N comme Nourrices et Nourrissons

Ancienne carte postale extraite de l’article sur les nourrices du site web l’histoire en question cité plus bas

Cela fait quelque temps que je désire parler du système des nourrices qui était fréquemment utilisé jusqu’au 19e siècle mais jusqu’ici je n’avais pas trouvé d’exemple dans ma famille immédiate. Le plus proche est dans la famille Cuche dont je vous ai déjà parlé dans mon premier article sur les familles nombreuses. Le couple Cuche-Guillaumant a eu quatorze enfants et cet exemple concerne Clémentine, leur septième enfant. Au moment de sa naissance en novembre 1864, ils avaient déjà perdu trois bambins dont le dernier deux mois auparavant fin septembre.

Ancienne carte postale du Mesnil St-Firmin commune rurale de l’Oise à cent kilomètres au nord de Paris https://www.communes.com/cartes-postales-anciennes-le-mesnil-saint-firmin

Ainsi, Clémentine fut envoyée à Mesnil St-Firmin une petite commune rurale de l’Oise, située à une centaine de kilomètres de Paris. Elle fut placée chez Pierre-Ivon Tytgat âgé de quarante-sept ans, manoeuvrier et sa femme Elisabeth-Alexine Tricot, âgée de vingt-six qui venait de mettre au monde un garçon, le huit mai 1864. Les deux enfants avaient environ six mois d’écart. À l’époque, et surtout en hiver alors que les produits frais manquaient, on gardait les enfants au sein facilement jusqu’à l’âge de deux ans. Les deux enfants compétitionnaient donc pour leur nourriture.

Malheureusement, pour Clémentine, comme pour des milliers d’autres enfants, ce placement en nourrice lui a été funeste. La médecine du temps était dépourvue de moyens et les morts infantiles fréquentes tant dans les familles, que chez les nourrices. Les registres de l’état civil de Mesnil St-Firmin rapportent pour l’année 1865 : six naissances, quatre mariages et dix-neuf décès dont neuf concernent des enfants. Parmi ceux-ci, on compte sept décès de bambins de moins de trois ans dont quatre, venant de Paris ou Strasbourg, sont en nourrice. Il faut noter que dans la commune, 1865 fut une année hors normes au titre des décès qui d’habitude égalaient plus ou moins les naissances. Peut-être à cause du choléra qui fit plus de 6000 morts.

3E399/6 LE MESNIL-ST FIRMIN-1863-1872 p.30/105 – Archives de l’Oise

No 17 Décès Clémentine Cuche – 6 Septembre L’an mil huit cent soixante-cinq le six septembre à cinq heures du soir par devant nous Stephane Bazin, officier de l’état civil de la commune du Mesnil St-Firmin, canton de Breteuil, département de l’Oise sont comparu Pierre-Ivon Tytgat âgé de quarante-sept ans, manoeuvrier et Louis Vincent Auguste Vendôme, âgé de vingt- neuf ans, instituteur. Domiciliés tous deux au Mesnil St-Firmin, lesquels nous ont déclaré que cejourd’hui six septembre à huit heures du matin est décédé en la demeure du premier comparant où elle était en nourrice Clémentine Cuche, âgée de neuf mois vingt quatre jours, domiciliée au Mesnil St-Firmin, née à Paris, onzième arrondissement, le douze novembre mil huit cent soixante quatre, fille de Eugène Cuche, âgé de trente-six ans, sculpteur sur bois et de Marie Aimée Claudine Guillaumant son épouse âgée de vingt-sept ans, sans profession. Domiciliés ensemble à Paris, rue Keller numéro dix-sept…

En 1865, la France comptait 38 millions d’habitants dont plus des deux tiers vivaient en région rurale. Cependant, le développement du chemin de fer favorisait les déplacements de populations et de plus en plus de provinciaux se rendaient à Paris pour trouver du travail dans les manufactures et autres entreprises. Mais la vie en manufacture avec des salaires de misère et aucun filet social sinon la famille ne facilitait pas le développement des familles ou le soin et l’éducation des enfants.

La profession de nourrice est règlementée depuis longtemps et selon le site l’histoire en question « Le premier texte législatif réglementant le service des nourrices est très ancien puisqu’il remonte au 30 janvier 1350. Il s’agit d’une ordonnance du roi Jean II ayant trait aux « recommanderesses », nom sous lequel étaient désignées les femmes tenant des bureaux de nourrices. Ces dernières bénéficiaient d’un salaire fixe et avaient interdiction, sous peine d’amendes, et même du pilori en cas de récidive, de confier aux nourrices plus d’un enfant par an.« 

Bureau de placement Nourrice moderne style (loin d’être sèche) Lait garanti pur et stérilisé Demande un second nourrisson. (Quand il y en a pour un, il y en a pour deux) Chmura Sophie http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

Les nourrices étaient soudain devenues indispensables pour des milliers de familles vivant en ville. Les familles aisées recrutaient des nourrices qui vivaient avec la famille tandis que les familles plus modestes optaient pour des nourrices qui emmenaient les enfants chez elles. « Il existe à Paris, en 1906, une vingtaine de bureaux de nourrices où se recrutent les « nourrices sur lieu » et les « nourrices au loin ». Les premières viennent habiter dans la famille de l’enfant. Les secondes emmènent le nourrisson chez elles, à la campagne. La nourrice sur lieu a la préférence, car elle offre infiniment plus de garanties. Mais elle coûte plus cher.« 

Le marché qui représentait près de 30 % des nouveau-nés de Paris était si grand qu’on pourrait même parler d’une industrie du nourrisson avec ses règles et aussi ses nombreux abus dont le taux de mortalité infantile n’est pas le moindre. Selon une étude d’Emmanuelle Romanet sur la mise en nourrice « Les chiffres de la mortalité des enfants placés en nourrice sont édifiants. Pour preuve, ces chiffres issus d’un mémoire de 1866 … Ce mémoire est l’oeuvre du Docteur Monot, médecin du canton de Montsauche dans la Nièvre. Il décrit le vide laissé dans les villages par le départ des femmes venues se placer comme nourrice à domicile à Paris. Entre 1858 et 1864 sur les 2 884 femmes ayant accouché dans les 10 communes du canton, 1897 d’entre elle (sic), soit les deux tiers, ont émigré. Le Docteur Monot évoque la mort massive des enfants nouveaux-nés (sic) laissés par leur mère. Le sort des « Petits Paris », ces nouveaux-nés (sic) de Paris mis en nourrice dans le canton, est encore pire : leur taux de mortalité atteint 71% pendant la première année de leur existence. Alors que le taux de mortalité infantile pour l’ensemble de la France en 1865 est de 17,9%.« 

La Nièvre ne faisait pas figure d’exception, la situation était presque la même dans toute la grande couronne de Paris – couvrant un rayon d’environ deux cents kilomètres autour de Paris – d’où venaient les nourrices et où principalement on plaçait les petits parisiens. Les causes identifiées sont nombreuses : « D’abord les aléas du transport des enfants, conduits loin de chez eux par des « meneurs » qui s’en occupent mal. Ils laissent les bébés dans le froid … Il y a également les nourrices qui allaitent parfois aussi leur propre enfant : elles ont alors moins de lait pour l’enfant placé. Elles recourent alors à l’allaitement artificiel (lait d’animaux, …) ou à des bouillies ; une alimentation inadaptée pour des nourrissons. Sans compter les mauvaises conditions d’hygiène de la vie paysanne (cohabitation avec les animaux, fumier …) ou le manque de surveillance (elles vont au champs, ramassent du bois … et laissent le bébé seul à la maison). Elles soignent elles-mêmes l’enfant quand il est malade au lieu d’appeler le médecin. »

Cette situation finit par alarmer l’Académie de médecine. Plusieurs se sont alors élevés contre la mise en nourrice et ont à tout le moins recommandé l’instauration de mesures de contrôle afin de protéger les enfants. « Cette prise de conscience aboutira à la loi Roussel de 1874 qui stipule que : « Tout enfant, âgé de moins de deux ans, qui est placé moyennant salaire en nourrice, en sevrage ou en garde hors du domicile de ses parents, devient, par ce fait, l’objet d’une surveillance de l’autorité publique, ayant pour but de protéger sa vie et sa santé. »« 

État-civil reconstitué pour le 27 avril 1854 – 5Mil811 – p. 34/51 Archives de Paris

AVIS ESSENTIEL POUR LES NOURRICES Il est expressément défendu aux nourrices : 1e De coucher leur nourrisson dans leur propre lit ; 2e D’avoir, dans la pièce où est le berceau, des animaux domestiques, tels que chiens, chats, porcs, etc. ; 3e De tenir la lumière trop près du berceau. Si les nourrices n’observent pas rigoureusement les prescriptions qui précèdent, et que leurs nourrissons soient victimes de leur négligence, elles pourront être poursuivies pour homicide par imprudence, condamnées à un emprisonnement de trois mois à deux ans, et à une amende de 50 francs à 600 francs conformément à l’art. 319 du Code pénal.

De plus, les autorités ont émis des avis et conseils comme le prouve cet acte de naissance délivré par la ville de Paris. Des conseils similaires apparaissaient sur les documents fournis par les paroisses. Ces avis s’adressent aux nourrices mais sont remis à tous les parents. Ils assument aussi que les récipiendaires savent lire ou que l’information sera transmise à qui de droit.

Sources: La mise en nourrice, une pratique répandue en France au XIXe siècle, Emmanuelle Romanet, Transtext(e)s Transcultures, numéro 8, 2013

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

5 commentaires sur « N comme Nourrices et Nourrissons »

  1. N comme nourrice. Le sort qu’on faisait aux enfants en dit long sur la société de l’époque. Et il faut aussi penser aux nourrices dont le sort n »était pas enviable non plus. Vive l’état providence aujourd’hui.

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    1. Bien d’accord. D’ailleurs, la recherche et l’article dont je me suis inspirée donne encore plus de détails sur la situation des nourrices et leur état de grande pauvreté dans les campagnes. Il parle aussi des motivations des parents selon leur classe sociale. Merci pour le commentaire et de me suivre assidûment. Dominique

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