L comme Luthériens à Postroff

Le culte luthérien avec le baptême, la communion et la lecture, et l’enseignement de la bible
Fresque du 17e siècle -Hongrie- Auteur inconnu

Grâce au portrait réalisé par Sophie Boudarel sur Sébastien Dellinger, un autre généalogiste ayant des ancêtres alsaciens, j’ai découvert de nouvelles ressources incluant celles de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg accessibles sur le site de Gallica. C’est ainsi que j’ai retrouvé plusieurs mentions de la commune de Postroff et quelques articles fort intéressants dans la Revue d’Alsace de janvier 1886 dont un rapportant un jugement de 1759 concernant une certaine Christine Stroh, épouse de Daniel Metzger.

Scandale pendant la Fête-Dieu à Postroff Vu par nous, Jean-Guillaume d’Hame, lieutenant général au bailliage royal de Fénétrange, le procès-verbal dressé le 20 juin dernier par M. Steiner, prêtre curé de Postroff, contre Christine Stroh, femme de Daniel Metzger, luthérien de Postroff, par lequel il constate que le 17 dudit mois ladite Stroh se trouvant devant le reposoir de la croix au haut du village a tenu des discours tendant au mépris de la religion catholique, la soumission faite par lad. femme devant le curé dudit lieu, le soir même… Vu les conclusions de l’avocat procureur du roi. Nous avons condamné lad. Christine Stroh à tenir prison pendant quatre jours et à soixante trois livres barrois d’amende à employer à la décoration de l’eglise de Postroff; payable solidairement par elle et par son mari; avec défense à elle ou à tout autre de récidiver à peine de punition exemplaire et aux dépens. Ordonnons que ledit jugement sera lu et publié en la forme accoutumée et affiché dans le village de Postroff. Fait et jugé dans la Chambre du Conseil à Fénétrange, le 12 aout 1759. – D’Hame.

Si Christine Stroh et Daniel Metzger, ayant vécu à Postroff au milieu du 18e siècle, ne figurent pas sur mon arbre, je retrouve parmi mes ancêtres directs plusieurs Metzger (9e et 8e générations) ainsi que plusieurs Stroh (8e et 7e générations) ayant vécu à Postroff à la même époque. Comme le village comptait environ 250 habitants, il serait bien surprenant que Christine et son mari ne soient pas parents avec mes ancêtres qui étaient aussi protestants. Cette condamnation a probablement fait grand bruit dans la famille.

À l’époque, même si les écrits de Luther datent déjà de plus de 200 ans et qu’environ un tiers de la population se dit de foi protestante, les relations entre les deux groupes sont tendues et l’occasion de nombreuses disputes, querelles et jalousies. Ainsi, si on tolérait que les soldats allemands en garnison dans la ville pratiquent ouvertement leur culte, il en allait autrement des citoyens français qui étaient censés le pratiquer uniquement en privé.

Extrait des Registres du Bailliage de Fénétrange A Monsieur le Grand bailli et Messieurs tenant le bailliage de Fénétrange Vous remontre le soussigné, procureur du roi et co-souverain dudit siège, disant qu’il a été informé que le ministre luthérien du régiment Royal-Allemand est venu aujourd’hui dans cette ville et y a assemblé tous les cavaliers luthériens des quatre compagnies de ce régiment en quartier d’hiver ici dans une chambre chez Jérémie Bricka et Hostein au faubourg et a fait des prêches et autres actes de la religion luthérienne et comme le remontrant a appris en même temps qu’une grande partie des bourgeois luthériens de cette ville avec leurs femmes et familles a eu la hardiesse et l’audace d’y aller et assister publiquement et faire jointement avec les cavaliers dud. régiment l’exercice public de leur religion au grand scandale de tout le public et comme les habitans luthériens de cette ville et de tout le siège n’ont pas l’exercice public de religion, le fait doit être regardé comme un attentat formel aux droits et autorité du souverain. A ces causes, le susdit requiert qu’il vous plaise, Messieurs, faire très expresse défense et inhibition à tous les bourgeois luthériens tant de la ville que du dehors de se trouver et aller aux assemblées dud. ministre, qu’il ne peut faire qu’aux cavaliers seulement, ne souffrir que les femmes et domestiques s’y trouvent, à peine de punition exemplaire, et que lad. ordonnance qui interviendra soit lue et publiée, sans préjudice de l’information que le préopinant prétend faire. – D’Hame. … Fait en la chambre du conseil, à Fénétrange, le 14 avril 1743 – Saintignon, grand bailli; D’Hame ; C.-J. Klein.

Postroff village de la Moselle à la frontière de l’Alsace
et proche de l’Allemagne

Postroff est un village du nord du duché de Lorraine situé à la frontière de l’Alsace. Il faisait partie de la seigneurie de Fénétrange-Geroldseck cédée au royaume de France en 1766. En octobre 1685, par l’édit de Fontainebleau, Louis XIV a révoqué l’entente promulguée plus de quatre-vingts ans plus tôt par son grand-père prônant la tolérance et la coexistence des deux religions. L’édit de Nantes avait été établi par Henri IV en 1598, converti à la religion catholique afin d’accéder au trône de France. Avec l’édit de Fontainebleau, les protestants devenus persona non grata ont quitté la France pour émigrer en masse en Prusse, Hollande, Suisse et Angleterre ainsi que dans les principautés avoisinantes qui comptaient une forte population protestante. On estime qu’environ 200 000 personnes, soit un pour cent de la population française, se sont exilés.

Bien que ne faisant pas encore officiellement partie de la France, et que l’application de la loi ait été assouplie sous Louis XV, les relations entre catholiques et protestants étaient tendues depuis longtemps comme le prouvent de nombreux documents, comme ceux de 1743 et de 1759 que j’ai reproduits. Je remarque que dans les deux cas rapportés, on parle de scandales, d’offenses quand ce n’est pas d’attentat à l’autorité du roi devant être sévèrement punis.

Pourtant des ententes avaient été prises pour préserver la liberté de religion comme en témoigne cet extrait d’une requête des bourgeois protestants de Fénétrange au roi Louis XVI peu de temps après sa signature de l’édit de Versailles en 1787. « Par le traité du 11 aout 1665, il fut expressément pourvu au maintien et à la conservation de la Religion protestante de la Confession d’Augsbourg établie en ladite Baronnie, ainsi que portent les termes du Traité. « Et en seront les Officiers et sujets de ladite Baronnie, terre et seigneurie faisant profession de la Religion luthérienne suivant la Confession d’Augsbourg, maintenus en la Liberté de Conscience et ne seront ni pourront être violentés, ni forcés dans leur Religion dont l’exercice leur sera permis et souffert aux droits et ainsi passé, suivant l’usage de l’Empire conformément au dernier Traité de Westphalie du 24 octobre 1648. » »

Malgré tout, les catholiques multipliaient les brimades comme en témoigne cette autre lettre émise en 1743.

Revue d’Alsace, p. 75, 1886, Numistrial

Le Chancelier et les Réformés de Fénétrange Lunéville, le 25 mai 1743 J’ai reçu, Monsieur, votre lettre du 19 de ce mois sur le placet des nommés Hauer et Martzloff, de la religion prétendue réformée par lequel ils demandent d’être reçus bourgeois de Fénétrange. Ce n’est pas sans raison que les officiers du bailliage y ont fait difficulté par le danger qu’il y aurait trois religions différentes dans la même ville, la catholique qui est naturelle, la luthérienne tolérée suivant la Confession d’Augsbourg et la calviniste que l’on y introduirait ; ainsi il ne faut pas donner de lettre de bourgeoisie à ces deux particuliers ; tout ce qu’on peut faire puisqu’ils sont nés à Fénétrange de père et mère qui ont été (quoique mal à propos) reçus bourgeois dans le temps des guerres et qu’ils s’y sont mariés dans la bonne foi, de tolérer qu’ils y continuent leur résidence, sans exercice de leur religion ; mais il faudra bien se donner de garde de ne plus admettre, ni de recevoir des étrangers de la même secte qui viendraient à épouser des filles de ces calvinistes à qui l’on fait assez de grâce en ne les obligeant pas de sortir des Etats. Je suis, très certainement, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur. – DE LA GALAIZIERE. A M. le comte de Saintignon.

Les bourgeois comprenaient les artisans, les négociants, les commerçants, les praticiens et les paysans propriétaires. Le titre de bourgeois leur donnait accès à des postes au sein de l’administration municipale comme en témoignent ces deux autres extraits de la requête des bourgeois protestants alors que ce privilège leur avait été retiré au cours des années précédentes. Au début de leur requête, ils indiquent les privilèges dont ils jouissaient et finissent en exprimant leur espoir de les retrouver.

Revue d’Alsace, p. 67, 1886, Numistrial

Depuis le grand changement de religion arrivé en Allemagne et notamment depuis 1565 les habitans de cette Baronnie s’attachèrent presqu’en totalité à la Confession d’Augsbourg, ils jouirent sans interruption et notamment en l’année décrétoire 1624 du libre exercice de la Religion, ayant leurs Eglises, des Ministres pour la desserte de leur Culte et actes religieux et comme bourgeois et citoyens ils étaient admis dans les Emplois et Charges municipales comme tous les autres habitans.

Revue d’Alsace, p. 73, 1886, Numistrial

Ce considéré, Sire, les supplians espèrent qu’ayant égard à leur représentations très respectueuses, Votre Majesté daignera accorder aux suplians l’exercice libre et public de leur Religion, ainsi que les autres demandes exposées ci-dessus, avec le droit à leurs filles de résider dans la Ville et Baronnie de Fénétrange, sous la domination de Votre Majesté, avec les époux qu’elles se choisiront, quoiqu’ils soient d’une domination étrangère ; accorder pareillement à iceux les droits de Bourgeoisie et à tous les Bourgeois et habitans faisant profession de la Confession d’Augsbourg, celui de participer, comme du passé aux émolumens, charges et privilèges municipaux avec les autres citoyens et ils ne cesseront de faire des voeurs au Seigneur pour la conservation des jours précieux de Votre Majesté JEAN-ADAM BRICKA, Marchand-Tanneur ; J.-J. BRICKA, négociant, au nom des Bourgeois et Habitans de la Ville et Baronnie de Fénétrange de la Confession d’Augsbourg.

Alors que le catholicisme reste la seule religion reconnue et officielle en France, l’édit de Versailles, promulgué en janvier 1788 et dit « de tolérance », leur donnait accès à l’état civil et le droit de se marier sans avoir à se convertir au catholicisme. Jusque-là, les mariages non catholiques devaient être reconnus soit par un magistrat ou un prêtre qui agissait alors comme un fonctionnaire au nom du roi.

À cause de la révocation de l’édit de Nantes, et malgré plusieurs assouplissements ultérieurs, les protestants français se sont lentement mais surement tourné vers les pays germanophones qui leur étaient beaucoup moins hostiles. Un siècle plus tard, en 1871 suite à la session de l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne, les catholiques vont principalement vouloir rester Français tandis que les protestants opteront plutôt pour l’Allemagne.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « L comme Luthériens à Postroff »

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