M comme Misère noire

Types de mendiants de la ville et de la campagne d’après un dessin de M. Vaumort. Cet échantillonnage de mendiants a été croqué à Rennes et ses alentours, mais la France en est pleine

Misère : État d’extrême pauvreté, indigence : Être dans une misère noire. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/mis%C3%A8re/51765

La misère, je dirais même la grande misère, voilà ce qu’était le lot de la plupart des Français pendant des siècles ! C’est cette misère, ces disettes et ces famines qui ont mené le peuple français à bien des révoltes et à la Révolution française de 1789. Celle-ci a été suivie d’autres soulèvements, qui ont eu lieu tout au long du 19e siècle, comme les « Trois Glorieuses » en juillet 1830, les émeutes de 1848 ou encore la Commune qui se propage à travers la France en 1870.

Aussi, je n’étais pas surprise de découvrir que certains de mes ancêtres avaient vécu, comme une majorité de Français, de petits métiers et avaient eu le plus grand mal à subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Je pense tout particulièrement à Pierre Joseph Griffart, mon ancêtre direct de 6e génération du côté maternel, qui vécut de 1812 à 1863. Il était cordier et vivait à Epinoy une petite localité dans le Pas de Calais, au nord de la France. En 1846, on pouvait y compter environ 210 ménages et 870 âmes dont la moitié des chefs de familles et habitants étaient cultivateurs, domestiques, journaliers ou encore cordiers.

Né à l’hiver 1812, Pierre Joseph est le fils de Jean Baptiste Griffart (1790-1854), journalier et de Marie Séraphine Hubert (1809-1881), fileuse. Il est l’ainé d’une fratrie de trois garçons et une fille. Il se marie à dix-neuf ans avec Marie Clotine ou Clothilde Vauchez dont le père est fabriquant de cordes. Son père n’ayant pas de travail fixe et louant ses services à la journée, il a sans doute toujours vécu dans la précarité. Tout jeune, il s’est probablement engagé comme tourneur chez un cordier, peut-être même son futur beau-père, avant de devenir cordier lui-même.

« Le tourneur, de part [sic] la loi, ne doit pas avoir moins de douze ans ; mais il est libre, à treize et même à quatorze ans, de se trouver encore auprès de sa roue, qu’il tourne, du matin au soir, pour le modeste salaire de vingt sous par jour, prix fixe, ni plus ni moins. C’est généralement après deux années de cet exercice, qui n’exige nul apprentissage, que le tourneur passe à l’état d’apprenti ; s’il reste dans la corderie, il continue à toucher un franc pendant un an encore, la seconde année 1 franc 50 et la troisième année 2 francs ; enfin, dès le début de la quatrième, il est déclaré ouvrier.  Pour être ouvrier cordier, il ne faut pas être de faible complexion ; car en toute saison, par les froids les plus rigoureux comme par les chaleurs les plus accablantes, l’on travaille en plein air, et l’on ne fait pas moins de cinq à six lieues par jour à reculons. Nous disons à reculons, car cette manière de marcher est nécessaire pour préparer les fils qui servent à faire les cordes ; … on peut le qualifier de taciturne quand il devient ouvrier : il grelotte trop en hiver et sue trop en été…
Le métier est pénible surtout par l’assiduité qu’il exige. Le cordier, devenu ouvrier, gagne 40 centimes l’heure, soit 4 francs pour une journée de dix heures …
 » https://wassy-sur-blaise.pagesperso-orange.fr/histoire/cordier/cordier.html

Cordier avec son petit tourneur. On peut voir derrière eux la corde installée sur des piquets https://wassy-sur-blaise.pagesperso-orange.fr/histoire/cordier/cordier.html

D’ailleurs, des cordiers, il n’en manque pas à Epinoy alors que selon le recensement de 1846, j’ai pu en répertorier vingt-six. Plusieurs sont d’ailleurs cousins, beaux-frères, oncles et neveux car il est fréquent de se marier entre familles de confrères.

Recensement de 1846 Page 5, Epinoy, Archives du Pas de Calais

En 1846, on retrouve Pierre Joseph qui est âgé de trente-quatre ans et sa femme Clotilde qui a trente-neuf ans. En tout, ils ont cinq enfants, deux garçons : Charles Louis, neuf ans et Ildefonse, quatre ans, ainsi que trois filles : Armance quatorze ans, Cécile six ans et Séraphine un an. La famille est identifiée comme indigente tandis que deux des enfants, Charles Louis et Cécile sont mendiants.

Dans la maison d’à côté vivent Jean Baptiste Griffart, le père de Pierre Joseph ainsi que Romain son fils cadet et sa fille Marie Louise. Celle-ci décèdera avant la fin de l’année 1846.

Malheureusement, la situation des Griffart est loin d’être unique et le recensement de 1846 nous apprend qu’après les journaliers, c’est chez les cordiers qu’on trouve le plus d’indigents. Ainsi, sur trente-six familles de journaliers, seize sont indigentes, dont six réduites à la mendicité, incluant une famille gérée par une mère abandonnée par son mari. Du côté des cordiers, ce sont huit des vingt-six familles qui sont indigentes, dont trois avec des jeunes mendiants. Ces familles sont en général des familles nombreuses avec cinq ou six enfants.

Carte postale d’une fileuse de lin dans le nord de la France

Les autres indigents sont des femmes souvent veuves mais pas toujours, qui sont fileuses. Enfin, Epinoy compte, parmi ses indigents, un paveur sans domicile fixe. Les mendiants sont des enfants âgés de six à quatorze ans ou encore des infirmes et des veuves certaines étant très âgées. J’en ai répertoriée trois de plus de quatre-vingt ans, la plus vieille ayant quatre-vingt-six ans.

Quelques familles de marchands ambulants ont quitté. Elles sont rapportées « en voyage », alors que dans plusieurs autres familles c’est le mari qui vit et travaille comme domestique dans une autre commune.

Il faut dire qu’en 1846, l’heure est grave et la situation alarmante ! L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie la décrit ainsi :

« … dès 1845, apparaît, venue d’Amérique, la maladie des pommes de terre. Elle dévaste presque aussitôt la démographie des Irlandais, grands consommateurs de « patates », et se répand très vite sur le continent, France incluse. Elle n’est nullement d’origine météorologique, mais liée simplement à l’activité d’un microchampignon particulièrement vénéneux pour les tubercules, en provenance d’outre-Atlantique. La chose se complique climatiquement avec le coup d’échaudage, sécheresse incluse, de 1846. … la récolte céréalière est détruite à 30 % environ de son volume, ce qui fait bondir une fois de plus le prix du pain et initialement celui du blé ; prix fixé à 20 francs environ avant 1846 et qui monte brutalement à 30 francs ou davantage lors des années suivantes, sous le coup précisément de cette grave sécheresse échaudeuse. On n’avait pas connu un tel phénomène d’inflation brutale des cours du grain depuis la grande cherté de 1816-1817. C’était pire qu’en 1830. La chose est d’autant plus gravissime que cette fois c’est pain « et » pomme de terre, et non pas seulement pain tout seul comme au XVIIIe siècle. Les émeutes de subsistance se multiplient à partir de 1846-1847, le pouvoir d’achat populaire se concentre sur l’acquisition du pain et de la subsistance en général, l’un et l’autre renchéris. Ce même pouvoir d’achat se détourne simultanément de l’acquisition des produits textiles, d’où un chômage marqué dans l’industrie cotonnière. Le mécontentement social et plébéien une fois de plus monte en flèche, ce qui facilitera l’escalade émeutière meurtrière révolutionnaire dans la capitale en février 1848. Le Roy Ladurie, Emmanuel. « Révolutions, le déclic climatique », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, vol. 25, no. 12, 2011, pp. 22-22.

La révolution de 1848, qui instaure la deuxième république aura probablement peu d’impact sur la population d’Epinoy à part pour l’instauration du suffrage universel masculin jusque-là réservé aux censitaires, ces citoyens payant un certain montant d’impôt. Le nombre d’électeurs passe ainsi de 246 000 à plus de 9 millions. Cependant, les problèmes quotidiens de Pierre Joseph sont tout autres, alors qu’en avril 1848, son épouse Clothilde met au monde une enfant mort-née.

« Ajoutons que cette fois la crise ainsi déclenchée en 1846-1847 s’accompagne dans l’Hexagone d’une surmortalité, 200 000 décès supplémentaires environ. Nombreux parmi ces trépassés (surtout des enfants) furent victimes de la canicule de 1846. Nombreux aussi les morts dus aux épidémies : des infections dérivant, partiellement du moins, de la sous-alimentation. La révolution de 1848, après celles de 1830 et de 1789-1799, est la dernière de ce trio révolutionnaire. » Le Roy Ladurie, Emmanuel. « Révolutions, le déclic climatique », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, vol. 25, no. 12, 2011, pp. 22-22.

Si on se reporte aux registres de l’état civil, on peut rapidement constater qu’Epinoy n’a pas échappé à la vague de mortalité mentionnée. Alors que la localité compte en moyenne une vingtaine de morts par an, l’année 1849 verra les décès plus que doubler avec un bilan de quarante-huit morts probablement dus à la troisième épidémie de choléra venue d’Angleterre. Le mois d’octobre est de loin le plus meurtrier avec vingt victimes, suivi du mois de septembre qui compte dix morts.

Le 20 octobre 1848, immédiatement après l’entrée d’un navire anglais dans le port de Dunkerque, l’épidémie se répand dans le nord de la France. Le choléra parcourt à partir du mois de novembre 1848 les départements du Pas-de-Calais, de la Somme, de la Seine-Maritime et du Nord. Les villes de Lille, Calais, Fecamp, Dieppe, Rouen, Douai sont touchées… Pour la France entière, le bilan de la vague épidémique de 1849 s’élève à 100 661 victimes. https://fr.wikipedia.org/wiki/Troisi%C3%A8me_pand%C3%A9mie_de_chol%C3%A9ra#

Alors qu’au moins deux cousines Vauchez sont au nombre des décès, la famille immédiate de Pierre Joseph Griffart semble avoir été épargnée. À la mi-octobre 1849, le couple accueille son troisième fils prénommé François Joseph.

Recensement de 1851 p. 11 Epinoy, Archives du Pas de Calais

Une fois la révolution et la pandémie passées, j’ignore si les choses se sont vraiment beaucoup améliorées pour la famille Griffart. En tout cas, en 1851, le recensement ne fait aucune mention d’indigence ni de mendicité. Il faut dire que les deux ainés âgés de dix-neuf et treize ans sont maintenant en mesure de travailler et de contribuer au revenu familial.

À court terme, on parle alors d’une certaine prospérité économique liée au développement de l’industrialisation, surtout dans le domaine du textile qui est très important dans le nord. Signe des temps, le gouvernement français a simplifié son formulaire et ne collecte aucune information sur la profession, la situation économique ou encore la nationalité ou l’origine des habitants.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « M comme Misère noire »

  1. Bel article, bravo pour votre documentation très intéressante. Dans mes derniers articles où je parle de mon ancêtre Augustine (la Misérable) j’ai pu observer le même phénomène de mentions marginales pour signaler l’indigence de mes ancêtres sur les recensement dans le département de la Mayenne. Cette mention était pour les bénéficiaire du bureau municipal de bienfaisance. Les bénéficiaires sont les vieillard, les orphelins et les familles pauvres ayant des enfants de moins de 11 ans (aide à la scolarité) Bien que encore pauvres les familles ne sont plus aidés après et donc plus mentionnés sur les recensements. C’est probablement aussi le cas de vos ancêtres.

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