R comme à la Recherche de Rose

Extrait du plan de Metz de l’atlas universel (vers 1860) 12Fi77 – Archives municipales de Metz

Récemment nous avons célébré la journée internationale des droits des femmes. À cette occasion, je voulais revenir sur le mystère de Rose Sauvignier, mon ancêtre de 6e génération, dont on perd la trace, à Metz en 1803, alors qu’elle n’a que vingt trois ans.

Je l’ai pourtant cherchée à plusieurs reprises alors que j’explorais cinq options : un mariage, un décès, un placement chez une parente, une immigration ou encore une entrée dans un couvent ou en religion.

Dessin de femmes par d’Auguste Migette (1802-1884)
4 Fi59 – Archives de Metz

Je sais fort peu de choses sur Rose Sauvignier. Née à Septmonel dans le Jura en 1779, elle est la cadette d’une fratrie d’au moins quatre enfants dont un décèdera à 15 mois. Elle est la fille de Marguerite Chalot et de Nicolas Sauvignier, brigadier des fermes du Roy, ces ancêtres du service des douanes, qui seront abolies vers 1790 à la chute de l’Ancien Régime.

Militaire de carrière, son frère Jean Simon suivra Napoléon. Alors que vers 1796, son père est en charge de l’approvisionnement de l’armée révolutionnaire de Sambre et Meuse stationnée à Düren une ville du land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Début vingtaine, Rose tombe amoureuse d’Étienne Judasse un lieutenant de gendarmerie plus de deux fois plus âgé qu’elle. Étienne est originaire de Monampteuil, un petit village de l’Aisne, et l’ainé d’une fratrie de treize enfants dont seulement cinq ont survécu. Impressionné et attiré par les soldats qu’il voit parfois dans les rues de son village, il a quitté sa famille très jeune pour s’enrôler dans l’armée puis dans la gendarmerie. J’ignore quelle fut sa vie pendant plus de vingt-cinq ans jusqu’à sa rencontre avec Rose Sauvignier vers 1801.

Rose a probablement suivi ou rejoint sa famille en Allemagne car en 1802 elle a accouché d’une fille nommée Jeanne Rose Judasse à Bonn en Prusse, alors territoire conquis depuis 1794 et intégré à la France en 1797. Sa famille l’a ensuite rapatriée en France où elle a poursuivi sa liaison avec le sieur Judasse. Vingt mois plus tard et abandonnée par son amant, elle donne naissance à son fils qui sera déclaré à la mairie de Metz par son frère Jean Simon accompagné du chirurgien qui l’a mis au monde.

Alors que son fils sera envoyé à Monampteuil quelques mois plus tard, Rose disparaît. Une recherche, dans le tableau annuel de population de l’année 1803, m’a permis de retracer Étienne Judasse mais ni Rose ni ses enfants. Les registres d’état civil de Metz n’ont révélé aucun décès, ni mariage. Alors que lui est-il arrivé ?

J’ai longtemps penché pour les pistes de la famille proche ou du couvent sans avoir le moindre indice. Cependant, la mise à jour de mon arbre pour inclure l’ensemble de la fratrie de Nicolas Sauvignier et surtout la découverte récente sur Gallica du livre « Le clergé de la Moselle pendant la révolution » par le chanoine Paul Lesprand m’ont confortée dans la poursuite de cette hypothèse. Et, j’ai repris mes recherches en ce sens.

D’abord mon arbre, ma recherche sur la légion d’honneur de Jean Simon Sauvignier m’a permis de découvrir qu’un Ernest Sauvigné, fils de Georges Sauvigné sous-Brigadier des douanes et né à Bertrambois en Meurthe-et-Moselle avait reçu la légion d’honneur en 1916. Cela faisait trop de coïncidences pour que je ne fasse pas de recherches afin d’explorer une possible parenté avec les Sauvignier de mon arbre. C’est ainsi que j’ai découvert sur Geneanet l’arbre très détaillé et superbement bien référencé de Sylvie Adam. Son travail méticuleux m’a soudain ouvert bien des pistes car j’ai fait connaissance avec les dix-neuf frères et soeurs et nombreux autres parents de mon ancêtre dont seulement une vingtaine m’étaient alors connus.

Nicolas, le père de Rose et Jean Simon descendait d’une famille d’admoniteurs qui exploitaient des terres seigneuriales soit personnellement soit grâce à des métayers ou des employés. Parmi ses parents se trouvaient des gens de robes soit procureurs, prévôts ou chanoines.

En 1744, année de naissance de Nicolas, sa soeur ainée Jeanne Catherine était entrée en religion sous le nom de soeur Angélique. Toute sa vie aura été consacrée aux autres. D’abord en aidant sa mère qui a eu vingt enfants puis auprès de femmes en détresse.

Extrait de la p 239 du livre Le clergé de la Moselle pendant la révolution tome 2 sur la suppression des ordres religieux
par le chanoine Paul Lesprand (1869-1943) Gallica

Elle est décédée en 1805 à l’âge vénérable de quatre-vingt-six ans chez elle rue Gisors, alors qu’elle avait longtemps vécu et oeuvré à la maison du refuge Saint Charles.

Acte de décès du 11 avril 1805 p. 108/124 – Archives municipales de Metz

Le refuge, situé rue St Marcel, est décrit par Paul Lesprand comme suit :

Extrait de la p 238 du livre Le clergé de la Moselle pendant la révolution
tome 2 sur la suppression des ordres religieux
par le chanoine Paul Lesprand (1869-1943) Gallica

« …son but était celui des maisons actuelles du Bon-Pasteur : on y recevait, à la demande des parents ou des maris, les jeunes filles ou les femmes tombées dans la débauche ou adonnées à un vice dégradant, comme l’ivrognerie. Le procédé était légalisé ordinairement par une sentence du bailliage ou plus sommairement, pour les classes privilégiées, par une lettre de cachet. L’internement était limité, deux ans, par exemple, quitte à le faire renouveler s’il ne s’était pas produit d’amélioration pendant ce temps. Il y avait aussi des pensionnaires volontaires, repenties qui venaient expier leurs fautes et réparer le passé. parfois pour le reste de leur vie. D’autres travers y amenaient parfois quelques religieuses, mises là en pénitence… »

Le site « Autour des arènes de Metz Sablon » qui propose des « promenades temporelles » dans le vieux Metz nous en dit plus : « Le refuge Saint Charles qui offrait des places pour 30 religieuses et 30 pensionnaires était composé de trois corps de bâtiments. Le premier avec trois portails, qui occupait toute la façade rue Saint Marcel était séparé seulement par une maison de la paroisse Saint Marcel. On y trouvait le parloir, la chapelle, l’infirmerie et le cimetière situé en bas. Le deuxième avec le dortoir des religieuses, parallèle au premier, en était séparé par une cour et n’avait pas de cloître car le terrain était trop étroit. Il avait été reconstruit en totalité en 1742/1743. Dans le troisième construit en 1728 sur la rive de la Moselle, et agrandi en 1742, vis-à-vis de l’hôtel des spectacles se trouvait le logement des pensionnaires. »

Le refuge St George contigu au monastère des Ursulines et à l’hôpital St George

En 1790, soit avant la Révolution, le personnel de la maison du Refuge comptait dix-sept religieuses dont onze pensionnaires perpétuelles incluant Jeanne Catherine Sauvignier.

En 1803, les choses avaient bien changé alors que dès 1793 les soeurs devenues employées de l’état avaient dû prêter serment de « haine à la monarchie et d’attachement à la république ». Plusieurs ecclésiastiques de tous rangs avaient alors quitté les ordres, tandis que certaines pensionnaires avaient été libérées. Le refuge ayant été confisqué et nationalisé comme bien public, la municipalité avait de plus en plus des visées sur leur édifice pour entre autres le transformer en prison, en louer une partie, y tenir des réunions ou y entreposer des biens.

Pendant un certain temps quelques pensionnaires y résidaient encore, mais les soeurs avaient dû déménager. Éventuellement, « Le refuge avait été exproprié et occupé pendant la révolution par une imprimerie, puis vendu comme bien national le 23 juillet 1799. »

J’ai ainsi retrouvé Jeanne Catherine Sauvignier sur le tableau annuel de population de 1804. Elle y est inscrite sous le nom d’Angélique Souviny, pensionnaire de l’état âgée de soixantre-treize ans. En réalité, elle en avait quatre-vingt-cinq. Elle était probablement habituée à se priver. Néanmoins, sa pension était tellement petite, qu’elle devait partager son logement avec un autre ecclésiastique à la retraite. Elle est décédée l’année suivante.

Tableau annuel de population, année 1803-04, section 5 an XII p. 90 Rue Gisors – 1F/b17

Mais revenons à Rose, à ce jour, je la cherche encore. Étant donné que le refuge a fermé ses portes en 1799, elle n’y a donc jamais séjourné même si elle en aurait eu grandement besoin. Elle n’est pas non plus allée habiter chez sa tante. Le mystère reste donc entier.

Cependant, entre-temps, j’ai découvert Jeanne Catherine Sauvignier devenue soeur Angélique, qui aura consacré sa vie à aider des jeunes femmes dans le besoin à une époque, où l’existence d’une femme se résumait à être la fille de, la femme de, ou bien la veuve de quelqu’un d’autre.

Sources : Archives municipales de Metz : État-civil et tableaux annuels de population https://archives.metz.fr/

Gallica : Le clergé de la Moselle pendant la révolution, tome 2 sur la suppression des ordres religieux par Lesprand Paul (1869-1943)

Geneanet : Histoire familiale de Sylvie Adam et Pierre Larrède https://gw.geneanet.org/adamsylvie1

Autour des arènes de Metz Sablon http://promenade.temporelle.free.fr/dotclear/index.php/post/2007/01/25/32-refuge-saint-charles

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

4 commentaires sur « R comme à la Recherche de Rose »

  1. Bonjour, merci pour cet article encore une fois passionnant. Je suis heureuse que mes recherches aient pu vous aider. L’entraide est le force de la généalogie et nous permet de belles découvertes. Amicalement

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