaire, il était ferronnier (voir K comme chez Paul Kiss) et on peut imaginer que c’est la raison principale de son affectation dans les chars. Mon père n’a jamais parlé de ce qu’il faisait dans l’armée. Cependant, au sortir de la guerre, en août 1946, il déclare être mécanicien lors de son voyage aux États-Unis, pour visiter son frère. J’en conclus qu’il a probablement été affecté à l’entretien et à la réparation des chars et que c’est ainsi qu’il a appris le métier de mécanicien.

Registre d’entrée aux États-Unis, Ellis Island, août 1946

Même si la fiche militaire de mon père ne mentionne pas d’autre affectation que le régiment 507, il semble que celui-ci ait été dissous le 27 août 1939 pour constituer deux bataillons de chars de combat soit le 19e bataillon comprenant 45 chars D2, et le 20e bataillon comprenant 45 chars R35 qui sont des chars légers.

  • 1923: L’appellation définitive « Régiment de Chars de Combat » (RCC) est adoptée
  • 1939: Dissolution du 507e R.C.C.
  • 1939: 507e Groupe de Bataillons de Chars de Combat (GBCC):
    •  19e Bataillon de Chars de Combat (BCC) rattaché administrativement au 507e GBCC,
    • 20e Bataillon de Chars de Combat (BCC) rattaché administrativement au 507e GBCC.
  • Extrait de 507e RCC sur le site Cavaliers et blindés ‘hier et d’aujourd’hui

Chaque bataillon était ensuite organisé en trois compagnies de combat, une compagnie d’échelon et d’une section d’ouvriers de parc. Chaque compagnie de combat est elle-même divisée en quatre sections incluant un ou des membres de la compagnie d’échelon chargé du support technique (réparations, dépannage et approvisionnement).

Or, si on se fie aux documents de l’armée française, les chars français avaient grandement besoin d’entretien et de réparations, tant pendant ce qu’on a appelé la « drôle de guerre » que durant les semaines de bataille. Car si au début les troupes attendaient l’engagement, les mécaniciens, eux, devaient déjà être au travail à préparer le matériel du mieux qu’ils pouvaient.

On pourrait être surpris d’apprendre que des chars livrés en 1937 et supposés équiper un « régiment d’élite » étaient déjà « à bout de souffle », deux ans plus tard. Pourtant, leurs faiblesses – notamment au niveau du moteur, de la direction et de la transmission ainsi que du refroidissement – se sont révélées rapidement. Enfin, le manque de pièces de rechange n’arrangeait pas les choses.

Probablement que la présence d’un homme comme mon père qui connaissait la fonderie et qui était capable de réparer les pièces cassées ou d’en créer des nouvelles à partir de pièces de métal, s’est révélée particulièrement utile.

« …le Bataillon commença à recevoir au début de 1937, le matériel D 2 avec lequel il devait partir en campagne et qu’il était seul dans notre Arme à posséder.
Les photographies et dessins qui illustrent ce récit donnent une idée exacte de ce qu’était ce Char qui avait fière allure et qui constituait un puissant moyen de combat.
Malheureusement, la pénurie de rechanges et les retards dans les fabrications empêchèrent de remettre en état ce matériel qui avait servi à l’instruction de 1937 à 1939. Ce fut avec des chars usés, à bout de souffle, que le 19e Bataillon entra dans la bataille.
Une deuxième tranche de 50 D 2 avait été mise en fabrication au début de la Guerre. Mais les Chars ne commencèrent à sortir des usines que fin Avril 1940. Confiés à des Compagnies Autonomes (345 – 346 – 350) qui furent placées au fur et à mesure de leur mise sur pied, sous le commandement du Chef de Bataillon, commandant le 19e, ils furent livrés trop tard pour être utilisés dans de bonnes conditions. »
https://www.chars-francais.net/2015/index.php/28-documentation/jmo-historiques/2434-1940-19e-bcc-historique

Je ne sais pas auquel des 19e ou 20e bataillon, mon père a été affecté. J’imagine cependant qu’il était au dépôt à travailler sur les chars laissés en arrière pour réparations, mais il pourrait aussi avoir été affecté à l’atelier réduit et aux équipes de dépanneurs qui suivaient les chars dans leurs missions.

Char Renault D2 dans la neige en janvier 1940

Septembre 1939 : « … Le séjour à Létricourt touche à sa fin. Le 13, brusquement, le Bataillon reçoit l’ordre de se porter par l’itinéraire AULNOIS, SALES, FRESNES, SAULNOIS, CHATEAU-SALINS, DIEUZE, FENESTRANGE à GŒTZENBRUCK SARREINBERG.
Le Bataillon quitte Létricourt le 14, à 4 heures.
L’étape (83 km) est extrêmement pénible. Le matériel très fatigué par le service intensif qu’il avait dû fournir en temps de paix, et n’ayant jamais fait l’objet d’une révision complète des trains de roulement, en raison du manque de pièces de rechange, se trouve au cours de cette journée, échelonné sur le parcours. Alors que le premier char se trouve à RAUWILLER, le dernier est à peine sorti de LETRlCOURT. L’absence de tracteurs puissants interdit tout transport de nombreux chars en panne et les équipes de Dépanneurs doivent fournir un effort considérable. »
https://www.chars-francais.net/2015/index.php/28-documentation/jmo-historiques/2434-1940-19e-bcc-historique

Suite à une énième réorganisation, le 15 mai, le 19e bataillon de chars a été intégré à la IVe division cuirassée que le colonel de Gaulle a été chargé de constituer. Le 27 mai, a lieu l’attaque d’Amiens. La revue du journal de marches et opérations du 19e bataillon nous apprend que durant toute la période d’affrontement avec l’ennemi, soit du 15 au 31 mai son action est offensive pour devenir défensive à partir du 1er juin et protéger le repli des compagnies françaises et étrangères et sauver ainsi bien des vies.

Mai et Juin 1940 : « Malgré toutes ces difficultés, ayant à peine la moitié de ses moyens, la 4e, dès les premières heures de sa constitution, passe à L’OFFENSIVE.
1° Pour arrêter l’avance allemande en direction des Ponts de PARIS et de l’Ouest. Elle sera engagée les 17 et 19 Mai, en direction de MONTCORNET, puis des ponts de la Serre.
2° Pour réduire la tête de Pont d’AMlENS et celle d’ABBEVILLE. Elle sera engagée les 27 (19e Bataillon seul), 28, 29 et 30 Mai.
A partir du 1er Juin, elle passe à LA DEFENSIVE.
Usée par les Combats de Mai, elle n’a plus la force offensive suffisante. Obligée d’autre part, à de perpétuels engagements, elle ne combat plus à partir de ce moment qu’au profit des Grandes Unités dont elle permettra le décrochage et le repli et sauve ainsi une grande partie de l’Armée Française.«  https://www.chars-francais.net/2015/index.php/28-documentation/jmo-historiques/2434-1940-19e-bcc-historique

Mon père n’y a cependant pas participé car sa fiche militaire nous apprend qu’à partir du 27 mai 1940, il avait été transféré au dépôt du 507e régiment sans mention d’où il venait ni de sa nouvelle d’adresse. Moins d’un mois plus tard, le 22 juin 1940, soit le lendemain de la signature de l’Armistice par le maréchal Pétain, mon père était fait prisonnier à Vannes, où sa division avait un dépôt probablement équipé de quelques chars servant à la formation des soldats.

Vannes : Caserne du 505e de chars d’assaut

« Les dépôts des 507ème (régiment commandé par le colonel de Gaulle au moment de l’entrée en guerre) et 509ème régiments de chars, et leurs recrues en formation s’éloignent dès l’automne de leur casernes situées trop près de la frontière allemande et se replient alors sur Meucon. Faute de place, de nombreux militaires occupent des bâtiments de ferme dans la région. (…)
Vannes et ses campagnes proches, deviennent ainsi une fourmilière de militaires. » (…)
« Le passage des réfugiés rue du Mené et rue Hoche, contribue à démoraliser une garnison pourtant bien tenue en main par le général Le Bleu qui se prépare au combat au delà de la zone « ville ouverte », cercle de six km autour de Vannes. (…)
L’entrée des Allemands dans Vannes se fait dans le calme et la crainte. L’ennemi occupe un certain nombre de lieux publics ou privés, réquisitionne, expulse pour loger ses services et ses troupes. Les soldats français, capturés par milliers dans les casernes, sont regroupés à Meucon et la Bourdonnaye. Bien peu tentent de s’enfuir, persuadés d’être bientôt libérés. » https://bretagne-39-45.forums-actifs.com/t1784-505-507-vannes-metz

Je me souviens que mon père, au moins à une occasion, m’a dit comment, à l’instar de ses camarades, il était persuadé qu’une fois que la France aurait capitulé, elle serait surement occupée mais qu’eux seraient libérés. Tant d’années plus tard, il avait encore des regrets de ne pas s’être sauvé avant l’arrivée des Allemands, faisant fi peut-être du fait qu’il aurait pu être tué.

V comme Victor Judasse 2/2

Sanguine de Francis Lagrange (1901-1964), bagnard Musée départemental Alexandre-Franconie, Cayenne.

Comme mentionné dans l’article V comme Victor Judasse, en septembre 1894, suite à une série de condamnations pour vol, Victor tombe sous la loi de la relégation et est envoyé en Guyane, où il arrive début janvier 1895. De son dossier d’une trentaine de pages, j’ai extrait les informations les plus pertinentes tout en essayant de présenter l’ensemble des démarches entreprises par les différents intervenants.

Après avoir travaillé comme un forçat, pendant presque trois ans, Victor allait bientôt être éligible à l’engagement chez un particulier de la Guyane. Aussi, en septembre 1897, un ami ou conseiller a accepté de l’aider à rédiger une lettre adressée au ministre de la justice dans laquelle, en tant que signataire, il semble parler de lui-même à la troisième personne.

« Monsieur le Ministre, Le soussigné a l’honneur de venir solliciter de votre bienveillance la faveur d’un instant d’attention sur la situation pénible qui actuellement est sienne, à l’effet d’arriver à bénéficier de part votre intervention de la faveur à laquelle il pourrait peut-être bien avoir droit. Il est depuis près de trois ans relégué collectivement au dépôt de St-Jean, abstreint [sic] à des travaux au-dessus de ses forces étant donné la rigueur du climat qu’il lui faut supporter.  Sans être maladif, il n’est pas non plus des plus robustes, un travail plus rémunérateur lui empêcherait sans doute de périr en cet exil. Pour ce faire, et à défaut  du relèvement de la délégation qu’il n’ose solliciter, il serait désireux d’être autorisé à s’engager et Monsieur le Ministre, c’est tout simplement cela qu’il voudrait obtenir, après examen de son dossier par la Commission des Grâces, qui ne manquerait du moins le croit-il, de lui être favorable… il ne saurait davantage s’étendre si ce n’est en terminant, de vous prier, Monsieur le Ministre d’avoir pour lui de la pitié et beaucoup d’indulgence. Il vous présente, Monsieur le Ministre ses plus respectueux hommages. Votre très humble serviteur. » Judasse

Cette « faveur » lui sera accordée près d’un an plus tard, en août 1898, sur la base de sa bonne conduite, de sa santé satisfaisante et de son esprit travailleur tel que rapporté dans son dossier.

Quelques mois passent avant que Victor demande la relégation individuelle et une concession. Cela lui sera refusé à plusieurs reprises pour différents motifs comme le fait qu’il n’ait pas accumulé assez d’argent pour être autonome. En prenant une concession, il devait subvenir à ses propres besoins en alimentation, habillement et surtout soins de santé. Toujours en raison de sa bonne conduite, Victor sera admis à la relégation individuelle en mai 1900 alors qu’il a accumulé un pécule de 223,46 f et obtiendra une concession agricole en mars 1902.

Le gouvernement fournissait aux forçats du bagne, et probablement aux relégués, qui s’établissaient des denrées de survie pour la première année, quelques outils aratoires et un peu de linge. Par la suite, ils devaient vivre de la vente de leur production agricole alors qu’il était de notoriété publique que les concessions n’étaient productives que durant les trois premières années. À plus ou moins long terme, ils étaient donc voués à l’échec et devaient se dépêcher de faire de l’argent pour pouvoir survivre à faute de pouvoir partir.

La relégation des récidivistes en Guyane française  
Publié le 30 Septembre, 2010  
Auteur : Jean-Lucien Sanchez / Partie 2. extrait de la page 480

« A côté des travaux à l’intérieur du dépôt auxquels sont employés les relégués collectifs existent d’autres statuts permettant aux relégués de s’affranchir de l’internement collectif. Les relégués peuvent être tour à tour assignés auprès de particuliers ou de services publics de la colonie, bénéficier d’une concession industrielle ou agricole et peuvent en dernier lieu être placés en relégation individuelle. Ces deux derniers dispositifs sont des passerelles destinées à leur permettre de s’installer librement en Guyane et de devenir des colons susceptibles de participer à l’effort de développement colonial. Mais cet objectif fixé à l’entreprise de la relégation sur les berges du Maroni ne donne guère de résultats et constitue un des éléments majeurs dans l’échec de la colonisation pénale par les relégués. La relégation individuelle produit effectivement des résultats très marginaux et le camp de concessionnaires ouvert à St Louis au début du XXe siècle se solde quelques années plus tard par la mort ou la réintégration de la plupart de ses occupants... »

Entre-temps, Victor avait sûrement demandé de l’aide à sa famille car son père, Prospère Victor Judasse, faisait tout son possible pour obtenir une clémence et son rapatriement en France. Mettant à profit sa position au conseil municipal de Pargny-Filain, il s’est adressé à son député Émile Magniaudé ainsi qu’au ministre de la Justice qui lui répond en janvier 1901 que toute demande doit venir de son fils comme en témoigne la lettre du ministère :

« Monsieur, En réponse à votre lettre du 3 décembre, adressée au Ministre de la Justice je vous informe qu’en vertu des dispositions de l’art. 16 de la loi du 27 mai 1885 les demandes en relèvement de la relégation doivent être introduites par l’intéressé lui-même devant le tribunal du lieu de relégation. C’est donc au relégué … qu’il appartient de s’adresser au Tribunal de Cayenne en vue d’être relevé de la peine accessoire de la relégation. »

Tribunal de St Laurent du Maroni – cérémonie de lecture des jugements

Ce que Victor fit et finit par obtenir en juillet 1903, soit deux ans et demi plus tard. Entre-temps, le député Magniaudé avait dû intervenir en s’informant des progrès de son dossier tandis que son père décédait en avril de la même année.

Une fois son jugement obtenu du tribunal de premières instances du Maroni, séant à St Laurent, les tracasseries étaient loin d’être terminées car il lui fallait encore trouver un moyen de rentrer en France. Si le gouvernement avait payé son transport afin de l’envoyer au bout du monde, c’était maintenant à lui de se débrouiller pour en revenir. Ainsi en septembre 1903, il s’adresse à nouveau à son député :

Émile Magniaudé Député de l’Aisne de 1898 à 1919

« Monsieur le Député Magniaudé, Malheureusement Monsieur je me vois dans l’obligation absolue de vous demander un autre appui, aujourd’hui c’est le coupable qui vous le demande, ce n’est plus le Père qui demande le pardon de son Enfant : Je me résume : Il a été entendu avec mes Pauvres Parents et nous avons été trompé l’un comme l’autre sur le prix de mon voyage. Nous avons cru qu’avec 250,00 f j’en aurais assez. Ces 250,00 f je les avaient bien en sortant du Maroni, mais du Maroni à Cayenne cela coûte, maintenant de Cayenne en France dernière classe c’est-à-dire Entre-Ponts, coût net 400,00 f. J’ai déjà écrit ce chiffre énorme à mes pauvres vieux Parents, n’ayant aucune réponse je ne sais plus comment faire, peut-être qu’ils n’ont pas reçu ma lettre je ne sais quoi penser, si seulement j’étais bien portant j’aurais pu finir mon voyage à Cayenne, mais malade comme je suis il ne faut pas y penser, la preuve c’est que du Maroni à Cayenne je suis venu échouer à l’Hôpital-Hospice civil de cette ville. Aujourd’hui Monsieur et Honoré Député je suis forcé de vous avouer qu’aujourd’hui libre je suis plus embarrassé qu’étant détenu, car si mes moyens ne me permettent pas de retourner chez mes Parents, Quel avenir ne me réserve-t-elle pas encore ? Car je vois mon argent partir de jour en jour, et aucun moyen d’y remédier. C’est pourquoi Monsieur et très honoré Député Magniaudé j’ai l’honneur de vous prier à mains-jointes avec votre généreuse bonté de père et votre grande influence de bien vouloir me faire rapatrier aux frais de l’Etat, si ce n’est aux frais de mes pauvres parents, qui, je crois, cette somme doit être trop forte pour eux. Je fais aussi connaître à mes Parents la requête que j’ai osé vous exposer. Confiant à votre grande bonté Monsieur et très honoré Député et soyez persuadé qu’à l’avenir je serais un honnête et zélé citoyen. Je suis et serez toujours votre très obéissant et respectueux serviteur »  Signé: Judasse Victor Poste restante (Cayenne)

L’Ouest-Éclair — éd. de Rennes —, n° 3.469, Samedi 17 juillet 1908, p. 1.

« Je soussigné, docteur Louis Brimont directeur de l’hôpital-hospice civil certifie que le pétitionnaire est réellement en traitement dans mon établissement. Son état de santé ne lui permettra pas de gagner de sitôt de quoi vivre et économiser les frais d’un voyage en France. Il serait humain de compléter la mesure gracieuse dont il a été l’objet en le rapatriant en France où son paludisme chronique pourrait guérir rapidement. » Cayenne le 16 septembre 1903

Bien que la lettre mentionne l’hôpital-hospice civil, le docteur Brimont a été pendant plusieurs années attaché à l’hôpital pénitentiaire de Cayenne comme en témoigne cet article de 1908 dans le journal régional L’Ouest-Éclair. 


St Nazaire Le Transport « La Loire » affrété par l’Etat pour le transport des forçats

Émile Magniaudé a bien eu l’obligeance d’intercéder en faveur de Victor et de transmettre sa requête au ministère des Colonies qui, ayant refusé de payer, a proposé comme solution de le laisser revenir sur le bateau à vapeur « Loire » qui devait se rendre en Guyane fin décembre 1903. L’entente consistait à verser directement au capitaine la somme 260,00 f pour payer son passage. De plus, le ministère demandait à l’administration pénitentiaire de faciliter, en temps et lieu, son transport de Cayenne jusqu’aux Iles du Salut (un archipel au large de Kourou) d’où devait partir « La Loire ».

Il a dû y avoir un empêchement car, finalement en janvier 1904, le ministre des Colonies informe le Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur et des Cultes chargé de la Sûreté générale de ce qui suit :

Trois-mats en bois Jeanne et J.B. Demande, deux long courriers qui ralliaient les Antilles

« Paris le 8 janvier 1904 Au sujet de M. Judasse relevé de la Relégation Pour faire suite à ma dépêche du 16 novembre 1903 n. 6456, j’ai l’honneur de vous faire connaître que le M. Judasse Victor relevé de la relégation par jugement du tribunal du Maroni en date du 9 juillet 1903, à pris passage le 20 décembre dernier à bord du trois mats « Jeanne » à destination de Saint-Nazaire. » 

Son dossier ne fait aucune mention des coûts et conditions de transport ni de la façon dont ça s’est organisé.

Tout porte à croire que les choses ont surtout pu avancer grâce aux interventions de son père qui a su s’attirer la sympathie du député Magniaudé qui, à son tour, s’est s’informé à plusieurs reprises de l’avancement du dossier et a poussé pour qu’on trouve une solution permettant à Victor de rentrer en France. Ainsi, c’est parce qu’un élu de la métropole s’intéressait à lui et que des personnes ayant une certaine influence comme le docteur de l’hôpital et le maire de son village ont bien voulu l’appuyer, que Victor Judasse a réussi à s’en sortir. Autrement, comme tant d’autres, on l’aurait laissé crever là-bas.

De retour à Paris, Victor a épousé en octobre 1905, Marie Louise Pallier, une veuve de 46 ans. Lui n’en a que 38, mais il est probablement malade, vieilli prématurément et marqué à vie. Ils vivent rue du Cherche-midi, proche de l’édifice où il a vécu et où demeure encore sa soeur. 

Je pense, qu’à son retour, Victor a été reçu de façon très mitigée. Ses arrestations, ses séjours en prison et sa relégation à la Guyane ont probablement été vécus par sa famille comme autant de hontes sans parler des soucis et du chagrin que ça a dû leur causer. Son père, décédé depuis deux ans, n’aura pas eu le plaisir de voir tous ses efforts récompensés. Enfin, sa mère qui, selon la correspondance échangée pour son retour avec le maire de son village, vit dans l’indigence depuis la mort de son mari, n’a pas pu assister à son mariage. Il se peut que d’autres parents en aient fait autant. Seul un ami d’enfance, venu de Pargny-Filain, figure parmi les témoins.

Je doute aussi que sa famille ait compris ce que Victor avait vécu et apprécié l’intelligence, la détermination et la résilience dont il avait dû faire preuve pour s’en sortir. Je doute également qu’ils aient réalisé à quel point son parcours était exceptionnel.

V comme Victor Judasse

Saint-Jean-du-Maroni
Ancienne carte postale de St-Jean-du-Maroni Le camp des Relégués après l’appel

Il y a deux Victor Judasse dans la famille. Le premier est mon arrière-arrière-grand- père Prospère Victor, fils de Prospère Judasse, tisserand (voir J comme Prospère Judasse). Né en 1832 à Monampteuil, il était carrier à Pargny-Filain, marié à Marie Florentine Marchand et père de quatre enfants, trois filles dont deux seulement survivront soit l’aînée qui deviendra mon arrière-grand-mère (voir A comme Aline) et la cadette, et un garçon nommé Victor. En 1900, à l’âge de 68 ans, Prospère Victor commence à s’impliquer au conseil municipal de Pargny-Filain et dès lors siège sur de nombreux comités incluant la commission de la révision de la liste électorale ou celle du service militaire. Il meurt en 1903 à l’âge de 71 ans. J’étais curieuse de savoir ce qui l’avait motivé si tardivement pour la chose publique.

La réponse à cette question allait m’être révélée en étudiant le parcours de son fils Victor né en 1866, alors que celui-ci allait avoir un destin bien différent et tout à fait exceptionnel. Victor Judasse a une certaine éducation et qu’il sait compter, lire et écrire comme la plupart des citoyens de Pargny-Filain. En 1886, il est sélectionné par tirage pour le service militaire et incorporé au 54e régiment d’infanterie à l’automne 1887. Cependant, en décembre 1889, il est réformé pour raisons médicales quand on lui diagnose des problèmes d’arthrite au genou droit.

Après son service militaire, il rejoint sa soeur aînée Marie Flore Victorine qui vit avec son mari dans le 6e arrondissement de Paris au 101 rue du Cherche-midi. Il n’est pas clair s’il vit ou simplement dans le même immeuble ou avec eux alors qu’ils ont déjà deux petites filles : Christine, six ans (qui deviendra ma grand-mère) et Flore qui n’a que quelques mois. Il va trouver du travail comme garçon de café puis se convertira comme beaucoup de gagne-petit dans la vente en tant que marchand concessionnaire ou marchand ambulant alors que la France traverse une période de stagnation économique.  

De février 1891 à septembre 1894, Victor sera arrêté à plusieurs reprises pour vol et condamné à chaque fois à purger des peines allant de vingt jours à six mois de prison. En juillet 1893, Victor finit par écoper d’une peine d’interdiction de séjour de cinq ans pour le département de la Seine qui inclus Paris. C’est ainsi qu’en 1894, loin d’être retourné dans son village natal, il est arrêté à nouveau pour vagabondage à Mont-de-Marsan, la préfecture des Landes située à plus de 700 km au sud-ouest de Paris.

Les interdictions de séjour sont notifiées par arrêté du ministère de l’intérieur, antérieurement à la mise en liberté. Certains localités, telles que Nice et Cannes, Marseille, Bordeaux et sa banlieue, Saint Étienne, Nantes, Lille, Pau, Lyon et l’agglomération lyonnaise, le Creuzot, les départements de la Seine, de la Seine-et-Marne, de la Seine-et-Oise sont interdites à titre général à tous les condamnés, d’autres peuvent l’être à titre spécial.” La Relégation et l’interdiction de séjour, explication de la loi du 27 mai 1885, par R. Garraud, L Larose et Forcel, 1886. p. 38; p. 5 et p. 9 Gallica, BnF

Notorious 'VIP' prison in Paris closed for renovations
Dessin d’une vue aérienne de la Prison de la Santé
File:Prison de la Santé - Galerie cellulaire.jpg
Galerie cellulaire, prison de la Santé vers 1880, Auguste Hippolite Collard (1812-?), Préfecture de police de Paris

Lors de sa dernière arrestation à Paris toujours pour vol et pour contravention à son interdiction de séjour, il tombe automatiquement sous le coup de la loi de 1885 sur les récidivistes ou loi de la relégation. Une fois sa dernière peine purgée à la prison de la Santé, il sera envoyé en Guyane française. Au total, Victor séjournera dans trois prisons soit celles de Sainte-Pélagie, la Santé et Mont-de-Marsan avant d’être transféré au dépôt des relégués d’Angoulême où il passe un examen médical. Dans le rapport établi avant son transfert, on apprend qu’il « n’a pas de domicile fixe… » ni « de ressources personnelles. » Qu’il « n’écrit pas à ses parents et que ceux-ci vivant péniblement du produit de leur travail, ne pourraient lui être utiles. » On y dit aussi qu’ « Il a travaillé à la Santé aux pompiers, aux poils de lapin, à Ste-Pélagie aux cuivres et à Angoulême aux chaussons (?). En fin qu’il était « Ouvrier carrier et garçon de café dans la vie libre. » Et qu’il n’a pas de métier mais pourrait travailler comme « carrier, mineur, terrassier, etc. »

Il embarquera à Saint-Nazaire le 20 décembre 1894 pour arriver à la Guyane 18 jours plus tard soit le 7 janvier 1895. J’imagine que ces 18 jours de voyage ont dû être particulièrement pénibles, dans la cale du bateau avec probablement peu de sorties sur le quai et de nombreux arrêts car à l’époque la traversée Le Havre-New York prenait 8 jours.

Annonce passée dans le journal l’Économiste français, le samedi 13 décembre 1893

La Compagnie générale transatlantique opérait une flotte de plusieurs paquebots entre la France, les Antilles ainsi que l’Amérique du Nord et du Sud. Elle avait aussi un contrat avec le gouvernement français pour le transport des troupes (voir W comme le Washington) mais aussi du courrier et des prisonniers ou des forçats avec les colonies françaises des Antilles.

La loi de la relégation avait pour objectif de protéger la population française contre les multirécidivistes jugés indésirables et incorrigibles. On mettait alors dans le même panier les voleurs, les exhibitionnistes ou encore les vagabonds et les mendiants.

Carte géographique ancienne - Cayenne - original antique map ...
Carte ancienne de la Guyane française entre la Guyane Hollandaise (appelée maintenant Suriname) et le Brésil

À l’époque, la Guyane française servait déjà de pénitencier depuis 1851 et avait fait l’objet de plusieurs projets infructueux de colonisation par différents groupes ethniques et sociaux. Durant ces nombreuses tentatives, les Européens s’étaient révélés mal adaptés au climat et aux conditions de vie. Les populations civiles et carcérales étaient souvent victimes de maladies graves et même mortelles comme la fièvre jaune, le paludisme, la dysenterie ou la dingue. 

Bien sûr, la population civile était opposée à l’arrivée massive de ces indésirables. en 1885, au moment du passage de la loi, on parle d’environ 50 à 60 000 individus qui seraient déportés en Guyane française ou en Nouvelle Calédonie. Aussi, l’organisation pénitentiaire va-t-elle tout faire pour les tenir à l’écart de la société guyanaise. 

“Dans la pensée première des auteurs du projet…le récidiviste devait retrouver, dans son domicile colonial, tous les droits, toutes les libertés dont jouissent les libérés. Mais ce système n’a pas prévalu. Le travail obligatoire avec internement à vie est le régime nouveau imposé au relégué.” La Relégation et l’interdiction de séjour, explication de la loi du 27 mai 1885, par R. Garraud, L Larose et Forcel, 1886. p. 38; p. 5 et p. 9 Gallica, BnF

Les relégués, tout comme les détenus, étaient installés au nord du pays dans la région du fleuve Maroni, qui est aussi la plus insalubre. “…en ce qui concerne les relégués et pour se conformer aux prescriptions de la loi qui les régit, ils sont dirigés sur Saint-Jean-du-Maroni dont le territoire est spécialement affecté à la relégation.”  L’administration pénitentiaire coloniale par E. B., La dépêche coloniale illustrée, n. 23 du 15 décembre 1903.  P. 319 et 328

Carte postale offrant une vie du dépôt de la relégation à Saint-Jean-du-Maroni

Ils étaient astreints à l’assèchement des marais, la réfection des routes, la construction des ponts et de la petite ligne de chemin de fer. Pour ces travaux, ils sont payés des salaires de misère. Ce qui élimine aussi toute chance pour la population générale de faire des travaux de voirie.

En de rares occasions, les relégués ou les détenus ayant purgé leur peine trouvent du travail chez les commerçants et notables guyanais. Comme Victor était instruit et vaillant, il semble que ce fut son cas. À tout le moins, il en fit la demande en novembre 1897, après avoir communiqué avec le Garde des Sceaux (ministre de la justice) le mois précédent, et reçut un avis favorable de l’administration à cet effet, presque un an plus tard, en août 1898.

Rapport au dossier de Victor Judasse concernant une autorisation de placement chez l’habitant Archives nationales d’outre-mer

Le dossier établit de janvier à mai 1898 le décrit comme : « ayant un état de santé satisfaisant »; « pas d’évasion ni d’entrées à l’hôpital »; « Bon travailleur, bonne conduite, digne de la faveur qu’il sollicite » et finalement donne « Avis favorable — Bien qu’ayant subit une punition grave en décembre 1896, cet individu parait digne d’intérêt — D’ailleurs, c’est un travailleur très assidu qui ne peut manquer de rendre d’excellents services chez l’habitant qui l’emploiera. » St-Jean, le 13 janvier 1898 Signé par le Chef de dépôt. Avis qui sera entériné par le Commandant supérieur, puis le Directeur du camp ainsi que par la commission de classement et transmit éventuellement au Garde des Sceaux.

La loi de 1885 prévoyait qu’après une période de trois ans, les relégués pouvaient demander une concession permanente ou provisoire. Très peu des relégués se rendaient jusque-là. Parmi ceux qui le faisaient, les données disponibles semblent indiquer qu’un tiers abandonnait après quelques mois, un autre tiers ne commençait même pas à cultiver la terre, enfin le dernier tiers mourait rapidement. Rares étaient ceux qui parvenaient à s’établir ou à amasser assez d’argent pour payer leur voyage de retour en France. En 1905, sur plus de mille relégués seulement 11 ont des concessions. Des statistiques possiblement similaires à celles de 1902-1903.

Ainsi, le 17 mars 1902, seulement huit relégués vont recevoir une concession provisoire soit trois concessions industrielles et cinq agricoles. Victor fait partie du deuxième groupe alors qu’à Pargny-Filain, il a probablement acquis une certaine expérience du travail de la terre. L’aventure sera de courte durée car, en juillet 1903, il est relevé de la relégation et peut rentrer en France. 

La relégation a le caractère d’une peine à perpétuité… Mais, elle peut cesser exceptionellement” La Relégation et l’interdiction de séjour, explication de la loi du 27 mai 1885, par R. Garraud, L Larose et Forcel, 1886. p. 38; p. 5 et p. 9 Gallica, BnF

“La loi du 27 mai 1885 a prévu que le “relégué pourra, à partir de la sixième année de sa libération, introduire devant le tribunal de la localité une demande tendant à se faire relever de la relégation en justifiant de sa bonne conduite, des services rendus à la colonisation et de moyens de subsistance.” L’administration pénitentiaire coloniale par E. B., La dépêche coloniale illustrée, n. 23 du 15 décembre 1903.  P. 319 et 328

Il cherchait par tous les moyens non seulement à améliorer son sort mais aussi à revenir en France. Ce retour, qui dans le cas de Victor Judasse a bien eu lieu, ne s’est cependant pas fait sans peine tant pour son obtention que pour sa réalisation. Je compte en faire le récit dans mon prochain article.

R comme Ruralité

Ancienne carte postale de Pargny-Filain avec à gauche les hauteurs de Monampteuil, Aisne

Avant d’entreprendre ce travail de mémoire, et même au début de mes recherches, il était clair pour moi que Paris était le point de ralliement de l’ensemble des membres de ma famille. Depuis toute petite, je me considérais comme Parisienne. Il y avait même une certaine fierté associée au fait que j’étais née à Paris, d’un père né à Paris et dont les parents étaient également nés à Paris car c’est, à ce qu’on dit, plutôt rare. En y regardant de plus près, s’il est vrai que trois de mes grands-parents sont nés et ont vécu à Paris, seulement la lignée Guillaumant, arrivée à Paris vers 1827 ou 1828, remonte à cinq générations. Les autres s’y sont installés plutôt à la fin du 19e siècle ou au début du 20e. Mes recherches, m’ont donc amenée à découvrir non seulement des individus, mais aussi des régions dont j’ignorait presque tout du côté du Massif central, de l’Orléanais ou encore du nord et de l’est de la France.

Heureusement, les monographies dont je parle également dans l’article U comme Us et coutumes me permettent d’avoir un aperçu du mode de vie de mes ancêtres grâce aux témoignages de certains de leurs contemporains. Ainsi, si à l’origine, plusieurs de mes ancêtres possédaient un petit lopin de terre qu’ils exploitaient, ils étaient aussi souvent artisans dans le domaine du bois soit pour apporter un supplément qui compensait les aléas de la vie de cultivateur soit comme mode principal de subsistance. Voir E comme Échalassier ou M comme Meung-sur-Loire.

Ainsi, dans l’Aisne alors que mes ancêtres se disent maçon, tisserand, potier ou cultivateurs, leurs enfants sont manoeuvriers ou carriers. Une différence notable, si on en croit l’instituteur de Filain quand on lui demande de décrire ses concitoyens et leurs moeurs :

En cette matière, les habitants de Filain peuvent être rangés en deux catégories : les cultivateurs et ouvriers agricoles et les carriers. Les premiers qui respirent un air pur sont vigoureux, robustes. Ils sont casaniers outre raison ; il semble que toute société leur est à charge ; on pourrait leur reprocher d’être trop égoïstes. Leur sobriété est excessive. Le sol de Filain, par son peu de valeur, se prête à tout cela. Il faut travailler beaucoup, et bien souvent ce travail n’est pas rétribué. Le cultivateur de Filain a besoin pour pouvoir mettre les deux bouts ensemble, comme ont dit, d’être très sévère dans ses dépenses ; son économie doit friser l’avarice; il lui faut s’imposer des privations sans nombre.

Monographie de Filain p. 14 et 15/15 Archives de l’Aisne

Le carrier, au contraire, qui respire un air chargé d’acide carbonique produit par la poudre et la combustion des nombreuses lampes qui éclairent les chantiers, un air qui ne se renouvelle pas, est pâle. Il blanchit vite ; si un éboulement inattendu ne l’a pas broyé ou rendu impotent pour toujours, il est rare qu’il puisse continuer son rude labeur quand l’homme des champs est encore dans la force de l’âge. À 40 ans, un carrier est usé. Le carrier est large dans ses dépenses. Il lui faut du reste, une alimentation substantielle. On pourrait l’accuser d’intempérance, en général. Habitué à vivre au milieu de camarades qui partagent son genre de vie, ses dangers, il aime la société ; l’isolement lui déplaît.

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Gravure de la page couverture de la revue, La Maison Rustique, janvier à juin 1853

La liste des problèmes potentiels auxquels font face les agriculteurs est longue. Ainsi, on parle de la météo comme du « rigoureux hiver de 1879 qui a détruit la majeure partie des arbres fruitiers » ou encore des vignes qui « ont été arrachées parce que le raisin n’y mûrit plus qu’imparfaitement et que le peu de vin qu’elles donnent est presqu’ imbuvable. » D’autres fois, ce sont des problèmes de transport « Pendant fort longtemps la culture de la betterave a été mise de côté, les cultivateurs n’ayant pas de fabrique de sucre à proximité de leur exploitation et les transports des produits saccharine étant trop longs et fort pénibles. » Il y a aussi les questions d’organisation du territoire « Dans la vallée le sol est de nature par trop hétérogène pour donner des garanties de rapport. Ici argileux, là siliceux souvent argileux et siliceux dans la même parcelle…, il présente de réelles difficultés dans les moyens de le cultiver » ou encore de topographie « Le terroir de Filain est fort accidenté. Comme toutes les communes du Soissonnais, la commune de Filain se trouve partie en montagne, partie en vallée... Les découpures de la crête de la montagne forment des gorges profondes.

Lanternes vénitiennes page 116 du catalogue Le manuel du Cotillon

Enfin, il est cité des changements économiques et comment certaines pertes ont été, au moins temporairement, remplacées par un certain progrès quoique celui-ci soit parfois éphémère :

« L’usine hydraulique du Moulin-Didier était un moulin où l’on faisait de blé farine ; il a été converti en établissement industriel il y a 15 ans. C’est là que se faisaient par des procédés mécaniques très ingénieux dus à l’exploitant actuel, M. Faillot, les milliers de ronds en bois servant à la fabrication des lanternes vénitiennes. Cette fabrication est aujourd’hui tombée par suite de la concurrence allemande. Les ouvriers employés n’étaient que des enfants de 14 ou 15 ans. Ils gagnaient sans trop de mal de bonnes journées et étaient d’un grand secours pour leurs parents. Ils sont les premiers à souffrir de la crise industrielle que les envahisseurs de 1870 font peser sur la France entière. » Monographie de Filain p. 10 et 11/15 Archives de l’Aisne

À Bouconville-Vauclair, où vivaient plusieurs de mes ancêtres directs aux 18e et 19e siècles, l’instituteur relate que :

Monographie de Bouconville-Vauclair p. 16/61 Archives de l’Aisne

« Tous les ans, du mois de mai au mois d’octobre une dizaine d’habitants partent travailler aux briqueteries ou tuileries jusque 8 ou 10 lieues* de Bouconville. Certains ménages vont aussi pendant le mois de juillet et août faire la moisson dans la Brie. C’est ce qu’ils appellent « aller à la France ». Enfin une dizaine de personnes quittent Bouconville vers la fin de septembre ou le commencement d’octobre pendant environ 3 semaines pour aller vendanger dans la Marne. »

Pas surprenant que, dans de telles conditions, les gens aient cherché par tous les moyens à améliorer leur sort et décidé soit de quitter, soit d’aider leurs enfants à émigrer vers des terres et un avenir plus prometteurs.

Photographie de Bouconville à la fin du 19e siècle ou début 20e où on dénombre une quinzaine d’enfants en dépit des remarques de l’instituteur qui déplore la fin des familles nombreuses https://inventaire.hautsdefrance.fr/dossier/le-village-de-bouconville-vauclair/

D’ailleurs, l’instituteur de Bouconville-Vauclair explique très bien ce phénomène qui touche l’ensemble des communes rurales depuis les années 1830. La commune, qui comptait plus de 600 habitants de 1760 à 1836, va en perdre plus de 200 pour ne compter que 402 habitants en 1886. « La population de Bouconville a diminué de presque 250 habitants depuis 1836 et c’est surtout depuis 1846 que cette diminution s’est fait le plus sentir. Ce fait n’a rien d’anormal, on le remarque dans la plupart des autres communes de la contrée. » D’après lui, cette diminution a trois causes principales: la rareté des terres agricoles, l’isolement géographique et la dénatalité.

1. Sur les 782 hectares composant le terroir, 446 hectares seulement sont occupés par des terres labourables et sur ces 446 hectares, 200 sont en la possession du propriétaire de la Bove. De sorte qu’il ne reste pour la population du village que 250 hectares environ. La propriété étant peu morcelée et le pays essentiellement agricole, il en résulte pour beaucoup l’impossibilité de se créer un petit patrimoine et l’obligation pour ces derniers d’émigrer vers les villes ou les centres d’industrie afin de vivre plus à l’aise. 2. L’absence de voies de communication (chemin de fer, canaux, rivière) en mettant obstacle au développement de l’industrie a favorisé l’émigration.

Monographie de Bouconville-Vauclair p. 16/61 Archives de l’Aisne

3. Jusqu’en 1863, les familles s’étaient maintenues assez nombreuses et le nombre des naissances avait toujours été supérieur au nombre des décès ; mais depuis cette époque, ceux-ci l’ont emporte de près du double sur les naissances ; de là la diminution qu’on remarque et qu’il est à craindre de voir continuer. En effet, tandis qu’on trouve 82 familles n’ayant qu’un enfant ou n’en ayant pas, 37 ayant 2 enfants, on n’en rencontre que 16 ayant 3 enfants et plus.

Personnellement, j’y ajouterai l’instruction publique alors que presque tout le monde sait lire, écrire et compter ; l’industrialisation et les besoins des usines et ateliers en main-d’oeuvre ; l’élimination des corporations qui ont rendu accessibles plusieurs professions jusque-là réglementées ; ou encore la fin des privilèges et de l’hégémonie de l’église ainsi que la libre circulation des biens et des personnes grâce, entre autres, au chemin de fer. Autant d’avancées qui illustrent les changements majeurs amorcés au 18e siècle et poursuivis tout au long du 19e, qui ont ouvert de nouveaux horizons aux populations rurales en dépit des dangers tant décriés par l’instituteur de Filain.

Monographie de Filain p. 14/15 Archives de l’Aisne

Les habitants de Filain possédant tous un petit avoir, ont le malheureux penchant d’envoyer leurs enfants en ville : ils les enlèvent aux champs parce qu’ils se figurent qu’à la ville on gagne plus avec moins de peine. Ils oublient que, si, dans un grand centre, les salaires sont plus élevés, les dépenses le sont davantage encore. Ils ne songent pas que les plaisirs si alléchants de la ville ne sont pas toujours innocents, et que leurs enfants, abandonnés à eux-mêmes trouveront des coteries malsaines qui leur offriront plutôt le mal que le bien. Ils ignorent que la santé physique de leurs enfants court autant de dangers que leur santé mentale, la ville n’offrant, au lieu du bon air de la campagne, qu’un air chargé de miasmes délétères.

*Comme une lieue équivaut à 4.828 km, ils voyageaient une quarantaine de kilomètres pour aller travailler dans les briqueteries et tuileries.

U comme Us et coutumes

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La Ste Catherine (25 novembre) et la St Nicolas (6 décembre) en Artois, Archives du Pas-de-Calais

Malgré les films d’époque, il demeure difficile d’imaginer la vie quotidienne de nos ancêtres durant une période marquée par d’importants changements tant politiques comme les guerres et les renversements de gouvernement, que sociétaux comme les progrès industriels et l’exode rural.

Mon arrière-grand-mère connaissait les us et coutumes de son village natal dans l’Aisne

Cependant, les monographies établies, vers 1884, par les instituteurs des communes de France semblent témoigner d’une vie relativement simple et paisible. Certaines régions étaient plus pauvres que d’autres mais dans l’ensemble la vie quotidienne se ressemblait d’une région à l’autre.

Si presque tous les départements en ont gardé des copies, celles-ci manquent pour la plupart des villages de mes ancêtres excepté pour Bouconville-Vauclair, où vivaient Jean Pierre François Leclerc (1767-1807), monoeuvrier et son épouse Marie Louise Mauroy (1766-1849) mes ancêtres de 6e génération et où est née leur fille Marie Louise Antoinette Leclerc (1801-1864) la grand-mère de mon arrière-grand-mère Aline (voir A comme Aline). Excepté aussi pour Filain d’où résidaient Nicolas Marchand (1782-1843), cultivateur et son fils François Nicolas (1809-1847), cultivateur et maçon, mes aïeuls de 6e et 5e générations.

Ces monographies abordent, entre autres, la vie quotidienne et sont une mine d’informations sur les conditions de vie de la population rurale de l’époque. J’y ai donc relevé les éléments qui concernent l’architecture des maisons, l’alimentation, les animaux domestiques, les loisirs, fêtes et célébrations ainsi que le langage et la composition des familles.

Femmes venant chercher de l’eau à la fontaine de Chavonne, dans l’Aisne à une dizaine de kilomètres de Pargny-Filain
Centre-ville de Bouconville avec ses maisons en rangée et un cheval à droite qui sort d’un hangar

Architecture des habitations :

Les monographies abordent peu la question de l’architecture à part pour dire qu’il n’y a rien à mentionner, excepté pour les châteaux et les églises. Cependant, quelque chose est mentionné au sujet des jardins et fenêtres fleuries.

« À Filain les fleurs sont les bienvenues de tous. Il est rare de voir une fenêtre qui n’ait son armure de pots de fleurs. Quelques jardins offrent de nombreuses variétés de dahlias, de cinéraires, de pélargoniums. Çà et là, pendant l’été le volubile et la clématite font l’office de stores et empêchent une lumière trop vive de pénétrer dans quelques appartements.  » Monographie de Filain p 14/15 Archives départementales de l’Aisne

La monographie de Bouconville nous en dit un peu plus :

« Les habitations, d’aspect agréables, sont construites en pierre. Bon nombre ont un premier. Toutes les façades donnent sur la rue principale. Les maisons sont agglomérées sur un espace relativement restreint et ne laissent aucun intervalle entre elles. Les cours et jardinages sont situés sur le derrière. On y arrive par des espèces de hangars appelés chartils. Les toitures en chaume ont complètement disparues ; elles ont fait place aux toitures en ardoise et surtout en tuiles. » Monographie de Bouconville p 4/61 Archives départementales de l’Aisne

Cultures et élevages :

Mes grands-parents Gourcy, dans le Gard, avaient un grand potager auquel mon grand-père travaillait tous les jours. Il cultivait aussi des fleurs qu’il vendait. Ma grand-mère s’occupait du poulailler, nourrissait les poules et ramassait les oeufs. Tous les jours, ils mangeaient des aliments frais qu’ils avaient produits.

Similairement quand on allait dans le Poitou, la vieille dame qui était notre voisine cultivait son potager et élevait des poules et des lapins. Toutes les maisons, incluant la nôtre, avaient une étable. Probablement qu’à une certaine époque beaucoup d’agriculteurs et de commerçants avaient leur cheval ou leur âne afin de se déplacer surtout dans les communes éloignées des services. Ce sont d’ailleurs les premiers nommés par les instituteurs :

Monographie de Filain p 14/15 Archives départementales de l’Aisne

« Les animaux qu’on rencontre à Filain sont : le cheval, l’âne, le boeuf, la vache, le mouton, la chèvre, le porc et le lapin. Ce sont les animaux domestiques de partout. Sur les toits de quelques maisons roucoulent des pigeons. Les basse cours sont peuplées par la poule, le canard, l’oie et la dinde. Chaque ménage, pour ainsi dire, se paie la fantaisie d’un chat et même d’un chien. » « …D’après un recensement récent, il existe à Filain 51 chevaux, 8 ânes, 69 bêtes à cornes et 620 moutons. Les porcs et … au nombre de 59 ; il y a 5 chèvres. On compte 41 ruches d’abeilles. Le nombre d’animaux est presqu’ invariable. A la Royère la ferme, il y a 29 chevaux. Le village n’en possède donc que 22. Par contre, toutes les vaches 60 sont à Filain.« 

Alimentation :

Ainsi côté alimentation, la diète de mes ancêtres était principalement végétale et provenait de leur potager. S’ils le pouvaient, ils tuaient un cochon pour l’hiver. Le reste du temps, c’était du lapin qu’ils avaient probablement élevé ou chassé ou encore une poule ou bien un poulet sinon ils se contentaient des oeufs.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est image-18.pngMonographie de Bouconville suite p. 17/61 Archives départementales de l’Aisne

Les habitants de Bouconville sont généralement robustes ; leur constitution, ne se distingue en rien de celle des autres populations. Ils sont très serviables, très gai et pour la plupart ont bon caractère, On remarque beaucoup d’union. La nourriture est surtout végétale. La plupart des ménages ont une vache ou une chèvre et élèvent un porc. On trouve presque partout des poules et des lapins. Ces derniers surtout entrent pour une large part dans l’alimentation. Ce n’est que dans de rares occasions que la population ouvrière se paye de la viande de boucherie qui n’est guerre consommée que par la population aisée. La principale boisson est le vin mais on fait aussi usage de cidre et de bière. Le café et l’alcool sont consommés dans une assez forte proportion.

A Braye-en-Laonnois, dans l’Aisne l’épicerie C. Chenu qui fait office d’hôtel et de café offre aussi un billard

Loisirs, fêtes et pèlerinages :

Coté loisirs peu de choses s’offrent à eux à part en fin d’année, soit une fois les travaux des champs terminés. De plus, plusieurs fêtes religieuses semblent avoir été abandonnées. Pour Bouconville, voici ce que la monographie, qui est parmi les plus détaillées, mentionne :

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est image-20.pngMonographie de Bouconville p 17 et 18/61 Archives départementales de l’Aisne

Les cartes et le billard sont les seuls jeux qui divertissent la population. Les cafés sont très fréquentés surtout le dimanche, jour où le village n’est pas sans une certaine animation. La fête patronale de Bouconville a lieu le dimanche qui suit le 25 octobre ou ce jour lui-même s’il est un dimanche. Seule de toutes les fêtes des environs elle a conservé son aspect d’autrefois. Depuis 1880, la fête nationale se célèbre avec beaucoup d’entrain. La commune y consacre une somme annuelle de 150 F. Les jeunes gens fêtent Saint Nicolas, les demoiselles sainte Catherine, les Pompiers Ste Barbe fête pour laquelle une somme de 100F leur est allouée ; les maréchaux, charrons, cultivateurs Saint Eloi ; les bûcherons St Sabot qui tombe ou plutôt qu’ils font tomber le dernier jeudi gras. Le mardi gras qui était autrefois l’objet de réjouissances dont on ne peut se faire l’idée sans y avoir assisté est complètement oublié aujourd’hui.

« Chaque année, le lundi de Pâques, un pèlerinage important se fait à la chapelle et à la fontaine de Ste Berthe. Nombre de vieilles femmes se sont munies d’une fiole qu’elles rempliront à la fontaine. L’eau de Ste Berthe passe pour agir contre les fièvres. Le pèlerinage est suivi d’une fête mondaine qui je pense est le great attraction de la journée. » Monographie de Filain p 5 et 6/15 Archives départementales de l’Aisne


Langage :

Monographie de Filain p 14/15 Archives départementales de l’Aisne

Le langage de Filain est celui de tout le Soissonnais : à part un léger accent de terroir, à part quelques locutions vicieuses, c’est un français assez pur. On dit, par exemple, nous font, ils mangeons au lieu de nous faisons, ils mangent. L’amour pour les livres est grand à Filain où on lit beaucoup. Partant, peu d’illettrés : 5 hommes au plus ne savent signer.

Même constat à Bouconville où l’instituteur considère que :

Le Français plus ou moins correct est la seule langue dont on fasse usage. Il n’y a pas de patois particulier. En dehors de quelques expressions anciennes employées surtout par les vieillards, on parle assez bien. Presque tous les habitants savent lire et écrire et il est bien rare de rencontrer des personnes ne sachant pas signer.

Composition des familles :

Alors que la majorité de la population française est encore rurale, l’instituteur de Filain déplore déjà le phénomène de dénatalité qu’on peut observer sur l’ensemble du territoire français.

Monographie de Filain p 14/15 Archives départementales de l’Aisne

D’autre part, on ne voit plus à Filain, comme autrefois, de ces familles nombreuses qui faisaient l’orgueil de leurs auteurs. On peut presque dire qu’aujourd’hui la venue d’un enfant est considérée comme un châtiment quand jadis on le regardait comme une bénédiction.

Comme je l’ai dit plus tôt, ces monographies sont une mine d’informations qui m’offrent un aperçu de la vie quotidienne de mes ancêtres. Je suis loin d’en avoir fait le tour et compte y revenir dans de prochains articles.

W comme le Washington

Photo du Washington avec sa roue avant qu’il soit remodelé vers 1873 pour en faire un paquebot à hélice

Quand on fait un abécédaire, les options pour les premières lettres de l’alphabet ne manquent pas. En fait, il faut surtout faire preuve de retenue. Arrivé aux quatre dernières lettres, il en va tout autrement et il faut plutôt se creuser les méninges et être créatif. Aussi, quand je suis tombée par hasard sur un ancêtre lointain qui avait fait la « campagne de la Martinique » et qui s’y était rendu sur le « Washington », j’ai sauté sur l’occasion et entrepris un peu de recherche. Jusqu’ici, je me suis surtout attachée à parler de mes ancêtres directs mais comment résister au plaisir de partager le récit de cette vie hors du commun.

Cet ancêtre lointain était le cousin germain de mon arrière-grand-mère Aline Judasse (voir A comme Aline). Ils étaient tous deux les petits-enfants de mon ancêtre direct de 5e génération, Prosper Judasse qui a vécu dans la région de Monampteuil et de Pargny-Filain dans l’Aisne, d’environ 1803 à 1878.

Image d’Épinal de la Marine sous la 3ième république

Gabriel Louis Judasse est né en 1863, à Pargny-Filain dans l’Aisne et a fait son service militaire dans la marine. Comment un petit gars qui a toujours eu les deux pieds sur terre, qui a grandi au milieu des champs et des vignes et qui travaille dans une mine comme carrier, s’est retrouvé dans la marine reste un mystère. Peut-être avait-il une passion pour les bateaux et le goût de l’aventure ou encore voulait-il sortir de sa carrière et faire autre chose que de casser des pierres?

Ce petit rouquin, arrivé deuxième au tirage au sort du canton d’Ainzy-le-Château, est considéré « propre au service » et dirigé sur le 1er régiment d’infanterie de Marine le 4 décembre 1884. Quelques mois plus tard, soit le 8 mai 1885, il embarque sur le Washington pour se rendre à la Martinique où il sera en service du 22 mai 1885 au 11 janvier 1888.

Registre militaire de Gabriel Louis Judasse; Archives départementales de l’Aisne

Trois ans plus tard, il sera rapatrié et retraversera l’Atlantique sur le bateau « la France », du 12 au 25 janvier 1888 pour être envoyé en congé en juin 1888, puis dans la réserve en juillet 1889. Il a alors 26 ans et il se mariera deux mois plus tard avec Louise Brismontier, une fille de Rogécourt situé à une vingtaine de kilomètres de Monampteuil où ils fonderont famille et auront trois enfants.

Extrait de Impressions: projets, propositions, rapports/Sénat 1924-04-03, p. 6-7,
Gallica bnf.fr

Mais décortiquons un peu ces quelques lignes de sa fiche militaire. D’abord le Washington. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Il ne s’agit pas d’un navire de la marine française mais plutôt d’un paquebot transatlantique à roue puis à hélice qui appartient à la Compagnie Générale Transatlantique des messageries maritimes. Cette compagnie a un contrat avec le gouvernement français pour le transport, plusieurs fois par année, des soldats mais aussi des prisonniers entre la France et différents pays africains comme le Sénégal qui est sous protectorat français et les colonies françaises aux Antilles qui incluent la Guadeloupe, la Martinique ou la Guyanne où on envoie les prisonniers au bagne ou en relégation. Conçu d’abord comme un paquebot à roue, le Washington et les autres navires de la compagnie peine à concurrencer les paquebots anglais. Aussi, quelques années plus tard, est-il modifié pour intégrer une hélice qui lui permet de traverser l’Atlantique beaucoup plus rapidement.

Extrait de Impressions: projets, propositions, rapports/Sénat 1924-04-03, p. 6-7,
Gallica bnf.fr

Si la liaison du Havre ou de Toulon à New York durait 11 jours, il semble bien que le trajet jusqu’à la Martinique, qui pouvait faire escale au Sénégal, prenait plutôt 13 jours comme en témoigne son registre militaire. Parti le 8 mai, il a débarqué le 21 du mois sans que l’on sache si c’était à Fort de France ou ailleurs.

Drietter Prospect des Forts zu Martinique Von der Seite Flamandische Ufers anzusehen
Illustration du Fort de la Martinique du coté de la rade des Flamands alors que l’île a tour à tour appartenu aux Français et aux Anglais.

Ensuite, je remarque le terme « campagnes » qu’il faut comprendre comme une simple opération militaire car la France n’est ni en guerre à la Martinique ni ailleurs dans les Antilles. La marine semble plutôt être là à titre préventif car à l’époque la France est un empire colonial principalement occupé à préserver ou à accroître sa position en Extrême-Orient où elle ne cesse d’annexer de nouveaux territoires, depuis 1858.

C’est dans un environnement de marasme économique dû, entre autres, à la fin de l’esclavagisme et à l’effondrement des prix du sucre à cause de la surproduction mondiale que Gabriel a fait son service à la Martinique.

« Les colons y développent la culture de l’indigo, du café puis de la canne à sucre. Cette économie agricole se base sur l’esclavage et la traite négrière qui sera règlementée à partir de 1685 et la publication du Code noir par Colbert, ministre des Finances de Louis XIV. Lors des guerres de la Révolution, la Martinique est conquise en 1794 par les Anglais qui empêchent l’abolition de l’esclavage. Récupérée par la France suite au traité d’Amiens, l’esclavage y est maintenu par Napoléon. La Révolution de 1848 trouve un écho en Martinique où des esclaves se révoltent pour que l’abolition de l’esclavage s’applique sans délais ce qu’ils obtiendront dès le 27 mai 1848. » Extrait du site web du Ministere des Outre-Mer http://www.outre-mer.gouv.fr/martinique-histoire

Le rôle principal de la marine était de protéger les colons établis sur l’île et les cargaisons des navires qui transitaient par la Martinique soit pour décharger en tout ou en partie leurs marchandises soit pour se charger d’apporter la production de sucre vers la France ou d’autres pays européens. Car la région grouillait d’intérêts différents avec des navires anglais, hollandais, espagnols et portugais en plus des bateaux français se croisant de façon permanente pour transporter café, épices, tabac, rhum et sucre vers l’Europe.

Registre militaire de Gabriel Louis Judasse; Archives départementales de l’Aisne

À l’époque tous les hommes n’étaient pas appelés à servir dans l’armée mais ceux qui étaient tirés au sort, puis sélectionnés pour servir leur pays, y étaient pour longtemps. Ainsi arrivé en décembre 1884 à l’âge de 21 ans, Gabriel devait être libéré du service militaire 25 ans plus tard, le 1er novembre 1909, à l’âge de 46 ans. Un moment qu’il ne connaîtra pas puisqu’il est mort le 22 janvier 1908, alors âgé de 44 ans. De 1889, année où il passe dans la réserve jusqu’à sa mort, il a été rappelé quatre fois pour des périodes d’exercices.

Finalement, Gabriel Louis Judasse aura été chanceux de se retrouver en Martinique de 1885 à 1888 alors qu’à la même époque la guerre fait rage en Indochine. Cependant, il se peut qu’il ait souffert de la fièvre jaune qui avait sévi sur l’île en 1881 et qui refit son apparition en 1887, donc durant son séjour. Être si loin des siens durant trois ans, dans un environnement et avec des populations qui lui sont complètement étrangers, mais aussi être confronté à cette fièvre mortelle ainsi qu’à d’autres maladies tropicales comme la malaria ont probablement dû lui faire regretter la tranquillité de son village.

Cependant, cette tranquillité tant souhaitée allait être de courte durée comme nous l’indique cet acte d’état civil de 1901.

Acte de décès p.182/236 Archives départementales de l’Aisne

Décès Brismontier Louise Juliette âgée de 30 ans, mariée, du 27 mars

L’an mil neuf cent un le vingt-septième jour du mois de mars, à quatre heures du soir, en la mairie et par-devant nous Létailliant Emile Léon Ernest, maire et officier de l’état-civil de la commune de Monampteuil canton d’Ainzy-le-chateau, arrondissement de Laon, département de l’Aisne, ont comparu Louis Gabriel Judasse, âgé de trente sept ans et Edmond Benjamin Brémont, âgé de quarante deux ans, tous deux manoeuvriers domiciliés à Monampteuil, lesquels nous ont déclaré que Louise Juliette Brismontier, âgée de trente ans, manoeuvrière, domiciliée à Monampteuil, née à Rogecourt, canton de la Fère le sept septembre mille huit cent soixante et onze, épouse de Louis Gabriel Judasse, premier comparant, fille de Nicolas Brismontier, sans résidence ni domicile connus, et de Louise Henry, décédée, est décédée en sa demeure…

Toutefois, la section des faits divers du journal local le Guetteur de St-Quentin et de l’Aisne, en date du 3 avril 1901, nous apprend les détails d’un drame familial survenu quelques jours plus tôt.

MONAMPTEUIL. —Une jeune femme de cette commune, la nommée Brismontier Louise, femme Judasse, ménagère, âgée de 29 ans, s’est suicidée mercredi dernier dans les circonstances suivantes : Elle était occupée à préparer du linge à nettoyer, lorsque tout-à-coup elle sortit. Son mari, qui était présent, ne la voyant pas rentrer, eut aussitôt un funeste pressentiment, et se mit à sa recherche. Trouvant la porte du grenier ouverte, il monta. Il fut saisi d’épouvante en voyant le corps de sa femme balancer dans le vide. Après avoir attaché solidement une forte corde à la charpente, la femme Judasse avait passé sa tête dans un nœud coulant, et s’était laissée aller. Ses pieds touchaient le plancher et son corps était légèrement penché en avant. Le mari se mit aussitôt en devoir de couper la corde et d’appeler au secours Le corps était encore chaud, et le cœur battait faiblement ; mais malgré les soins énergiques qui lui furent prodi gués aussitôt, la victime rendit bientôt le dernier soupir. Depuis plusieurs jours, cette femme, d’ailleurs, présentait des signes non équivoques de troubles cérébraux, qui s’étaient encore augmentés à la suite de la maladie d’un de ses enfants, qu’elle avait peur de voir mourir. Son mari n’osait même plus la laisser seule, craignant un moment d’égarement ; ce qui ne l’a pas évité malheureusement. Le Guetteur de St-Quentin et de l’Aisne, 3 avril 1901, p. 3/4

L’histoire ne dit pas pour lequel de ses enfants elle était si inquiète. Tous trois survivront mais perdront leur père sept ans plus tard, devenant orphelins de père et de mère alors qu’il sont âgés de 15 ans pour leur fille aînée et de 12 et 9 ans pour les garçons.

N comme Naturalisé français

L’église et la grande rue de Postroff / http://www.cartespostalesdelorraine.com

Le jour où mon arrière-grand-père Jean Adam Frey a poussé son premier cri, en mai 1854, il est devenu automatiquement Français. Fils de Pierre Frey et Christine Amberg, il était leur quatrième ou cinquième enfant et trois ans plus tard une petite dernière viendrait compléter la famille. Pierre Frey était tisserand à Postroff, un petit village paisible de quelque deux cents habitants, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière allemande dans le département de la Moselle. 

Dans cette partie de la France, à forte population germanophone, il n’était pas rare que les habitants de villages limitrophes aient de la difficulté à communiquer dépendant de leur langue d’usage. Les habitants de certains villages parlaient un patois roman tandis que d’autres utilisaient le Platt, une langue régionale allemande parlée en Lorraine.  Il semblerait que dans la région de Postroff et les villes avoisinantes, la population était multilingue car si les actes d’état civil étaient rédigés en français, nombreux sont ceux qui portent la mention d’avoir été traduits en allemand afin de permettre aux déclarants et témoins de pouvoir signer.

Cependant, tout allait bientôt changer avec la fin de la guerre franco-allemande, qui dura six mois, du 19 juillet 1870 au 28 janvier 1871. Lors de la capitulation de la France, l’Allemagne a réclamé l’annexion d’une bonne partie de l’Alsace et de la Lorraine sous le prétexte que les populations y étaient principalement germanophones. Le traité préliminaire de Paix, conclu en février 1871, a été ratifié par l’Assemblée nationale française le 1er mars 1871. À la suite du vote et sous le choc, les 35 députés représentant les territoires cédés ont préféré quitter la séance en bloc. 

Les frontières du « Reichsland » Elsass-Lothringen définies par le traité de Francfort. Carte Georges Brun, 2015 Le P rouge près de Forbach indique la position de Postroff

En 1871, l’Alsace et la Lorraine comptent plus d’un million et demi d’habitants. Au total, c’est plus de 1600 communes qui doivent être cédées à l’Allemagne. L’ensemble du territoire comprend pour l’Alsace, les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin à l’exception de la ville de Belfort et de son territoire. Pour la Lorraine, qui est à 40% francophone, cela concerne le département de la Moselle, le tiers du département de la Meurthe incluant les villes de Château-Salins et de Sarrebourg ainsi que deux des comtés des Vosges. 

Les termes du Traité de Francfort, laissent bien des doutes et questions quant à sa portée exacte, son interprétation et son application. Ce flou mènera d’ailleurs à bien des discussions, suivies de contestations et de décrets cherchant à clarifier les choses. Néanmoins, il en ressort que tout Français né dans les territoires annexés devient ipso facto Allemand à moins d’opter pour la nationalité française. Par contre, les Français vivant en Alsace-Lorraine mais nés à l’extérieur de la région conservent leur nationalité française. Ce n’est donc pas le lieu de résidence mais le lieu de naissance qui prime à part pour les femmes mariées. 

Afin d’opter pour la nationalité française, les Alsaciens et les Lorrains de naissance doivent s’enregistrer auprès de leur mairie avant le 1er octobre 1872, tandis que ceux qui vivent à l’extérieur de l’Europe doivent s’adresser à leur consulat avant le 1er octobre 1873 pour indiquer leur intention de conserver la nationalité française. Le gouvernement français se charge de communiquer l’information au gouvernement allemand. Enfin, chaque individu d’une famille doit faire une demande individuelle. 

Les noms des quelque 500 000 personnes ayant opté pour la nationalité française sont publiés sous forme de listes, 395 au total, dans le bulletin des lois de la république française. En parcourant les listes j’ai été frappée par le nombre de mentions « assisté du père », « assistée du mari » et beaucoup plus rarement « assisté de la mère ». Si cela constitue essentiellement une formalité pour les mineurs dont certains très jeunes, ça semble presque ridicule pour les femmes mariées. Si leur situation juridique est parfois complexe, il est couramment admis qu’elles ont le droit de choisir pour elles-mêmes comme en témoignent ces quelques extraits de la page 52 de l’Essai sur la condition juridique des Alsaciens-Lorrains par Henri Gilbrin.

« « Ce n’est qu’au moment même du mariage que la nationalité du mari devient celle de la femme. Alors en effet la femme consent au changement en même temps qu’au mariage… il en est autrement ensuite et l’on ne saurait admettre que la seule volonté du mari puisse la dépouiller de cette qualité essentiellement personnelle. » Nous permettons à la femme de revendiquer son ancienne nationalité, ou au contraire de rester Allemande, selon ce qu’elle juge à propos, en nous appuyant sur l’exposé des motifs de la convention additionnelle où il est rappelé que les négociateurs de Francfort ont toujours laissé entendre que chacun des annexés avait le droit de choisir sa nationalité future. « Tous ceux qui, par leur naissance, appartiennent aux territoires cédés et qui désirent assurer la conservation de leur nationalité française, devront faire une déclaration formelle d’option.«  »

Que se passe-t-il pour la famille Frey en 1871-72 ? Je n’en ai pas de preuve formelle, mais il semblerait que Pierre Frey et Christine Amberg aient décidé de ne pas opter pour la nationalité française. Ils ont alors respectivement soixante-deux et cinquante-six ans. Difficile de refaire sa vie ailleurs quand on a vécu toute sa vie dans le même village. Car opter pour la France ça voulait aussi dire s’exiler, laisser ses amis et sa famille, aller vivre ailleurs pour pouvoir rester dans son pays, la France.

Monographie imprimée par Didier Daubourg, Paris 1877 Source Gallica/BnF

À Messieurs les Administrateurs, Fabricants et Contre-Maîtres de toutes nos Maisons de Commerce, On lit dans tous les journaux : En Lorraine, comme en Alsace, le gouvernement allemand fait expulser en ce moment tous les hommes qui ont opté pour la France. C’est à la date du 5 mars que tous les Alsaciens et Lorrains sont tenus d’avoir à quitter leur province.

Si les parents Frey se sont résolus à devenir Allemands, les choses sont moins claires pour leurs enfants. Et les différents membres de la famille semblent avoir fait des choix divergents selon leur situation personnelle. Ainsi, leurs deux fils aînés, Pierre né en 1839 et Jacob né en 1848, ainsi que Caroline, leur fille cadette née en 1857, semblent s’être mariés et avoir poursuivi leur vie à Postroff. 

En revanche, leur fille aînée, Christine née en 1842, a probablement choisi de rester Française. On la retrouve à Paris en juillet 1871, soit six mois après la signature de l’armistice en janvier et un mois après celle du traité de paix début mai, alors qu’elle épouse Guy Bunhes, un Auvergnat aussi monté à Paris. Normalement, ce mariage lui permettait de demeurer Française. Cependant, il était recommandé aux femmes mariées ayant épousé un homme venant d’une autre région de faire quand même une déclaration formelle d’option, tel que mentionné dans cet extrait de la page 54 de l’Essai sur la condition juridique des Alsaciens-Lorrains par Henri Gilbrin.

« La femme est née en Alsace-Lorraine, le mari n’y est pas né. Dans ce cas, la femme doit faire une déclaration d’option avec l’assistance de son mari si elle veut conserver son ancienne nationalité, son mari au contraire n’étant point originaire des territoires cédés n’aura, …, aucune formalité à remplir. »

En 1871-72, alors que Jean Adam Frey doit faire son choix, il n’a que 17 ou 18 ans et a probablement décidé de rester avec le reste de sa famille. Je ne connais pas la date exacte de son arrivée à Paris. Néanmoins, quant à l’âge de 27 ans, il épouse Marie Flore Victorine Judasse dite Aline (voir A comme Aline), en février 1882, il réside déjà à Paris et se dit menuisier. 

Pour la commune de Postroff, les documents des archives de la Moselle sont très lacunaires tant du côté de l’état civil avec seulement des tables décennales pour la période de 1792 à 1952, que des recensements qui sont inexistants et des registres matricules militaires qui remontent seulement à 1893. Enfin, les tables établies après 1871, et rédigées en allemand, sont difficiles à déchiffrer, les prénoms étant souvent méconnaissables. Aussi j’ignore beaucoup de choses concernant la composition exacte de la famille Frey. Similairement, j’ignore si vers ses 20 ans, soit en 1874-75, Jean Adam a fait son service militaire dans l’armée impériale allemande du deuxième Reich. Cependant, plusieurs sources semblent indiquer que le service militaire était obligatoire. 

Essai sur la condition juridique des Alsaciens-Lorrains par Henri Gilbrin p.60

Enfin, les règles de citoyenneté variant considérablement d’un pays à l’autre, il semble qu’à la fin du 19ème siècle, un citoyen allemand pouvait perdre sa nationalité après avoir vécu plus de 10 ans à l’étranger. Il se peut donc que, vers la fin des années 1880 ou début 1890, Jean Adam ait été déclaré apatride. Probablement tant par choix que par nécessité, Jean Adam Frey a demandé la nationalité française et a été naturalisé français par décret le 13 avril 1892. Il a trente-sept ans et quatre enfants à charge.

Registre militaire de Jean Adam Frey, établi suite à sa naturalisation en 1892 – Archives départementales de Paris

La France traverse alors une période économique dépressionnaire très difficile, mais c’est la paix. Il sera quand même requis par l’armée de se présenter aux bureaux du ministère de la guerre. Jugé bon pour servir, il est intégré à la classe de 1874 par décision du Conseil de Révision du 28 mars 1893 et incorporé au 26e régiment territorial d’infanterie basé à Paris. En 1894, il passe à la réserve et se trouve libéré du service militaire en 1900 sans avoir jamais été appelé à participer aux maneuvres.

D’autres n’auront pas sa chance. Ainsi en 1914, des milliers de jeunes Lorrains et Alsaciens, toujours fidèles à la France, quitteront pour se joindre à l’armée française tandis que des milliers d’autres, incluant pour certains leurs frères ou leurs cousins, iront se battre du côté allemand.