T comme clinique Tarnier

Statue de Tarnier au coin de la rue d’Assas là où se trouvait la clinique Tarnier

En parcourant les actes de naissance des trois enfants de Christine Frey et Édouard Jean Guillaumant, mes grands-parents paternels, j’avais noté que mon père et sa soeur, de dix ans son aînée, étaient nés tous les deux au 89 rue d’Assas, dans le 6e arrondissement de Paris.

En 1907, leur deuxième enfant était venu au monde chez la sage-femme, dans le 17e arrondissement, alors qu’ils habitaient Villeneuve-St-Georges, situé à une trentaine de kilomètres de là. Christine était alors assistée par sa mère qui habitait avec la famille.

Si le choix de la maternité sur la rue d’Assas semblait logique en 1904, alors que la famille demeurait dans le quartier sur la rue du Cherche-Midi, j’étais un peu surprise que Christine y soit retournée dix ans plus tard, alors qu’ils habitaient Neuilly-sur-Seine. Qu’y avait-il donc à cette adresse?

Rue d’Assas et la Clinique Tarnier vers 1905

Le 89 rue d’Assas est situé à l’angle de la rue des Charteux. Encore de nos jours, on peut y trouver un édifice bordé sur sa troisième face par l’avenue de l’Observatoire, qui longe la promenade du jardin des Grands Explorateurs adjacent au jardin du Luxembourg. Le terrain a déjà fait partie du jardin alors que c’était l’emplacement de l’ancienne pépinière.

Dès sa conception, l’édifice devait héberger la clinique d’obstétrique attachée à la faculté de médecine. Celle-ci devait déménager afin de permettre des travaux d’agrandissement de la faculté. La nouvelle clinique, d’abord nommée clinique de la rue d’Assas, est inaugurée en 1881 et compte 74 lits.  

En 1897, elle est rebaptisée clinique d’accouchement Tarnier en hommage au professeur Stéphane Tarnier (1828-1897) qui était décédé quelques semaines plus tôt.

L’Obstétrique troisième volume 1898 Gallica

«  Tarnier par ses découvertes, fut un bienfaiteur de l’humanité : en témoignage de reconnaissance, le Conseil de surveillance de l’Assistance publique, sur la proposition de M. le Directeur général, a décidé que l’hôpital où il avait fait son enseignement dans ces dernières années, s’appellerait désormais la Clinique Tarnier. »

Stéphane Tarnier dirigeait la clinique et y enseignait depuis 1886. En plus de son travail d’obstétricien et de professeur, on lui doit, entre autres, une amélioration des forceps ainsi que de grands progrès au niveau de l’aseptisation des pratiques d’accouchement permettant ainsi de contrôler les fièvres puerpérales qui étaient hautement contagieuses et fauchaient court la vie de nombreuses nouvelles mères.

Monument à l’effigie de Stéphane Tarnier
apposé au mur de la clinique à l’angle de la rue d’Assas

Éventuellement, un monument à l’effigie de Stéphane Tarnier fut érigé à l’angle de la rue d’Assas. On peut y lire l’épitaphe suivante : « Au maître qui consacra sa vie aux mères et aux enfants » (de la part de) ses collègues, ses élèves, ses amis, ses admirateurs.

L’établissement, communément appelé clinique Tarnier, gardera sa vocation première jusqu’aux années 60. Cependant, tout au long de ses quelque 80 années d’opération, la clinique fut l’objet de nombreuses doléances tant de la part du personnel médical que des patientes. L’édifice était tout simplement trop petit et sa forme imposait de nombreuses contraintes quant à son aménagement intérieur. Ainsi, les patientes, installées dans des salles communes, ont très peu d’intimité. Plus tard, des groupes plus restreints seront créés grâce à l’installation de rideaux ou de paravents. Pour les médecins, il manquait de salles d’accouchement et avec seulement trois chambres fermées, il était difficile d’isoler les patientes contagieuses mettant ainsi à risque les autres mères.

Néanmoins, au cours des années, de nombreuses améliorations ont été apportées à la clinique. D’abord sous Pierre Budin, qui dirigera la clinique de 1898 jusqu’à sa mort en 1907. Alors qu’il avait demandé l’ajout d’un étage à l’édifice, on ne lui a accordé que l’aménagement, sous les combles, de quatre salles communes pouvant accueillir une quarantaine de lits. Il semble que ce soit le mieux qu’on ait pu faire. Par contre, son successeur obtiendra entre 1910 et 1916 l’installation d’une salle d’opération et une autre de stérilisation.

Je ne suis pas sure que ces améliorations aient eu un impact notable sur l’expérience de ma grand-mère. Mais peut-être a-t-elle bénéficié d’un peu plus d’intimité lors de son deuxième séjour à la clinique. Quoique se retrouver sous les combles au mois de mars, elle risque d’avoir eu très froid. D’ailleurs, les coûts d’exploitation de la bâtisse étaient une des plaintes récurrentes des administrateurs.

Ma grand-mère est née en 1883 chez ses parents et probablement avec l’aide d’une sage-femme, comme cela se faisait couramment à l’époque. En fait, les choses commençaient alors à changer et l’hôpital n’étaient plus réservés aux pauvres et aux indigents. Par contre, les femmes qui y accouchaient, y mouraient beaucoup plus souvent qu’à la maison. Cependant, à vingt et un ans, elle avait choisi d’accoucher de son premier enfant à la clinique et y revenait dix ans plus tard pour son dernier.

Fin mars 1915, alors que Christine va accoucher de ce troisième enfant, son mari est parti à la guerre depuis déjà de nombreux mois et c’est sa mère qui l’aide avec ses deux enfants de sept et dix ans. Aussi, peut-être, se sentait-elle plus en sécurité à la clinique? Ou encore pouvait-elle y rester plus longtemps pour se relever de l’accouchement? Ou craignait-elle d’avoir un accouchement difficile? J’imagine qu’on ne le saura jamais.

salle de stérilisation, maison des consultation des nourrissons
modèle Pierre Budin, Gallica

Il se peut que ce soit aussi pour le suivi offert par la clinique Tarnier. En effet, Pierre Budin en plus d’être un accoucheur était un pédiatre. Ainsi, de l’aide à l’allaitement incluant du lait stérilisé et des conseils étaient probablement prodigués aux jeunes mères.

Son maître Tarnier s’était consacré à sauver les mères et Budin poursuivait son oeuvre. De plus, comme plusieurs de ses collègues, il cherchait par divers moyens à réduire l’importante mortalité infantile, alors qu’environ 20% des enfants mouraient avant d’avoir un an. Un des précurseurs du mouvement, Pierre Budin a organisé des consultations pour les nourrissons, dès 1892. On y offrait un suivi des jeunes mères et de leur nourrisson, leur donnant des conseils sur les meilleures pratiques d’hygiène et de nutrition. En 1900, il fondait des dispensaires pour enfants et un an plus tard, il cofondait la Ligue contre la mortalité infantile.

L’Oeuvre de la goutte de lait dispensaire de Belleville, 1903
Geoffroy Jean (1853-1924)
Panneau central du triptyque
Petit Palais, museespariscollections.paris.fr

Budin était aussi un ardent défenseur de l’allaitement maternel car il avait établi que les morts fulgurantes, résultant de la déshydratation due aux gastro-entérites, étaient principalement causées par le lait de vache contaminé acheté par les mères. Aussi, dès 1905, il s’était associé à l’oeuvre de la « Goutte de lait » initiée en 1894, par un médecin rural. Partie d’un village de Normandie, l’initiative avait fait boule de neige et s’étendait à travers la France et même à l’étranger.

L’Oeuvre de la goutte de lait
dispensaire de Belleville, 1903
Geoffroy Jean (1853-1924)
Panneau gauche du triptyque
Petit Palais, museespariscollections.paris.fr

Les dispensaires de Budin tout comme l’oeuvre caritative de la « Goutte de lait » offraient un suivi médical des bébés incluant une pesée et un entretien avec les mères afin de faire le point sur les progrès enregistrés, les difficultés rencontrées et répondre à leurs questions. Les enfants étaient suivis chaque semaine jusqu’au sevrage. Les mères étaient encouragées à allaiter et dans les cas où leur lait était insuffisant, elles pouvaient recevoir du lait stérilisé et maternisé. Celui-ci était déjà dans des bouteilles individuelles auxquelles il suffisait de mettre une tétine. Ce lait était soit fourni gratuitement soit offert à prix réduit. Pour les femmes, qui devaient souvent continuer à travailler, cet apport en lait sain était important.

Sur le site des musées de Paris, le tableau « L’Oeuvre de la goutte de lait: Dispensaire de Belleville » est accompagné de la note suivante : « À la fin du 19e siècle, est entreprise la diffusion des règles de la puériculture dans les milieux jusqu’alors peu touchés par la médecine. Ainsi, se mettent en place des institutions médicales, comme les « Gouttes de lait », destinées à diminuer la mortalité infantile dans la classe ouvrière, en préservant la petite enfance des maladies causées par une mauvaise alimentation. La surveillance régulière de la croissance du nourrisson y est organisée; il est pesé, soigné lorsqu’il souffre de troubles digestifs ; les consultations sont suivies de distribution de lait offrant toutes les garanties de pureté et de stérilisation » (in Catalogue, 1987 Musée de l’assistance publique, p. 127)

Donc, au moment de quitter la clinique Tarnier, après avoir reçu du support durant son séjour de plusieurs jours, Christine a probablement été redirigée vers un dispensaire proche de chez elle.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « T comme clinique Tarnier »

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