P comme Cher Petit Père

« Cher petit père » ou « Cher petit papa » c’est dans ces termes que mon oncle Roger âgé de 8 ans et ma tante Gilberte, 11 ans, s’adressaient à leur père parti à la guerre. Universallis définit l’expression « petit père » comme le « nom affectueux donné à une autorité ». Donc, même loin d’eux, leur père gardait toute son autorité sur sa famille et surtout ses enfants. Cependant, au fil du temps, c’est surtout « cher petit papa » que les enfants utilisent pour s’adresser à lui.

Carnet militaire d’Edouard Guillaumant remis à la famille aorès sa mort

Dans les mois qui ont suivi la mort de mon grand-père Édouard Guillaumant durant la bataille de la Somme, en septembre 1916, le Ministère de la Guerre a remis à sa famille les quelques effets personnels qu’il avait sur lui. Avec son carnet militaire taché de sang se trouvaient quelques lettres de ses enfants, écrites alors qu’il était au front.

En cette longue fin de semaine à l’occasion de la St-Valentin et de la fête de la famille, ici en Ontario, j’aimerai partager et explorer ces derniers échanges entre deux jeunes enfants et leur père. Cette correspondance, qui va de février à septembre 1916, semble être mensuelle. Elle s’attarde aux petites choses de la vie et exprime le poids de l’absence ainsi que l’attente quotidienne d’un retour ou à tout le moins d’une visite lors d’une permission. 

Première lettre datée de Gilberte à son père

La première lettre datée est du jeudi 3 février 1916.  D’entrée de jeu, Gilberte annonce qu’elle a dessiné des drapeaux, car elle ne se souvient pas du motif de dentelle que lui avait montré son père. C’est l’occasion pour elle de lui dire de revenir lui montrer comment faire, mais aussi de demander un petit bracelet.

Ces drapeaux belge et canadien, au-dessus des lettres RF pour « République française », sont sûrement des dessins qu’elle voit et fait régulièrement à l’école. En cette période de guerre, l’esprit patriotique est exacerbé et on célèbre l’engagement des alliés.

lettre au sujet du bracelet que son père lui a fait au dépôt ou au front

Dimanche 26 mars 1916, Gilberte écrit à son père pour lui dire sa joie de savoir qu’il lui a envoyé le bracelet qu’elle lui avait demandé début février et le remercie de tout coeur.

Photo de leur petit frère André qui était bébé en 1916

Gilberte est heureuse d’avoir reçu son bracelet

Dans une lettre non datée, probablement écrite début avril, Gilberte accuse réception du bracelet qui lui plaît beaucoup. Elle réfère aussi à son petit frère André qu’elle trouve bien gentil et qui a commencé à marcher le 1er avril. Celui-ci venait de fêter son premier anniversaire deux jours plus tôt soit le 30 mars 1916.

Roger aussi a eu un cadeau dans le colis de son père
lettre de la mi ou la fin mai dans laquelle elle s’informe de sa promotion
lettre non datée du mois de mai ou juin car Roger va encore à l’école

Une autre lettre non datée et très courte a été écrite par Roger qui aimait beaucoup dessiner. Il remercie son père pour un colis reçu, probablement le même que celui avec le bracelet. Au bas de la lettre, il a dessiné un soldat français à côté d’un canon. Sans doute, la façon dont il se représentait son père à la guerre.

Roger lui dit qu’il est toujours bien sage et que chaque jour, sa famille attend son retour. Je suis sure qu’Edouard aussi avait bien hâte que la guerre finisse et de rentrer pour toujours auprès de sa famille

Fin mai ou début juin, car elle mentionne lui avoir précédemment envoyé du muguet, la fleur emblématique du 1er mai, Gilberte réfère aussi à une promotion dont je n’ai cependant trouvé aucune trace ni dans son livret ni sur sa fiche militaires. Je pense plutôt qu’Edouard leur avait annoncé son changement d’affectation car en mars 1916, il avait été affecté au 31e régiment qui allait être engage dans la bataille de la Somme quelques mois plus tard.

Lettre avec les drapeaux français et belge

Dans une autre lettre sans date, Roger a également dessiné des drapeaux bleu-blanc-rouge avec à côté le drapeau noir-jaune-rouge de la Belgique qui était alors occupée par les Allemands depuis août 1914. Il lui dit aussi qu’il pense à lui et ne l’oublie pas.

A l’époque la poste est le seul moyen de garder contact et aussi de garder le moral tant pour les familles que pour les soldats. Par contre, avec la plupart des hommes au front, cela devait être tout un défi de livrer tout ce courrier rapidement.

Carte postale ancienne d’un facteur français au début du 20e siècle

Les 7 et 8 juillet 1916, Gilberte et Roger écrivent à leur père. C’est les vacances scolaires et les trois enfants sont à Alfortville avec leur grand-mère Aline et probablement leur tante Flore et son mari Fernand. Après s’être installés à Paris suite aux inondations de 1910, ceux-ci sont retournés à Alfortville probablement peu avant ou après la mort du père de Fernand, fin janvier 1916. C’est la plus longue lettre de Gilberte à son père. Dans le coin gauche, elle a inséré un trèfle à quatre feuilles pour lui porter bonheur.

Une fois de plus, elle lui parle de son petit frère André qui est plein de joie de vivre. Elle lui fait même signer la lettre. Ce qui est presqu’ incroyable pour un enfant de 15 mois même si sa main était guidée par celle de sa soeur.

De plus, c’est très touchant pour moi de lire les impressions de ma tante au sujet de mon père alors bambin. Adulte et avec ses enfants, il était très discret et manifestait rarement ses sentiments.

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Lettre de Roger à Alfortville

Roger quant à lui envoie une petite lettre dans laquelle il parle de la Seine qui a encore monté. Leur maison sur la rue des Lilas est à quelques mètres des berges. 

Les deux enfants parlent d’une permission. Roger pour dans 15 jours soit fin juillet, tandis que Gilberte souhaite que ce soit pour toujours. Cette permission va bien avoir lieu et ce sera la dernière fois qu’Édouard verra ses enfants et surtout son petit André qu’il connaît à peine car celui-ci est né fin mars 1915, alors qu’il avait déjà répondu à l’appel de mobilisation du 14 décembre 1914, puis avait été affecté au 31e régiment d’infanterie mi-mars 1915.

Dernière lettre de Roger à son père en septembre 1916

Bien qu’elle ne soit pas datée la dernière lettre de Roger a probablement été écrite en septembre 1916, alors que l’école a repris et qu’il est en huitième année soit la quatrième année du primaire. Il vient tout juste d’avoir 9 ans. Au bas de sa courte lettre, il a dessiné un soldat qui porte un drapeau.

Chaque fois qu’il le pouvait, Edouard envoyait quelque chose à ses enfants. Souvent de menus objets comme un petit bracelet qu’il a fabriqué pour sa fille, des morceaux d’aluminium pour son fils, une belle feuille de chêne tandis qu’eux lui répondent avec des dessins et un trèfle à quatre feuilles. Autant de petites attentions qui servent à garder et resserrer le lien qui les unis et à tromper l’absence et l’ennui.

Broche de St-Georges qu’Edouard gardait sur lui

Parmi les autres effets personnels remis à sa famille, il y avait aussi une broche de St-Georges terrassant le dragon. St-Georges est le patron des chevaliers et par extension des soldats. Je ne connais pas l’origine de cette broche qu’il gardait probablement comme porte bonheur car il était très religieux.

Malheureusement, tout comme les 9,7 millions d’autres soldats qui trouvèrent la mort durant la première guerre mondiale, ni le trèfle à quatre feuilles de sa fille, ni la broche de St-Georges ne réussissent à protéger Édouard. A l’instar de 1,4 millions de français, il était mort pour la France, laissant une veuve et trois orphelins. 

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

4 commentaires sur « P comme Cher Petit Père »

  1. Vraiment très émouvant de voir et lire les lettres de ma grand-mère enfant , s’adressant à son père pendant toutes ces années. On les imagine devant leurs feuilles et dire toute l’attente de le voir un jour revenir vers eux tous. Vraiment merci pour ce travail de mémoire familiale . Je vais la partager avec mes garçons car c’est aussi un bout de leur histoire .

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