I comme Inondations du siècle 2/2

Si mes ancêtres Guillaumant et Frey ont pu faire face à la crise et aux inondations de janvier 1910 grâce à l’entraide familiale ainsi qu’aux secours offerts par les communautés religieuses et les pouvoirs publics, la situation de Charlotte Campo, mon autre arrière-grand-mère qui vivait à l’autre bout de Paris, était bien différente.

Alors qu’elle n’avait que vingt-six ans, elle avait déjà trois enfants : Suzanne son ainée qui venait tout juste d’avoir sept ans était déjà si mature et obéissante, Gabriel son fils venait de fêter ses quatre ans, le 11 janvier, et ne se débrouillait pas si mal. Le plus difficile, en plus de son travail de couture et de ses tâches quotidiennes, c’était de s’occuper de Solange sa petite dernière qui n’avait que deux ans et demi. C’était une bonne et solide fille mais il fallait encore souvent la porter et Charlotte la trouvait parfois bien lourde sans parler des soins et de l’attention particulière nécessaires à une enfant aussi jeune.

rue Jacquemont dans le 17e arrondissement

Avec son mari Thomas Ferreri, qui était tailleur pour dames, ils habitaient depuis quatre ans dans un bel immeuble en pierre construit en 1891 par l’architecte Jules Chartieau, au 16 de la rue Jacquemont dans le quartier des Épinettes dans le 17e arrondissement.

Immeuble haussmannien au 16 rue Jacquemont, Paris 17e

Construit dans le style haussmannien en vogue à l’époque, l’immeuble de six étages, avait une belle façade décorée et des balcons en fer forgé. Bien sûr, ils habitaient un des étages supérieurs, pas au niveau des chambres de bonnes mais juste l’étage au-dessous. Comme l’édifice avait un ascenseur, cela ne les dérangeait pas trop même s’il fallait parfois attendre longtemps et se tasser à quatre dans le petit espace. Un autre avantage était le métro à quelques rues de là.

Situés au nord-est de Paris, ils étaient chanceux car assez éloignés de la Seine pour ne pas être inondés. Mais, même pour eux, la situation était pénible et semblait empirer de jour en jour. En effet, depuis le 20 janvier, les autorités parisiennes, déjà sur le qui-vive, avaient arrêté toute navigation fluviale, les eaux étant trop hautes pour que les bateaux puissent passer sous les ponts.

http://www.reseau-canope.fr/risquesetsavoirs/paris-perdu-la-crue-de-1910.html

Dans les jours qui suivirent les choses s’étaient précipitées. Alors que la population se massait sur les quais et les ponts pour assister à la montée rapide des eaux, les ascenseurs étaient en panne ainsi que les horloges car la machine à vapeur de la Société Urbaine de distribution d’air comprimé, qui alimentait Paris et sa région, était inondée. Jeanne devait maintenant monter et descendre les cinq étages à pied avec ses trois enfants. Cela faisait bien des marches pour une enfant de deux ans et Charlotte rentrait rarement les mains vides. Quant au landau qui lui était pourtant si utile, il restait sur le palier, car elle n’avait pas la force de le descendre et encore moins de le monter.

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En plus de la pluie voilà que la neige s’en mêlait, que les vents s’étaient levés et que le froid s’intensifiait. Elle et son mari, qui venaient d’Italie, avaient toujours trouvé les hivers gris et humides de Paris difficiles à supporter. Mais cette année 1910 semblait tellement plus pénible que toutes les précédentes. Ce que Charlotte ne savait pas, c’est que le pire était encore à venir.

En quelques jours, des dizaines de milliers de caves et des centaines de rues avaient été submergées par des eaux glacées et polluées. La situation était aggravée par le système d’égouts conçu, cinquante ans plus tôt, par l’ingénieur Belgrand pour le Baron Haussmann, alors préfet de la Seine.

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Ligne de métro en construction submergée par l’eau de la Seine

Les eaux du fleuve, s’étaient engouffrées dans le réseau de 600 kilomètres de conduits et de voûtes ainsi que dans les tunnels du métro qui comprenait dix lignes soit six opérationnelles et quatre en construction. D’ailleurs, il avait fallu complètement en arrêter le service et l’électricité avait dû être coupée dans toute la ville incluant les quartiers non inondés. Aussi, il lui fallait rentrer tôt car les rues n’étaient plus éclairées le soir et la nuit tombait à 17 heures. Sans gaz impossible de faire à manger et de se chauffer. Il fallait s’emmailloter et se serrer sous les draps surtout par les journées très froides où la température descendait sous zéro. Pour s’éclairer, il avait fallu ressortir les lampes à huile et les chandelles.

Alors que l’armée construit des ponts et des passerelles, les fiacres et omnibus à chevaux ont été appelés en renfort pour transporter la foule de Parisiens qui ont besoin de se déplacer.

Enfin, les déplacements étaient plus compliqués que jamais en dépit du fait que Paris comptait alors une dizaine de compagnies de tramways à vapeur, à cheval, à air comprimé et à l’électricité. Face à la défaillance des sources d’énergie modernes, il avait fallu remettre en service les vieux omnibus à chevaux et faire appel aux 75 000 chevaux encore présents dans la ville.

Dans le quartier de l’Alma un boucher vend sa viande sur le trottoir aux domestiques de ce quartier de luxe
Malgré l’inondation, les commerçants restent ouvert et essayent de sauver leurs produits

Quant aux files, elles étaient interminables et se rendre au travail tout comme se ravitailler en produits essentiels relevaient presque de l’exploit.

Avec l’inondation des caves, de nombreux boulangers avaient été inondés et le ravitaillement en pain et autres denrées était devenu difficile. Il fallait souvent se rendre dans des dépôts de pains installés dans les gares et autres lieux publics. Bien vite, en raison de la pénurie, les prix avaient augmenté considérablement. Les sinistrés étaient ravitaillés en bateau tandis que les plus démunis et ceux qui avaient dû être évacués utilisaient les secours des dames de la Croix-Rouge. Les produits des Halles étaient redirigés tant bien que mal vers les quartiers épargnés ou encore les beaux quartiers où la population pouvait payer.

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Même dans les beaux quartiers, il faut aller chercher de l’eau potable à la fontaine publique

Quant à l’eau, si elle était coupée par peur de contamination, il fallait aller la chercher à la borne publique sinon il était recommandé de la faire bouillir.

« …pas d’électricité pendant des semaines ni de gaz pendant des jours, plus d’eau potable, des ordures qui flottent au fil des 80 kilomètres de chaussée inondée,… Les Parisiens vécurent deux mois les pieds dans l’eau et attendirent plusieurs mois avant que les activités ne reprennent leur cours normal. Si ce n’est l’enfer, c’est du moins le purgatoire. Un purgatoire plutôt humide. «  http://www.savoirs.essonne.fr/dossiers/la-terre/environnement/crue-du-siecle-linevitable-rendez-vous/complement/resources/

Les eaux de la Seine étaient montées très vite et certains jours de plusieurs mètres en quelques heures. Mais la décrue semblait prendre une éternité et les progrès de quelques jours pouvaient être anéantis par une journée de pluie. Bien évidemment, les secours se concentraient sur les quartiers les plus touchés par les eaux.

Ne faisant pas partie des sinistrés, Charlotte et sa famille n’avaient pas droit aux différents services de secours pourtant elle aurait bien voulu appeler à l’aide. Cela faisait presque un mois que sa vie, déjà difficile en temps ordinaire, était chambardée. Charlotte se sentait épuisée et, n’en voyant pas la fin, au bord de la dépression. À part son mari et ses enfants, elle n’avait pas de famille et personne sur qui compter. En fait, c’était plutôt sur elle que tout le monde comptait. Bien sûr entre voisins, il y avait une certaine entraide, mais là tout le monde faisait face aux mêmes contraintes et semblait, tout comme elle, à bout de force.

C’est dans cet état d’esprit et probablement après une nuit blanche à chercher comment s’en sortir que Charlotte allait prendre, le jeudi 17 février 1910, une des plus importantes décisions de sa vie pour elle, sa famille et surtout sa petite Solange.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

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