F comme Familles nombreuses 2/2

Le gâteau des rois représentant une famille de paysans aisés au XVIIIe siècle -Jean-Baptiste Greuze 1774 -Musée Fabre, Montpelier

En ce mois de mai qui est celui de la fête des mères dans de nombreux pays, je vous ai présenté la plus grande famille de mon arbre généalogique. La famille Cuche qui comptait quatorze enfants et qui a vécu à Paris dans la deuxième partie du 19e siècle avec toutes les difficultés que cela comportait.

En matière de familles nombreuses, juste après les Cuche vient le couple de Jean Étienne Judas et Marie Claude Jumeaux, mes ancêtres directs de septième génération, qui ont eu treize enfants. Ils vivaient à la campagne, à Monampteuil un village de l’Aisne proche de Laon. Lui venait de Chevregny, un village situé à deux kilomètres de là. Il était tonnelier comme son père et plusieurs autres artisans de la région, dans ce pays de vignerons et de vinaigriers.

Étienne et Marie Claude venaient tous deux d’une famille de taille moyenne pour l’époque. Marie Claude Jumeaux était la quatrième fille d’une fratrie de six filles et un garçon, tous nés entre 1726 et 1738. Son mari, Jean Étienne Judas était l’ainé d’une fratrie de sept enfants ; cinq filles et deux garçons nés entre 1730 et 1743.

Extrait du relevé des familles de mon arbre ayant le plus d’enfants

Le jour de leur mariage, le 21 mai 1753 à Monampteuil, Jean Étienne était âgé de vingt deux ans et Marie Claude avait dix-neuf ans. Le mariage s’est déroulé dans une certaine urgence pour laquelle ils ont obtenu une dispense pour les deuxième et troisième bans et une célébration de fiançailles la veille du mariage.

Six semaines plus tard, le 2 juillet, ils accueillaient Marie Élizabeth leur première fille. Celle-ci n’a vécu que trois semaines et est décédée le 23 juillet 1753. Peu après, sont nés sept filles dont trois sont mortes en bas âge et cinq garçons dont seul un, a atteint l’âge adulte. Si de leurs treize enfants, cinq ont survécu, seulement quatre se sont mariés dont deux plus d’une fois.

D’abord, il y a Pierre Étienne (1754), mon ancêtre de sixième génération dont j’ai déjà parlé. Celui-ci s’est engagé très jeune pour aller se battre avec les armées napoléoniennes et participer, entre autres, à la campagne contre la Prusse et l’Allemagne. Plus tard, il deviendra lieutenant de gendarmerie.

Il n’a jamais épousé Rose Sauvignier, la mère de ses deux enfants, Rose née à Bonn (1802) et Prosper né à Metz (1803), et l’a même abandonnée à la naissance de leur fils. Beaucoup plus tard, alors qu’il s’était probablement assagi, il s’est marié à deux reprises d’abord en 1815 à l’âge de soixante ans puis, à la mort de sa première épouse, en 1830 alors âgé de soixante-quinze ans. Ses deux enfants, qui ont grandi sans le connaitre, se sont mariés à leur tour et ont eu des enfants. Rose qui a probablement été élevée par sa mère s’est mariée à Paris et a eu un fils tandis que Prosper qui a été placé à Monampteuil chez de la famille, soit ses grands-parents soit une tante, a appris le métier de tisserand, s’est installé dans la région et a fondé famille.

Parmi les filles, l’ainée Marie Jeanne Angélique (1756) s’est mariée à vingt-six ans et a eu au moins cinq garçons et une fille. Les trois derniers nés en 1787, 1789, 1790 ont été ondoyés à la naissance et sont morts le même jour. Marie Charlotte Éléonore (1761) s’est mariée à vingt-quatre ans et a eu deux garçons. Eulalie (1768-1794) est morte à vingt-six ans chez son père. Enfin, Marie Catherine (1773) pour qui je cherche encore à confirmer de l’information.

Signatures d’Étienne Judas et Marie Claude Jumeaux et de plusieurs témoins tel Claude Jumeaux et Jean Florentin Rachet (père et beau-frère de l’épouse)
sur leur acte de mariage célébré le 21 mai 1753 – Archives de l’Aisne

J’ignore s’ils savaient lire et écrire mais à tout le moins Marie Claude et Jean Étienne savaient signer leur nom. Sur leur acte de mariage, l’écriture de Marie Claude apparaît clairement moins assurée que celle de son mari ou que celle de son père Claude Jumeaux.

Malheureusement, tous leurs enfants n’ont pas appris à signer et encore moins à écrire. La situation était la même chez leurs cousins : si les garçons savaient écrire, ce n’était pas le cas des filles. C’est d’autant plus surprenant que Jean Florentin Rachet qui avait épousé Marie Françoise Jumeaux, la soeur ainée de Marie Claude, était clerc laïc ou maitre d’école. À l’époque, l’école n’était pas gratuite et on peut en déduire qu’on préférait garder les filles à la maison pour aider leur mère avec le travail ménager et s’occuper des plus jeunes. Il faut dire que la situation était loin d’être exceptionnelle et qu’au 18e siècle, de nombreux hommes et femmes étaient incapables de signer.

Jean Étienne est décédé en 1804 à soixante-treize ans tandis que Marie Claude lui a survécu pendant onze ans. Elle est morte à quatre-vingt-un ans en 1815.

Si je mets en parallèle ces deux familles nombreuses, soit d’une part les Cuche-Guillaumant avec leurs quatorze enfants et de l’autre les Judas-Jumeaux avec treize enfants, je peux dégager de nombreuses similitudes. Une fois mis à part le fait qu’elles ont évolué dans des milieux différents, l’une au 19e siècle à Paris et l’autre au 18e siècle à la campagne, les deux familles ont connu une forte mortalité infantile et seulement cinq ou six de leurs enfants ont pu atteindre l’âge adulte.

Je note que dans les deux familles, l’enrôlement dans l’armée semble avoir été une des rares options pour sortir de son milieu, sans parler du prestige de l’uniforme. Ce n’était d’ailleurs pas rare et en parcourant les registres de Monampteuil j’ai pu répertorier plusieurs cas d’engagés volontaires.

Impossible de savoir s’ils s’engageaient par patriotisme et ferveur révolutionnaire ou pour une autre raison. Ce choix était loin d’être de tout repos et s’il avait l’avantage de donner une solde, nombreux étaient ceux qui préféraient abandonner et qui décidaient de déserter. On les a souvent décrits comme mal préparés, mal équipés et mal nourris. Surtout qu’au fil des campagnes, les ressources étaient toujours une inquiétude et qu’ils n’étaient pas toujours certains d’être payés.

Cependant, ce genre d’échappatoire n’avait pas d’équivalent féminin à part d’entrer en religion mais les registres n’en font pas mention et l’information est difficilement accessible. C’est probablement ce qui explique qu’on perde la trace de certaines femmes pour lesquelles on trouve un acte de naissance mais pas d’acte de mariage ou de décès.

Cependant, alors que pour la famille parisienne je n’ai pu identifier qu’une seule petite fille, et que cette branche de la famille semble s’éteindre, il en va tout autrement pour la famille en milieu rural. Ainsi en plus des neuf petits-enfants que j’ai pu répertorier, j’ai aussi pu retracer neuf arrière-petits-enfants dont plusieurs vont eux-mêmes se marier et avoir des enfants. Par exemple, leur petit-fils Prosper Judasse a eu entre 1825 et 1843 huit enfants ; quatre filles et quatre garçons dont seulement deux (une fille et un garçon) sont morts en bas âge. Il aura lui-même dix petits-enfants et quatorze arrière-petits-enfants.

« Vers 1700, on estime à 20 millions le nombre d’habitants du royaume de France. Un Européen sur quatre est français : la France est alors considérée comme un géant démographique. Les historiens démographes du XXe siècle supposent que les Français seraient 22 millions en 1715, plus de 25 millions vers 1760 et probablement 28 millions en 1790. On assiste à une hausse constante de la population française de 40 % en un siècle. » https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-france-xviiie-siecle-geant-demographique-9610/

Vers le milieu du 19e siècle, la France va commencer une période de dénatalité que les gouvernements vont essayer de contrer grâce à différentes politiques. C’est aussi la période de l’industrialisation, qui se développe tardivement en France, et de l’exode rural de populations qui pensent pouvoir avoir une vie meilleure en ville. Une situation qui explique probablement la tendance à privilégier des familles plus petites, avec moins de naissances mais aussi moins de mortalités, qui sont souvent centrées sur le noyau parents-enfants.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

4 commentaires sur « F comme Familles nombreuses 2/2 »

  1. Bonjour Dominique, article très intéressant. Je m’interroge sur le sort juridique des enfants nés en dehors des liens du mariage en France à cette époque. Par exemple, les « bâtards » avaient-ils droit à l’héritage du père, si on le connaissait? Cela pourrait éventuellement faire l’objet d’une chronique?

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    1. Oui, ils avaient des droits qui ont d’ailleurs évolués à travers les époques et les régions car les coutumes pouvaient varier d’une région à l’autre. Surtout sous l’ancien régime avant l’unification de la France et l’instauration du code Napoléon. C’est vrai que ça ferait un très bon sujet d’article. Merci beaucoup pour la suggestion. Il me reste à trouver des exemples pertinents dans ma famille.

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