U comme Urgence! Urgences!

Période révolutionnaire : Eugène Béricourt, Repas fraternel en l’honneur de la liberté, Paris, 1794,
Gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France

En généalogie, on rassemble tant de documents qu’il est bon de revisiter certains d’entre eux de temps à autre. C’est ainsi que je suis tombée sur cet acte de mariage de mes ancêtres directs de 6e génération : Jean Charles Barthélemy Guillauman et Marie Jeanne Gervaise datant du 28 août 1792. 

L’acte figurant au registre de l’église St Nicolas de Meung-sur-Loire se lit comme suit :

Archives départementales du Loiret – Meung-sur-Loire (paroisse Saint-Nicolas)
Baptêmes, Mariages, Sépultures : registres paroissiaux (1786-1792) page 185/214

M (Mariage) Jean Charles Barthelemi Guillauman Marie Jeanne Gervaise Le vingt huit août mil sept cent quatre vingt douze après la publication d’un ban seulement canoniquement faite dans cette paroisse sans opposition ou empêchement quelconque, dispense des deux autres obtenue par les parties intéressées, de monsieur l’évêque du département du Loiret en date du vingt sept des mois et an susdits, signé « sceptiec vie-epis » (?) et plus bas Voillaume fre (frère), les fiançailles célébrées immédiatement avant le mariage d’après la permission à nous accordée.

Archives départementales du Loiret – Meung-sur-Loire (paroisse Saint-Nicolas)
Baptêmes, Mariages, Sépultures : registres paroissiaux (1786-1792) page 186/214

Je prêtre vicaire, soussigné, vu le consentement du père de la future dont la procuration est cy jointe, duement contrôlée et enregistrée, ai pris le mutuel consentement de Jean Charles Barthélemy Guillauman, fils majeur de défunt Jean Guillauman et Marie Drapeau d’une part et de Marie Jeanne Gervaise, fille mineure de Nicolas Gervaise et Jeanne Cresset tous deux de cette paroisse d’autre part, puis les ai conjoins en légitime mariage par paroles de présent et leur ai solennellement donné la bénédiction nuptiale en présence du côté de l’époux de Marie Espérance Clessis belle-mère, de Marie Marguerite Guillauman soeur, de Mathieu Guillauman son oncle, de Joseph Bertin aussi oncle, André Bonté et Louis Chicoineau cousins issus de germains et de Anne Chapeau, tante. Et en présence du côté de l’épouse de Nicolas Gallard, fondé de procuration, de Jeanne Creuset mère, de Nicolas Joseph  Gervaise son frère, de Louis Joseph Gervaise aussi frère, de Marie Magdeleine Cresset tante et d’autres parents et amis dont plusieurs ont signé avec nous ainsi que l’époux et l’épouse.Signatures: J+B+C Guillaument, Marie Jeanne Gervaise, Nicolas Joseph Gervaise, Louis Joseph Gervais, Jeanne Cresset, Nicolas Gallard, Marie Madeleine Cresset, Marguerite Guillauman, François Letermes, André Bonté, Louis Chicoino, Festier vicaire. 

La procuration rédigée par le père de la mariée la semaine précédente et attachée au registre n’explique pas l’absence du père de la mariée qui a probablement eu recours à un notaire ou à un écrivain public. Les derniers mots écrits de sa main sont laborieux soit par manque d’instruction, soit peut-être à cause de la maladie. Il est alors âgé de cinquante-huit ans et vivra encore une quinzaine d’années.

Archives départementales du Loiret –
Meung-sur-Loire (paroisse Saint-Nicolas)
Baptêmes, Mariages, Sépultures : registres paroissiaux (1786-1792) page 184/214

Je soussigné Nicolas Gervaise, marchand chairtcutier [de nos jours charcutier] demeurant à Meung sur Loire paroisse de St Liphard donne pouvoir à Nicolas Gallard, cordonnier demeurant à Meung-sur-Loire paroisse de St Liphard, de pour moi et en mon nom assister à la célébration de mariage de Marie Jeanne Gervaise ma fille et de Jean Charles Barthélemy Guillauman scieur de long fils majeur de défunts Jean Guillauman vivant scieur de long audit Meung et de Marie Chapeau sa mère, qui aura lieu le 28 des présents mois et ans, de donner son consentement et de signer pour moi en vertu des présentes partout où besoin sera et généralement faire à ce sujet tout ce qui conviendra faire. A Meung le 20 août 1792. Et autographié par le signataire : approuvé d’écriture … Nicolas Gervaise  Dans la marge gauche on peut lire : registre à Meung le vingt six août 1792  … vingt sole ( probablement pour les frais d’enregistrement)

Donc, en ce mardi 28 août 1792, il y avait urgence au point d’obtenir une dispense pour deux des trois bans réglementaires, célébrer le mariage dès le lendemain de l’obtention de cette dispense et les fiançailles le jour du mariage au lieu de la veille selon la tradition régionale. Jean Charles Barthélemy a alors vingt-neuf ans et Marie Jeanne vingt ans et presque dix mois.

La raison de cette hâte nous est probablement révélée dans un autre acte enregistré exactement dix semaines plus tard alors qu’on apprend la naissance de leur fils aîné Louis Charles Joseph Guillauman le vendredi 9 novembre 1792.

Archives départementales du Loiret – Meung-sur-Loire (paroisse Saint-Nicolas)
Baptêmes, Mariages, Sépultures : registres paroissiaux (1786-1792)
page 197/214

B (Baptême) Louis Charles Joseph Guillauman Le neuf novembre mil sept cent quatre vingt douze a été par nous, soussigné, baptisé Louis Charles Joseph, né ce jour, sur cette paroisse, du légitime mariage de Jean-Charles-Brthelemi Guillauman et Marie-Jeanne Gervais. Le parain a été Louis Joseph Gervais, oncle de l’enfant et la Maraine Marguerite Guillauman, tante, qui ont signé avec moi. S. Marguerite Guillaument Louis, Josephe Gervaise, Maillot vic.

Mais revenons à ce mariage célébré fin août 1792. La mariée est à quelques semaines d’accoucher. On peut se demander ce qui justifie un tel retard. Il y a fort à parier que de nombreuses discussions et négociations ont pris place. Mais ça les registres ne le mentionnent pas. 

On sait cependant que toute femme non mariée était tenue de faire une déclaration de grossesse aux autorités. Instituée en 1556 par un édit d’Henri II, pour limiter les infanticides et abandons, cette déclaration formalisait une pratique datant du moyen-âge permettant aux femmes séduites d’obtenir sinon le mariage, à tout le moins le support financier du père de l’enfant consistant de frais de gésine pour les frais d’accouchement incluant la sage-femme ou le chirurgien et de frais de subsistance pour l’enfant.

Extrait, page 66, de l’article de Marie-Claude Phan : Les déclarations de grossesse en France (XVIe-XVIIIe siècles) : essai institutionnel Perséo 1975- 22-1 pp. 61-88

« Les coutumes en effet attestent – et de façon patent – la pratique de déclarations, mais d’une finalité bien différente. En vertu des anciennes règles « qui fait l’enfant doit le nourrir » et « duc vel dota », les filles grosses peuvent introduite une requête afin d’obtenir du séducteur, le paiement des frais de gésine ou l’entretien de l’enfant – les modalités de démarches variant selon les lieux. Le plus généralement, semble-t-il, une déclaration, faite sous serment par la fille enceinte oblige le père désigné à contribuer aux frais immédiats » …

Extrait, page 85, de l’article de Marie-Claude Phan : Les déclarations de grossesse en France (XVIe-XVIIIe siècles) : essai institutionnel Perséo 1975- 22-1 pp. 61-88

« …En revanche le recours contre le séducteur se révèle un moteur aussi puissant qu’universel, et dans de très nombreux cas manifestement, il justifie seul la démarche. Les déclarations faites à Carcassonne enseignent que souvent un laps de temps important s’écoule entre le moment ou la fille se reconnait enceinte et celui de la déclaration. Celui-ci en revanche suit, en généralement de peu, un évènement tel que fuite du séducteur, rupture, menaces diverses, fiançailles ou mariage de celui-ci avec une autre ; donc tant que les relations entre amants sont bonnes, que la fille espère obtenir ce qui lui a été promis – mariage, entretien -, elle ne fait aucune démarche ; survient un fait qui lui laisse peu ou pas d’espoir, et la voilà qui se présente devant le juge afin d’obtenir une provision, de décider un amant hésitant ou de fléchir des parents réticents. »

Dans le cas qui nous intéresse, Marie Jeanne a obtenu bien plus que des frais de subsistance pour son fils. Le couple aura huit enfants, quatre filles et quatre garçons sur une période de neuf ans. Au moins deux mourront en bas âge et une autre avant de pouvoir fêter ses dix-huit ans. À sa mort en mai 1828, Marie Jeanne n’a que cinquante-neuf ans et ils ont déjà onze petits enfants. Au total, ils en naitra pas moins de trente trois.

Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Quelques jours avant la naissance de Louis Charles Joseph, soit le mardi 23 octobre 1792, la famille était à nouveau réunie pour célébrer un nouveau mariage aux procédures quasiment identiques à celui du 28 août.

Archives départementales du Loiret – Meung-sur-Loire (paroisse Saint-Nicolas)
Baptêmes, Mariages, Sépultures : registres paroissiaux (1) (1786-1792) page 193/214

M (Mariage) Urbin Félix Marquis et Marie Marguerite Guillauman Le vingt trois octobre mil sept cent quatre vingt douze après la publication d’un ban canoniquement faite tant dans cette paroisse que dans celle de St Georges l’Homme diocèse de Tours, dispenses des deux autres obtenues de Mr l’évêque du département du Loiret en date du vingt deux du courant signé « sceptiec vie-epis » (?) et plus bas Voillaume fre (frère) pour la future et également pour le futur de Mr l’évêque d’Indre et Loire en date du onze du présent mois signé + Saboir (?) évêque sans empêchement ni opposition quelconque comme il compte par le certificat du fre curé de St Georges l’Hommes en date du huit du présent mois et au porté sur la dispense de Mr l’évêque de Tour, les fiançailles célébrées immédiatement avant le mariage d’après la permission à nous accordée. Je prêtre vicaire soussigné vu la procuration de la mère du futur cy jointe dument contrôlée et enregistrée le neuf du présent mois et an ai pris le mutuel consentement de Urbin Félix Marquis boulanger, fils mineur de défunt René Marquis et de André Defaix de fait de cette paroisse et de droit de celle de St Georges d’Hommes d’une part, et de Marie Marguerite Guillauman fille aussi mineure de défunts Jean Guillauman et de Marie Drapeau de fait et de droit de cette paroisse d’autre part, puis les ai conjoins en légitime mariage par paroles de présent et leur ai donné solennellement la bénédiction nuptiale en présence du côté de l’époux de Guillaume Meunier fondé de procuration de Nicolas Gaillard et Pierre François Pougon amis, du côté de l’épouse en présence de Jean Charles Bartelemi Guillauman son frère, de Louis Chicoineau cousin, de Marie Espérance Clessis sa belle-mère, de Marie Jeanne Gervais, de Marguerite et Marie Anne Croyer et d’autres parents et amis qui sont les soussignés ont dit ne le savoir de ce enquis. Signé : Marguerite Guillaumant, Guillaume Meunier, J+C+B Guillaument, Louis Chicoineau et ? Gallard, François Pougon, Marie Anne Gervaise, Marie Esperance Clesis, Marguerite Croyez, Marieanne Croyer, Sestier ou Festier (?) Vicaire

LE 10 AOÛT 1792. Gerard, Baron François (1770-1837)
© Photo RMN-Grand Palais – J.-G. Berizzi

Toutefois, à moins que la mariée ait fait une fausse couche dans les jours et semaines ayant suivi, l’urgence semble tout autre. Car en 1792, on est en pleine période révolutionnaire et bien des choses changent très rapidement. Ainsi quelques mois plus tôt, soit le 10 août 1792, la monarchie française est tombée, le roi et sa famille ont été arrêtés et emprisonnés après une émeute sanglante. Le 22 septembre, la république a été proclamée. La France connaît aussi des changements au niveau légal avec l’adoption de nouvelles lois civiles et pénales concernant, entre autres, le droit de la famille incluant le divorce, les héritages et les droits des enfants nés hors mariage.

Le mariage d’Urbin et de Marie Marguerite sera un des derniers célébrés à l’église St Nicolas et le baptême de Louis Charles Joseph Guillauman sera le dernier acte enregistré au registre par le curé vicaire.

Archives départementales du Loiret – Meung-sur-Loire (paroisse Saint-Nicolas)
Baptêmes, Mariages, Sépultures : registres paroissiaux (1786-1792) page 197/214

13-9-1792 Arrêté Le présent registre arrêté par nous maire de la ville de Meung au … de l’inventaire fait de la totalité des registres de la … … … … de Saint Liphard…, Par nous accompagnés du greffier ord. de la ville, ce treize novembre mil sept sent quatre vingt douze, l’an premier de la République pour être déposé conformément à la loy du 20 septembre dernier. Les officiers publics nommés par procès-verbal du 13 novembre 1792 sont les Citoyens Dubois Thevanne de Meung – Louis Allard du Bardon – et Jean Agou de la Nivelle.

Dès la mi-novembre 1792, les registres faisant état des baptêmes, mariages et sépultures sont réquisitionnés par les autorités civiles. À partir de ce moment l’administration de l’état civil en France devient la responsabilité des maires et de leurs adjoints. On ne parle plus de baptêmes mais de naissances, ni de sépultures mais de décès. Avec l’emphase maintenant mise sur l’identification précise des individus, les déclarations se formalisent et commencent à fournir beaucoup plus d’informations sur les parties prenantes.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « U comme Urgence! Urgences! »

  1. Frais de gésine… que de nouveaux mots pour enrichir notre vocabulaire! Sans blague, ces chroniques sont vraiment très instructives.

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