D comme Déserteur et Décoré

Carte postale représentant le dépôt de cavalerie de Faverney

Mes cousins Mitton, il y a moins d’une semaine, j’en ignorais encore l’existence. Tout a commencé alors que j’essayais de trouver les dates de décès de mes ancêtres Boulet de cinquième et sixième générations qui ont vécu à Faverney en Haute-Saône. Le premier Mitton à entrer dans la famille, se prénomme Jean Claude et a épousé Marguerite Boulet en janvier 1851. Marguerite est la petite-fille de Jean Baptiste Boulet et Étiennette Princet mes ancêtres directs de sixième génération. Son père Claude Charles (1793-?) est le frère cadet de mon ancêtre Jean Claude Boulet (1786-1855).

Marguerite Boulet et Jean Claude Mitton auront cinq enfants, trois filles et deux garçons dont Joseph leur petit dernier. Joseph, né en 1864, va vingt ans plus tard tirer le numéro 64 au tirage pour le service militaire. Déclaré bon pour le service, il se retrouve dans la deuxième partie de la première liste. Sa fiche le décrit comme mesurant un mètre cinquante-quatre avec un visage ovale, des cheveux et des yeux bruns. Il est aussi instruit, son niveau 3 indique qu’il sait lire, écrire et plus. Alors qu’il est ouvrier tanneur, il va maintenant apprendre le maniement des armes.

Joseph est incorporé au 42e régiment d’infanterie le 27 novembre 1885 puis passe dans la disponibilité de l’armée active le 22 septembre 1886. En d’autres termes, à moins d’une guerre ou d’un conflit, il sera seulement tenu de venir faire ses périodes régulières d’exercices soit en aout et septembre 1891, puis en mars 1895 avant de passer dans l’armée territoriale le 1er novembre 1898. Là aussi, il est astreint à plusieurs périodes d’exercices entre autres en octobre 1900. On le réquisitionne également pour participer à un « exercice d’ensemble des services de garde des voies de communication » fin mai 1906.

Il est libéré du service militaire le 30 septembre 1910 soit quinze ans après être entré dans l’armée. Ces courtes périodes d’exercices de 1891 à 1906 ne l’ont pas empêché de fonder une famille. Ainsi, en mai 1891, il épouse Marie Broussier. Il a vingt-sept ans et elle dix-neuf. Ils auront quatre fils dont trois attiendront l’âge adulte et au moins deux se marieront.

Malheureusement, leur fils ainé, Armand Albert n’aura pas la chance de son père. Né le 28 juillet 1895, à Faverney, il tire en 1914, le numéro 36 et se classe dans la première partie de la liste. Sa fiche nous le présente comme un journalier agricole mesurant un mètre cinquante sept, châtain aux yeux gris bleus, sachant tout juste lire et écrire.

Tireur et son mitrailleur pourvoyeur Première Guerre mondiale

De toute façon, le 28 juillet la Première Guerre mondiale a été déclenchée et le gouvernement français a besoin de tous les hommes valides, formés au maniement des armes ou pas. Il est incorporé le 16 décembre et rejoint le 5e bataillon de chasseurs à pied. Il participera à la campagne contre l’Allemagne du 16 décembre 1914 au 1er juin 1918 et du 11 juin au 17 juillet 1918 à titre de mitrailleur pourvoyeur. La guerre finira le 11 novembre 1818.

Entretemps, Armand Albert sera « cité à l’ordre de la brigade le 27 octobre 1915 « Mitrailleur pourvoyeur, blessé au combat le 28 septembre 1815, n’en a pas moins porté ses caisses de munitions jusqu’à la nouvelle position de tir prise par la pièce qu’il servait et n’a consenti à rejoindre le poste de secours que sur l’ordre formel du sous officier. » Il sera décoré de la croix de guerre et recevra l’étoile de bronze.

Sept mois plus tard, le 17 juin 1916, il est transféré au 16e bataillon de chasseurs. Puis le 24 février 1918, il passe du 9e bataillon de chasseurs. J’ignore la raison de ces transferts et comment il vit au quotidien cette guerre qui s’éternise mais, le samedi 1er ou bien le dimanche 2 juin 1918, il n’en peut plus et tente de s’enfuir. Il est « condamné le 9 juin 1918 par le conseil de guerre de la 4e division d’infanterie à la peine de deux ans de prison (sursis à l’exécution) coupable de désertion à l’intérieur en temps de guerre (circonstances atténuantes admises)« . Je ne suis pas parvenue à identifier quelles sont ces circonstances atténuantes : sa blessure ? son acte de bravoure ? la perte de frères d’armes ? des problèmes de dépression ? Encore une fois, j’ai plus de questions que de réponses !

Extrait de la fiche matricule d’Armand, Albert Mitton – 1915 RM180
Archives de la Haute-Saône

Il semble certain toutefois que l’armée, qui subissait des pertes énormes, avait plus besoin de lui sur le champ de bataille qu’en prison et qu’elle a jugé bon de le renvoyer au front. Il n’y sera pas pour longtemps. soit environ cinq semaines, avant de tenter de s’évader à nouveau « Déclaré déserteur le 17 juillet 1918. Écroué à la Maison de Nîmes rue Rampe du Fort pour purger une peine de 4 ans de travaux publics par le Conseil de guerre de la 4e DI (Division d’infanterie ndla*) « pour désertion à l’intérieur après désertion antérieure ». »

« Mis en congé illimité de démobilisation le 15 janvier 1821″, soit moins de 18 mois après sa dernière condamnation, il se retire dans son village natal de Faverney. « Par décret du 26 décembre 1920, le Président de la République a accordé la remise du restant des deux peines ».

Il est entré dans l’armée et par le fait même dans la guerre à l’âge de dix-neuf ans. Il va bientôt en avoir trente et l’armée n’en a pas fini avec lui ou à l’inverse il n’en a pas fini avec l’armée !

Sa fiche nous apprend qu’ « Élargi le 12 janvier 1921, [il est] remis à la gendarmerie pour être dirigé vers le 3e régiment d’infanterie. » Passé dans l’armée de réserve, on le rappelle pour la mobilisation au 60e régiment à Besançon et de nouvelles « fiches matriculaire et d’affectation sont créées [pour lui] le 4 novembre 1921. » Il est probablement indiscipliné et rebelle car il passe au 106e régiment à Châlons le 28 avril 1922 pour être retransféré au 60e régiment le 20 décembre de la même année. Son certificat de bonne conduite lui est refusé et il est affecté pour la mobilisation au 21e régiment le 1er avril 1923 puis au 31e bataillon de chasseurs à pied le 1er janvier 1924. Ces transferts, qui me semblent très fréquents, sont-ils aussi des rappels ? Est-il puni pour sa mauvaise conduite ? Ou se pourrait-il qu’il ait à reprendre le temps passé en prison ?

Liste des différentes affectations d’Armand, Albert Mitton
de 1914 à 1940
Extrait de la fiche matricule – 1915 RM180
Archives de la Haute-Saône

Le 15 avril 1933, alors qu’il est maintenant avec l’armée territoriale, il est classé « sans affectation ». Moins de cinq ans plus tard, le 15 janvier 1938, on lui demande de passer au centre de cavalerie numéro 7 puis il est « rappelé à l’activité le 24 septembre 1938 en application de l’article 40 de la loi du 31 mars 1928 » puis « Renvoyé dans ses foyers le 6 octobre 1938. » En fait, il s’agit d’une courte période d’exercices.

Malheureusement pour lui, la France se prépare à nouveau pour la guerre. Il est finalement rappelé le 25 aout 1939 et affecté au 78e régiment. Âgé alors de quarante quatre ans, il est affecté à la compagnie d’ouvriers de renforcement puis à la 16e compagnie des travailleurs militaires en février 1940 avant de passer au 4e bureau en avril de la même année. Rien ne semble faire l’affaire, car il est finalement affecté au dépôt agricole de la Haute-Saône. Il s’agit du dépôt de cavalerie numéro 7 où il avait fait sa période d’exercices en 1938. Il y est en « Détachement agricole de deux mois renouvelable automatiquement à compter du 16 mai 1940″. Selon mes recherches, ce dépôt est situé dans son village natal de Faverney.

De toute évidence, Armand Albert a été très affecté et changé à jamais par son expérience de la guerre. Toutefois, ce détachement n’a pas pu être renouvelé car la France a capitulé le 22 juin 1940. J’ignore ce qu’il lui est arrivé ensuite ; son dossier mis à jour en 1959 n’en dit pas plus.

Cependant, d’après le portail de généalogie Filae, il se serait marié à Faverney avec une certaine Mathilde Léontine Rocher le 15 octobre 1921, donc neuf mois jour pour jour après sa sortie de prison. Je ne leur connais aucune descendance. Il serait mort en mai 1950 à l’âge de cinquante-quatre ans à Contréglise, situé à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Faverney. Ces informations sont impossibles à vérifier sans se rendre aux archives de la Haute-Saône.

En ce début novembre, nous allons bientôt commémorer le jour du souvenir, je compte bien avoir une pensée toute spéciale pour mes ancêtres directs morts ou faits prisonniers comme Édouard Guillaumant et son fils André dont j’ai déjà parlé. Mais j’ai aussi choisi de rendre hommage à ce cousin éloigné dont j’ignorais l’existence jusqu’à tout récemment, mais dont le parcours m’a touché.

*ndla : Note de l’auteur

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « D comme Déserteur et Décoré »

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