C comme Concierge

Rue du Dragon Robert Doisneau 1946

Tel que je le mentionnais dans un article précédent, Christine Frey, ma grand-mère paternelle, a travaillé comme concierge dans le milieu des années 30. Après le mariage et le départ de ses deux aînés, en pleine crise économique, les revenus de la famille s’étaient nettement amenuisés. Agée de 50 ans, elle vivait au 403 bis rue de Vaugirard dans une petite loge avec son fils cadet (mon père) qui allait bientôt partir pour le service militaire et probablement avec sa mère bien que celle-ci n’apparaisse pas au recensement de 1936. 

Recensement de 1936 : Leurs noms sont mal orthographiés mais, on retrouve Christine Frey épouse Guillaumant
et son fils André, dans le premier logis du 403 bis rue de Vaugirard – Sources Archives de Paris

Avant elle, sa mère Victorine Flore (qui se faisait appeler Aline) Judasse avait aussi travaillé comme concierge à quelques reprises. D’abord, de 1881 à 1882 ou 83, soit au tout début de sa vie de jeune mariée. 

Retronews : petites annonces pour des demandes de postes de concierge parues dans le Figaro du 12 juin 1895

Comme en témoignent ces petites annonces du journal le Figaro ce sont souvent des couples, pour la plupart sans enfants, qui en cette période de crise du logement, offrent leurs services. Souvent, le mari exerce un autre métier mais surtout ça lui permet de seconder sa femme. Car il y a fort à faire pour tenir un immeuble de vingt ou trente logements habités par une centaine de locataires tel que le décrit cet extrait d’un article du magazine Regards du 9 décembre 1937 présentant une enquête d’Henriette Nizan sur les concierges de Paris.

RetroNews: Concierges de Paris, Regards du 9 décembre 1937 p. 15/19
Dans la photo ci-dessus de Robert Doisneau on peut voir que la concierge essaye de contrôler son environnement en indiquant sur le mur que la fontaine (qui est probablement dans la cour) est seulement ouverte de 5h du matin à 7h du soir et qu’il est interdit d’y laver son linge. Il est aussi interdit de stationner dans une section de la cour attenante à la loge et réservée à son usage.

« …La nuit obligation de tirer le cordon sans arrêt, car les enfants, devenus grands, sortent chacun de leur côté. Dans la journée, nous avons un défilé continuel de demandes de renseignements. Pour le courrier, comme il n’est pas monté chez les locataires, ceux-ci viennent le chercher à n’importe quelle heure. Pour le ménage, il y a deux escaliers avec du carrelage blanc et rouge ou blanc et gris, il faut les laver sans cesse, surtout lorsqu’il pleut, si bien que la concierge ne peut même plus faire son marché. Elle doit bien souvent payer une remplaçante pour faire ses achats car il ne faut pas que la loge reste sans surveillance… Donc, pas de repos la nuit et bien du travail le jour. Ne pourrait-on, au moins, adopter pour la porte le système automatique et renoncer à ce fameux cordon que l’on cherche dans un demi-sommeil et qui n’a jamais résolu la question de la sécurité d’une maison… » Vingt-quatre heures par jour, tel est le service que doit assurer un concierge parisien. S’il se fait remplacer, c’est toujours à ses frais et si, en son absence, survient quelque évènement imprévu, quelque accident, il en sera tenu pour responsable.

En réalité les responsabilités de la concierge sont beaucoup plus larges que ça. Ainsi, c’est souvent elle qui reçoit les livraisons ou les différents professionnels venus faire des réparations pendant que les locataires sont au travail. C’est elle aussi qui collecte les loyers et fait visiter les logements à louer. Elle s’occupe également de maintenir la paix et de régler les différends entre locataires.

Pour mes arrière-grands-parents, l’expérience de conciergerie fut donc de courte durée car lors de la déclaration de leur deuxième enfant en août 1883, le couple Frey-Judasse a abandonné la profession et déménagé à quelques rues de là, sur la rue du Maine. En plus d’habiter dans un logement qui consiste souvent en une seule pièce servant à tout faire, le travail de concierge était probablement difficile, sinon impossible, à concilier avec les soins à apporter à un nourrisson et encore moins à une famille qui s’agrandit. 

Aline et Jean ne savaient pas que la profession allait bientôt connaître plusieurs changements importants. Quelques mois plus tard, soit en novembre 1883 et mars 1884, Eugène Poubelle, le tout nouveau préfet de la Seine, allait créer tout un émoi en émettant deux arrêtés : un imposant des bacs à ordures et l’autre instaurant la collecte  régulière des déchets domestiques comme nous le rappelle un article du Figaro du 12 juillet 2017.

« Les propriétaires sont tenus de fournir à leur locataire des récipients «de bois garnis de fer blanc» avec couvercle pour recueillir les déchets. Les bacs seront ensuite sortis dans la rue par les concierges juste avant le ramassage. Le préfet visionnaire, qui organisera également le tout-à-l’égout en 1894, prévoit même un tri sélectif des déchets. Deux boîtes supplémentaires doivent accueillir, l’une les papiers et les chiffons, l’autre les débris de vaisselle et de verre et les coquilles d’huîtres. Cette disposition vite abandonnée sera reprise plus d’un siècle plus tard. » https://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2017/07/12/26010-20170712ARTFIG00265-quand-le-prefet-poubelle-donnait-son-nom-a-la-boite-a-ordures.php

Les petits métiers de Paris: les chiffonniers.
Carte postale début XXème siècle

Même s’ils n’étaient plus directement concernés, ils ont assisté au tôlé tant des propriétaires forcés de payer pour les bacs, que des concierges qui voyaient leur tâche s’alourdir, mais surtout à l’opposition désespérée des milliers de pauvres chiffonniers qui vivaient de la récupération de tout ce qui était encore réutilisable ou monnayable et qui voyaient leur gagne-pain disparaitre. Ils vont donc militer, chercher des appuis et s’attirer la sympathie de journaux comme la Lanterne qui le 23 janvier 1884 n’hésite pas à publier en éditorial que :

« L’ordure qu’il est urgent d’envoyer avant toutes les autres au dépotoir, c’est l’arrêté Poubelle. On y joindrait même son auteur, que nous n’y verrions aucun inconvénient. […] M. Poubelle nous paraît disposer avec une étrange désinvolture de ce qui appartient à tout autre qu’à lui. Ces détritus sont à nous, qui les avons payés quand on nous les a présentés sous forme de victuailles, d’étoffes ou de papier. Il nous plaisait de les abandonner aux chiffonniers ; mais s’il ne nous convient pas d’en faire profiter un entrepreneur désigné par le préfet, notre droit est absolu. »

Mais revenons à mon arrière-grand-mère qui, plusieurs années plus tard, rendue veuve et âgée d’une soixantaine d’année, va reprendre la charge d’une loge. Selon l’acte de mariage de son fils en septembre 1920, l’immeuble dont elle s’occupe est situé au 3 bis Boulevard Victor Hugo, à Neuilly-sur-Seine.

Extrait de l’acte de mariage de Robert Frey et Emilienne Tourte Archives de Paris (13M222)

J’ignore la nature de cet immeuble mais selon le recensement de 1921, il ne s’agit pas d’un immeuble d’habitation car l’adresse n’y apparait pas. Aline est plutôt déclarée comme habitant avec sa fille Christine, ses trois petits-enfants et sa bru au 5 Boulevard Victor Hugo. Là encore, sa position de concierge fut de courte durée car en 1926, la famille Guillaumant ainsi qu’Aline n’habitent plus à cette adresse. On les retrouve en 1931 à Paris, boulevard Garibaldi alors que les trois enfants Guillaumant travaillent pour le ferronnier Paul Kiss.

Recensement de Neuilly-sur-Seine de 1921 – Archives de la Haute Seine
Immeuble de 403 bis rue de Vaugirard où ma grand-mère était concierge

Christine, cependant, semble avoir travaillé comme concierge dans le bel immeuble Haussmannien, sis au 403 bis rue de Vaugirard, dès le milieu des années 30 et jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Elle va mourir quelques mois après le retour de son fils en décembre 45. Entre temps, la profession s’était syndiquée et les lois avaient changé protégeant mieux les concierges des exigences et du bon (ou mauvais) vouloir des propriétaires.

Christine ne s’est jamais remariée, elle y aurait perdu sa maigre allocation de veuve de guerre mais, son amoureux avait une petite chambre de bonne dans le même immeuble de la rue Vaugirard. J’imagine qu’il l’aidait autant qu’il pouvait. Elle avait rencontré Paul Poirrier aux studios Eclipse où elle travaillait comme couturière et lui comme régisseur. De nos jours, cet immeuble sert encore d’habitation, mais le 403, à côté, a été transformé en hôtel.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

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