P comme Pensionnaire durant la guerre

Le pensionnat de Nemours par Louis-Maurice Boutet de Monvel – 1909 – Musée des beaux-arts de Pau

Née à l’été 1930, à Issoire dans le Puy-de-Dôme, ma mère est la deuxième et dernière de la fratrie. Quelques mois plus tard, mes grands-parents ont décidé de quitter la ville avec leurs deux petites. Oui, mais où sont-ils allés ?  Cela demeure un mystère car à ce jour,  je n’ai pu les retracer ni à Issoire, ni à St-Jean-des-Ollières où mon grand-père a grandi et où son père vivait encore, ni dans le village situé à cinq kilomètres de La Grand-Combe dans le Gard, où ils s’installèrent et achetèrent la maison que je leur ai connue.

J’ignore donc où ils se trouvaient au déclenchement de la guerre. Ce que je sais par contre, c’est que ma mère n’avait pas encore dix ans quand Pétain décida de capituler face à l’armée allemande en juin 1940. Après des semaines de nouvelles désastreuses annonçant la mort de centaines de jeunes Français, la nouvelle avait été accueillie avec soulagement et résignation par la population locale. 

Cependant, plusieurs groupes de citoyens, sachant qu’ils seraient la cible d’arrestations et même de persécutions, étaient terrifiés. Parmi eux se trouvaient les juifs et les protestants, les communistes et les syndicalistes, les francs-maçons et les tziganes, pour ne citer que ceux-là.

Bien vite également on avait vu arriver des milliers de réfugiés. Les premiers venaient des territoires occupés par l’armée allemande comme les Hollandais, les Belges et les Luxembourgeois ainsi que quelques Allemands et Espagnols opposés à leurs gouvernements respectifs. Puis après la capitulation,  il était arrivé principalement des familles françaises fuyant les combats puis l’occupation allemande et désireuses de passer en France libre.

Alors que la population de certaines villes avait plus que doubler, la circulation des personnes, des marchandises et même du courrier entre la zone occupée et la zone libre était sujette à des contrôles de plus en plus rigoureux. Le ravitaillement en souffrait terriblement.

Soldats allemands installés à une terrasse de café
http://laplumedauphine.fr/2016/05/25/france-vestiges-occupation-allemande/

Si le régime de Vichy démontrait un certain zèle à exécuter les directives dictées par l’occupant, deux ans plus tard les choses allaient encore se dégrader. Suite au débarquement des forces alliées en Afrique du Nord début novembre 1942, les nazis avaient immédiatement riposté en traversant la ligne de démarcation et en occupant l’ensemble du territoire français. Les meilleurs hôtels et logis étaient réquisitionnés pour héberger les soldats allemands qu’il fallait également nourrir. La Gestapo installa ses bureaux à l’hôtel du Luxembourg d’Alès, à quelques kilomètres seulement de la Grand-Combe.

Chapelle de l’ancien pensionnat de jeunes filles de la Sainte-Famille-du-Sacré-Cœur
au Puy-en-Velay  photos : © Michel FOUCHER (clochers.org)

C’est durant cette période que mes grands-parents ont décidé de placer ma mère dans un pensionnat tenu par des soeurs. Sans doute pour la protéger et lui apporter une certaine stabilité. À l’époque la France comptait des centaines de pensionnats dont la majorité était pour les garçons. J’ai cependant pu en répertorier quelques-uns tant dans le Puy-de-Dôme que le Gard dédiés aux jeunes filles comme l’institut Bellevue et l’école Notre-Dame à Alès sous la tutelle des Soeurs de la Présentation de Marie ou encore celui de la Sainte-Famille-du-Sacré-Coeur au Puy-en-Velay en Haute-Loire situé à mi-chemin entre Issoire et La Grand Combe ou encore les nombreux pensionnats de jeunes filles de Nîmes tenus soit par des carmélites, des ursulines, des bénédictines ou d’autres congrégations.

Je nomme ceux-là car si j’ignore où ils demeuraient exactement, je pense que mes grands-parents sont restés dans la région à tout le moins dans l’axe d’environ deux cents kilomètres qui séparent Issoire de la Grand-Combe. De toute façon, seulement dans les trois départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et du Gard, il n’y avait que l’embarras du choix alors que j’ai répertorié une bonne dizaine d’institutions consacrées à l’éducation des jeunes filles et offrant également un service d’internat. Mais, comme les pensionnaires rentraient à la maison pour les vacances scolaires, ils ont dû aussi choisir une institution pas trop éloignée. Inutile de se compliquer la vie quand tout est déjà difficile !

Ainsi, les déplacements étaient limités au maximum en raison de la pénurie d’essence, des multiples contrôles policiers sans parler des fouilles et des risques d’arrestation aléatoire. De plus, tout le monde était sur ses gardes et les gens se méfiaient les uns des autres.

D’après mes recherches, la vie tant au pensionnat qu’à l’extérieur présentait plusieurs défis. L’économie était défaillante et les privations nombreuses. Fin 1942, les ouvriers spécialisés, encore en France, étaient réquisitionnés et envoyés en Allemagne pour la Relève tandis que quelques mois plus tard les jeunes hommes y sont envoyés pour le Service du Travail Obligatoire (STO). Plusieurs préféraient aller rejoindre la résistance mais c’était, dans un cas comme dans l’autre, autant de bras de moins dans les champs où il ne restait plus que des enfants, des femmes et des vieillards.

Carte postale d’un dortoir avec au fond à droite la section réservée à 
la surveillante séparée des pensionnaires par un rideau

Ce passage chez les soeurs a eu un impact profond sur ma mère. La vie quotidienne avec ses horaires stricts mais aussi ses messes et ses séances régulières au confessionnal avaient engendré chez elle un fort sentiment anticlérical.  Tout de cette vie lui était pénible : les règlements, les dortoirs, ainsi que le manque d’intimité et de liberté. Car bien sur, elles étaient enfermées et leurs sorties étaient encadrées et contrôlées. De plus, on y mangeait mal et certainement pas à sa faim car les milliers de soldats de la Wehrmacht, qu’il fallait loger et nourrir, pesaient lourd sur les ressources de la région qui semblaient toujours en manque.

Affiche encourageant à l’économie du pain qui était rationné

Ses quelques retours à la maison familiale étaient anticipés avec joie et soulagement : elle pouvait enfin gouter à la cuisine de sa mère mais aussi manger les légumes du jardin de son père sans parler des oeufs du poulailler et peut-être un lapin ou un poulet de temps à autres. En cette période de pénurie et de tickets de rationnement, une certaine autarcie avait du bon et était même en vogue.

« De longues files d’attente s’étirent devant des magasins peu ou pas approvisionnés et les citadins tentent de se ravitailler à la campagne. Certains élèvent des lapins sur leur balcon ou dans leur cave. Les jardins, publics et privés, se transforment en potagers. Toute une économie de récupération (textile, métaux, papier, etc.) et de produits de substitution se met en place… Les pénuries encouragent le développement de pratiques allant du système D comme débrouille, au troc, jusqu’à la spéculation et au marché noir, où se négocient les articles, rares ou courants, à des prix improbables. Fortement réprimé par le gouvernement de Vichy, le marché noir prospère malgré tout. » Le quotidien des Français, mémoire de guerre

Travaillante, ma mère ne rechignait probablement pas au moment des récoltes et des conserves sachant qu’elle pourrait en emmener quelques pots avec elle. Oui, mais voilà, quelqu’un l’avait peut-être dénoncée ou bien les soeurs les avaient trouvés lors d’une fouille ou d’un contrôle des valises et s’étaient empressées de les confisquer sans jamais les restituer. On ne l’y reprendrait pas.

Pensionnat où les élèves apprennent l’économie ménagère

Durant ses années de pensionnat, ma mère semble avoir reçu une éducation générale de qualité ce qui n’était pas toujours le cas dans les institutions religieuses. Elle avait été préparée pour le certificat d’études qu’elle avait passé avec succès vers ses treize ans et peut-être aussi pour le brevet deux ans plus tard sans pour autant qu’on l’ait incitée à poursuivre des études plus avancées. Son éducation était probablement plutôt axée sur les arts ménagers et surtout la couture qui était, à l’époque, un incontournable dans l’éducation des jeunes filles.

De plus, étant fille de commerçants, il ne faisait aucun doute qu’elle aurait à travailler mais l’objectif principal des soeurs était de former des jeunes filles dociles, croyantes et de bonne moralité qui feraient de bonnes épouses et des mères dévouées.

Dans le cas de ma mère, cet objectif fut seulement partiellement atteint. Car si elle s’est toujours efforcée d’être une épouse et une mère attentive, elle était loin d’être docile et comme on l’a vu loin d’avoir la foi.

Sources :

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

4 commentaires sur « P comme Pensionnaire durant la guerre »

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