D comme Décédé à l’ambulance

Un poste de secours dans une tranchée: des infirmiers et un médecin portent les premiers secours à un blessé

« Décédé à l’ambulance 16/4 » et « Bouchavesnes », rajouté entre deux lignes, voilà ce qui est écrit sur le registre matricule de mon grand-père Édouard Guillaumant. Le registre mentionne aussi qu’il a été blessé le 14 septembre 1916 et est décédé le 17 septembre 1916 suite à des blessures de guerre. Le type et la nature des blessures ne sont toutefois pas spécifiés. 

Extrait du registre militaire de mon grand-père Édouard Guillaumant décédé à l’ambulance 16/4, 17 septembre 1916

Pourtant, certains de ses compagnons d’armes, ayant voulu lui rendre visite après la guerre, furent étonnés d’apprendre sa mort. Ils pensaient qu’il s’en était sorti et ne le voyant pas revenir au front, en avaient conclu qu’il était rentré chez lui, en convalescence.

Extrait du registre militaire de mon grand-père Édouard Guillaumant affecté aux services auxiliaires et sans instruction militaire

Lors de son service militaire en 1901, Édouard avait été affecté aux services auxiliaires à cause d’une myopie importante et n’avait donc pas reçu d’instruction militaire. Cependant, après l’hécatombe des premiers mois de la guerre durant lesquels, la Commission de réforme le classe apte au service armé le 14 novembre 1914. En effet, du 3 août au 1er novembre 1914, la France avait perdu 246,000 hommes et tout homme valide était demandé en renfort.

Ayant rejoint le 146e régiment d’infanterie un mois plus tard, c’est alors qu’il a dû être formé au maniement des armes. En mars 1915, Édouard est passé au 31e régiment puis, a été affecté à la 3e compagnie le 6 juillet 1916. Pendant ce temps, la bataille de Verdun fait rage depuis mars 1916 et la bataille de la Somme a débutée le 1er juillet 1916.

Or, le journal de marches et opérations de son régiment en date du 14 septembre relate sur trois pages (p. 23, 24 et 25), les combats de la journée engagés entre Bouchavesnes et Rancourt dans la Somme. En voici quelques extraits:

Journal de marches et opérations du 31e régiment d’infanterie les 11 et 12 septembre 1916. J.M.O. 26 N 605/9 p. 23
Site mémoire des hommes. https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/
Journal de marches et opérations du 31e régiment d’infanterie les 11 et 12 septembre 1916. J.M.O. 26 N 605/9 p. 23
Site mémoire des hommes. https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/
Journal de marches et opérations du 31e régiment d’infanterie les 11 et 12 septembre 1916. J.M.O. 26 N 605/9 p. 24
Site mémoire des hommes. https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Ainsi, si l’opération avait été soigneusement planifiée, les choses en sont allées autrement. Le 31e régiment n’a pas pu bénéficier du support que le 60e régiment était supposé lui apporter.

Journal de marches et opérations du 31e régiment d’infanterie les 11 et 12 septembre 1916. J.M.O. 26 N 605/9 p. 25
Site mémoire des hommes. https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Au final, ça s’est traduit par peu de terrain gagné et surtout par des pertes importantes tant parmi les officiers et sous-officiers que les soldats. Tous heureusement ne sont pas morts et alors qu’à la nuit tombée, on s’affairait à ramasser les blessés, les tirs ennemis continuaient.

Journal de marches et opérations du 31e régiment d’infanterie les 11 et 12 septembre 1916. J.M.O. 26 N 605/9 p. 25
Site mémoire des hommes. https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Une fois évacués, les blessés ont été transportés au poste de secours du bois Aiguille où sont également rassemblés les soldats des bataillons trop éprouvés et mis en réserve. Les postes de secours sont des abris sommaires souterrains ou faits de rondins où on prodigue tout au plus des soins de base comme l’installation d’attelles, de pansements ou de garrots pour arrêter les hémorragies. Comme l’explique les historiens Christine Debue-Barazer et Sébastien Perrolat dans leur article de 2008 intitulé 1914-18: guerre, chirurgie, image, les postes de secours composés d’un médecin aidé d’infirmiers et de brancardiers sont très rapidement engorgés et incapables d’apporter de véritables soins. https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2008-1-page-233.htm

Ill.1
Herbecourt (Somme): Poste de secours installé dans des ruines. Des infirmiers s’occupent d’un blessé sur un brancard, plus loin des soldats sont en grande discussion. En arrière plan, une charrette marquée d’une croix rouge qui sert probablement à transporter les blessés.

« Le déploiement des formations sanitaires de combat, c’est-à-dire des ambulances, des hôpitaux d’ambulance (appelés ambulances dans les années 1880), des hôpitaux sédentaires et de campagne constitue l’ensemble de l’organisation matérielle sous tentes ou sous baraques en bois. » Les hôpitaux militaires sous tentes et baraqués au XIXe siècle, les hôpitaux ambulances, par Nicolas Meynen, https://journals.openedition.org/rha/6543?lang=en#tocto1n3

À partir du poste de secours, les blessés qui n’ont souvent été vu que superficiellement et après une période d’attente plus ou moins longue, sont transportés à l’ambulance qui est une formation hospitalière de première ligne permettant aux médecins d’être proches des zones de combat. Elles sont situées un peu en retrait, souvent dans des lieux réaffectés comme des granges, des écoles, des installations municipales ou encore sous des tentes comme durant les guerres précédentes.

Les ambulances s’organisent pour transporter le plus grand nombre de blessés possible

Or cette période de prise en charge est critique car de quelques heures à quelques jours après avoir été blessés les soldats, incluant ceux qui normalement devraient s’en sortir, risquent d’avoir des complications septiques. Les conditions sanitaires déficientes, les soins inadéquats, le manque de matériel et de personnel font que les plaies s’infectent et que les soldats meurent non pas de leurs blessures, comme mentionné à leur dossier, mais d’infections dues au manque de soins appropriés. À en croire la surprise de ses compagnons, il semblerait que ce soit exactement ce qui est arrivé à mon grand-père. Blessé le 14 septembre, il va mourir trois jours plus tard le 17 septembre de blessures qui auraient probablement pu être soignées dans des circonstances plus favorables.

Carte de la région, entre Rancourt et Boucharesne, où se battait le 31e régiment d’infanterie et montrant la distance des services sanitaires appelés « ambulance » situés à 50 kilomètres de là.

Alors que les corps de l’armée tiennent des journaux des marches et des opérations, il en est de même pour les ambulances. Or, pour la période du 14 novembre 1914 au 11 février 1917, le journal de marche de l’ambulance 16/4 la place à Laboissière dans la Somme qui se trouve à plus d’une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Bouchavesnes et des combats. Normalement, l’ambulance est supposée être à une dizaine ou vingtaine de kilomètres. Je ne connais pas les circonstances qui ont menées à l’implication d’une unité sanitaire située si loin de la zone de combat. Cependant, les délais et le temps de transport ont possiblement nui aux chances de survie de mon grand-père.

Répertoire des formations sanitaires en zones de guerre pour 1914-1918

L’organisation de l’évacuation des blessés mise en place en août 1914 est basée sur des hypothèses qui se révèlent rapidement erronées. La guerre devait être courte et pourtant elle dure, l’«offensive à outrance» devait être un succès mais elle s’avère être un échec qui ne fait que grossir le flux de blessés, on s’attendait à 80% de blessures par balles or 75% des blessés présentent des plaies dues à des éclats d’obus, plus profondes et souvent contaminées par des débris. Très tôt, les médecins sur place alertent le commandement et le service de santé militaire sur les insuffisances structurelles du dispositif de secours. Le Figaro, L’évacuation des blessés pendant la Grande Guerre, par Camille Lestienne, publié le 23 octobre 2014

Dès les premiers mois de la guerre, les nombreuses failles du système en place sont identifiées et un nouveau plan doit être établi en toute urgence. Malheureusement pour Édouard et bien d’autres de ses compagnons d’armes, il faudra attendre 1917, avant que plusieurs directives soient émises par le ministère de la Guerre et que les multiples lacunes du système de soins en place soient enfin corrigées. Ces correctifs comprenaient, entre autres, une meilleure formation du personnel médical peu habitué aux situations et aux armes de guerre comme les obus, les gaz, et les lance-flammes, et une meilleure répartition des effectifs sanitaires. 

Des blessés attendent d’embarquer dans un train sanitaire à la gare de Cambrai en 1916. Rue des Archives/Tallandier

De plus, l’accent a été mis sur le triage et un diagnostic rapide afin de pouvoir améliorer la qualité des premiers soins prodigués comme l’arrêt d’une hémorragie ou l’administration d’un vaccin antitétanique. Cela permet aussi d’intervenir et d’opérer plus rapidement et de mieux coordonner les évacuations par « convois-express sanitaires » pour les cas graves et complexes ou par omnibus pour les blessés légers. Avec le temps, des solutions sont identifiées et des améliorations sont apportées en continu. Bien sur, l’entreprise est colossale car on parle ici de milliers d’hommes à trier, transporter, soigner et opérer.

Mais tout ça a pris du temps à mettre en place. Un temps pendant lequel bien des vies n’ont pas pu être sauvées. Des vies comme celle d’Édouard. Pour nous, ses petits-enfants, il était le grand-père que nous n’aurions jamais l’occasion de connaître.  Pour mon père, par contre, c’était une absence et probablement des regrets plus cruels puisque son père était mort alors qu’il n’avait même pas 18 mois. 

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

6 commentaires sur « D comme Décédé à l’ambulance »

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