D comme Démobilisation

Arrivée en gare de Paris des prisonniers de guerre libérés

Rapatrié en France le 16 mai 1945, mon père André Guillaumant a été démobilisé le 22 juin 1945 après cinq années particulièrement éprouvantes en Allemagne. La guerre était finie depuis seulement un mois mais Paris, elle était libérée depuis août 1944. À l’été 1945, ils sont des milliers à revenir, comme lui, dans leurs familles.

Un retour qui connait son lot de frustrations, de difficultés et de déceptions comme en témoigne le site consacré par Sophie Le Hay à son père Jean Caille qui fut prisonnier de guerre :

Retour en France de milliers de prisonniers de guerre

Si certains, à l’image de R. Claudel se sentent envahis de bonheur en arrivant en France et dont les retrouvailles avec ce qu’il reste de leur famille parviennent à effacer « en une minute tant attendue, cinq années d’exil et de travaux forcés », ce n’est comme pour mon père (qui semble avoir beaucoup moins souffert que lui) loin d’être le cas de tous les prisonniers de guerre. Car lorsqu’ils rentrent dans leur pays en 1945, tout a changé : la France ne correspond plus à celle qu’ils ont quittée cinq ans auparavant et encore moins à celle qu’ils ont souvent idéalisée. Apres avoir vécu la bataille de France et son lot d’horreurs, la débâcle, le statut de prisonnier exile et de nombreuses maltraitances, les bombardements des Allies, la débâcle Allemande pour un certain nombre d’entre eux, un retour le plus souvent chaotique, des files d’attente dans des centres noyés sous l’afflux de rapatriés et manquant de moyens, les prisonniers de guerre sont a bout de nerfs et terriblement déçus par l’accueil qui leur est réservé. Pourtant de nombreux ex prisonniers se sont portés volontaires pour les aides dans ces Centres, mais les rapatries ressentent l’indifférence des Français … https://www.jeancaille-prisonnier-deguerre.fr/ le_retour_des_prisonniers_de_guerre.s.htm

Ainsi, alors qu’il devait quand même s’estimer chanceux d’en revenir vivant, à moins qu’il ait aussi souffert du syndrome de l’imposteur (pourquoi ai-je survécu quand tant d’autres sont morts ?), André rentrait prématurément vieilli, et fragilisé physiquement et mentalement. Entre temps, la vie avait suivi son cours. Alors qu’il avait perdu sa grand-mère, qu’il aimait tant, le 28 mars 1939, soit juste quelques jours après son rappel pour la guerre le 20 mars 1939, à son retour c’est sa mère qu’il a retrouvée mourante. Elle décèdera à la mi-décembre de la même année. Sa soeur Gilberte vivait également des jours difficiles alors que son mari était mort un an plus tôt dans un accident de travail et qu’elle avait quatre jeunes enfants.

Difficile de retrouver ses repaires quand tout a changé et qu’il faut tout reconstruire à commencer par soi-même. Aussi, moins d’un an après son retour et probablement à l’invitation de son frère Roger, André est parti pour les États-Unis.

Paquebot Oregon de la Compagnie des Messageries maritimes

Ayant obtenu son visa de séjour de l’Ambassade américaine le 16 août 1946, il embarque une semaine plus tard le 24 août 1946 au Havre sur le paquebot Oregon qui fait la liaison Le Havre-New York pour y débarquer le 4 septembre. À son arrivée, il se déclare ouvrier mécanicien. Son frère Roger et sa femme Hazel devaient l’attendre fébrilement sur le quai. À moins qu’Hazel n’ai pas pu venir, en ces premiers jours de septembre et de rentrée universitaire.

Manifeste du paquebot Oregon enregistré à son arrivée à New-York le 4 septembre 1946

Alors qu’Ellis Island a été le point d’entrée en Amérique pendant des décennies, au sortir de la guerre, l’ile est utilisée comme camp d’internement pour les prisonniers de guerre allemands, italiens et japonais tandis que l’infirmerie sert à soigner les soldats américains. À la suite de l’afflux de détenus militaires, l’administration a été transférée à Manhattan et les visiteurs étrangers sont accueillis au port de New-York.

Plus de 750 miles ou 1200 kilomètres séparent New-York de Valparaiso

Après être restés probablement un ou deux jours à New-York, il leur restait encore une longue route de plus de 1200 kilomètres à faire pour se rendre jusqu’à Valparaiso, une petite ville universitaire de l’Indiana au sud-est de Chicago. Un trajet qui a permis aux deux frères de reprendre contact, de faire le point et de parler de leur réalité respective après huit d’années de séparation. La dernière visite de Roger et Hazel remontait à l’été 1938, celui qui avait précédé l’entrée en guerre.

Annuaire de Valparaiso 1946

Roger et Hazel sont tous les deux inscrits au bottin téléphonique de 1946. Elle comme professeur à l’université de Valparaiso, lui comme soudeur (welder) chez Robert L Miller. Ils habitent alors au 813 Mound St à quelques minutes à pied du département de Français de l’université.

Mon père nous parlait rarement de son séjour en Amérique à part pour en noter la légèreté de la vie. Il avait été frappé, entre autres, de voir que les personnes âgées, les veuves surtout, n’étaient pas habillées tout en noir comme en France et qu’elles se teignaient les cheveux en rose ou en mauve. Ces commentaires semblent faire écho à un article sur des pilotes, navigateurs, mitrailleurs, etc., français formés aux États-Unis pendant la guerre.

« Les Français qui arrivent aux Etats-Unis … sont stupéfaits. Après la guerre et les privations, ils découvrent l’affluence, le Coca-Cola et les hamburgers, les drive-in et le boogie woogie. « Tout pour nous est sujet d’intérêt et d’étonnement », écrit l’un d’entre eux. « Les magasins regorgent de produits les plus divers, tout est neuf, resplendissant, un spectacle que nous n’avions pas connu depuis longtemps ! » https://france-amerique.com/fr/when-the-free-french-forces-trained-in-the-u-s/

Si le sentiment était tel pour des militaires, ce devait l’être tout autant sinon plus pour quelqu’un ayant connu la misère des camps de travail. D’autant que l’ensemble des pays européens, dévastés par les bombardements, amorçaient une lente reconstruction alors que l’Amérique, elle avait été épargnée.

Le manifeste de l’Oregon indique qu’André comptait rester trois mois. Son frère avait certainement l’espoir qu’il serait séduit et voudrait s’installer aux États-Unis mais probablement que le changement et l’effort d’adaptation nécessaires étaient trop grands. Il devait se sentir déconnecté de cette nouvelle réalité qui s’offrait à lui.

Repartir à zéro ; oui bien-sûr ! Comment faire autrement ! Cependant, il avait déjà 31 ans et après 10 ans consacrés à l’armée ou volés par la guerre, il rêvait d’être chez lui avec les siens. Pour vivre en Amérique, Il lui aurait fallu apprendre une nouvelle langue et trouver sa place dans cette société si différente qui l’attirait sûrement par bien des aspects mais dont il ne partageait pas les valeurs.

De plus, c’était un homme de la grande ville. Se retrouver dans une petite ville d’environ 10,000 habitants (incluant la population estudiantine) dont on fait vite le tour a dû lui être bien difficile. Le sentiment d’être dépendant des autres pour tout ne devait pas être facile à vivre non plus, surtout après une si longue captivité.

J’ignore tout de son retour mais il a dû repartir fin novembre ou début décembre, juste à temps pour passer les fêtes en famille avec sa soeur et ses enfants pour lesquels il ramenait des cadeaux. Probablement en meilleure santé physique et mentale, il avait décidé de refaire sa vie à Paris, sa ville natale.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « D comme Démobilisation »

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