V comme Veuves de guerre et autres

Remises de décorations aux familles des soldats morts pour la patrie
Documents from the Photographic Section of the French Army: 1914-16, Album I (clarkart.edu)

Je n’ai jamais connu mes grands-parents paternels, ils sont morts bien avant ma naissance. Cependant, ma famille paternelle est probablement celle que je connais le mieux et sur laquelle j’ai le plus d’informations.

On parle beaucoup de nos jours de l’absence du père et du manque de modèles masculins. Cependant, en étudiant mes ancêtres, force est de constater que c’est loin d’être un nouveau phénomène. Que ce soit dû aux guerres, à des accidents ou simplement à la maladie, j’ai été frappée par le nombre important de veuves et d’orphelins dans ma famille paternelle, et probablement dans de nombreuses familles françaises.

Tant ma grand-mère, Christine Frey que sa propre mère Aline née Victorine Judasse étaient veuves. Durant de longues années, leur survie et celles de leurs familles étaient précarisé par une économie essentiellement basée sur le travail masculin. Tant le travail que les salaires des femmes étaient bien moindres que celui des hommes et en leur absence, la survie des familles exigeait de grands sacrifices.

En février 1907, Aline a perdu son mari Jean Frey âgé de cinquante-deux ans alors qu’elle-même n’a que quarante-six ans et a à charge ses quatre derniers enfants qui sont âgés de six à dix-sept ans.

En 1907, Christine, sa fille aînée, est âgée de vingt-trois ans et vit à Paris. Elle est déjà mariée et attend son deuxième enfant. Neuf ans plus tard, ce sera son tour de perdre son mari Édouard Guillaumant au champ de bataille. Ses trois enfants, dont mon père, seront déclarés pupilles de la nation un an et demi plus tard tandis qu’elle va recevoir une maigre allocation de 563 francs par an, comme veuve de guerre. 

Extrait du journal officiel de la République française du 17 avril 1918 -Gallica

Bien avant que Christine ne soit veuve, les deux femmes vont s’unir et s’entraider. Ainsi, Aline va entrer, grâce à sa fille, dans la famille Guillaumant. À partir d’août 1907, elles ont à elles deux, six enfants dont un nouveau-né et une enfant de moins de trois ans. Quand Aline s’occupe du ménage, des courses et de la cuisine, cela permet à Christine d’aller travailler. Aline ou une de ses grandes filles s’occupe aussi des enfants.

Tout au long des déménagements de la famille Guillaumant de Paris à Choisy-le-Roi vers 1907, puis à Neuilly trois ans plus tard, Aline est intégrée et reste avec la famille de sa fille.

Aline est ensuite, vers 1911 ou 12, allée rejoindre sa propre mère qui demeurait encore à Filain, son village natal, dans l’Aisne. Elle y vit encore en 1913 quand Jean Pierre Frey, son fils aîné part pour le service militaire. Ses petits-enfants vont les rejoindre pour les vacances d’été. Mais, dès le début de la guerre de 1914, le village qui sera éventuellement détruit doit être évacué.

Quand Christine, âgée de trente-trois ans, devient veuve de guerre, en septembre 1916, le système d’entraide mère-fille est encore renforcé, alors qu’au fil du temps et des départs dus aux décès, mariages ou service militaire, la famille va se recomposer. Ainsi, quelques mois après avoir perdu son mari, Christine va perdre son beau-père Hippolyte Guillaumant, en janvier 1917. Âgé de seulement soixante deux ans, il était probablement toujours actif professionnellement et un membre important de la famille élargie. Après, ce sera au tour de sa soeur Madeleine de se marier en juillet 1920 ; elle a vingt-neuf ans. Deux mois plus tard, en septembre 1920, c’est son frère Jean Robert, âgé de dix-neuf ans, qui se marie.

Mais, les Frey et les Guillaumant sont tissés serrés et c’est cette entraide qui leur permet de tenir et de survivre à Neuilly-sur-Seine où ils vivent depuis qu’ils ont quitté Choisy-le-roi, suite aux inondations de 1910.

Pour Christine, tout comme pour sa mère, toute leur vie aura été sous le signe de l’adaptation et de la résilience : multiples déménagements, changements de métiers. L’important étant de toujours retomber sur ses pieds.

Leurs réalités sont cependant différentes. Même si Aline se dit rentière à la mort de son mari, j’ignore si elle a eu droit à une pension. Christine, elle en tant que femme de soldat mort au combat a reçu une très modeste pension bien plus modeste que celle d’une veuve d’officier, par exemple.

Cependant, les veuves de la Grande Guerre se comptent par centaines de milliers et la majorité d’entre elles ont des enfants à charge. On compte ainsi plus d’un million d’orphelins. Ils sont tellement nombreux que la poste leur dédie même un timbre représentant une veuve entièrement vétue de noir devant les croix des tombres et suivie d’une référence aux orphelins de la guerre.

« …ce groupe, défini stricto sensu par la loi Lugol du 31 mars 1919 qui instaure un droit à pension assez large, bien que modique, est massif (environ 700 000 pensionnées, puisque s’ajoutent aux 600 000 veuves directes du conflit les veuves de blessés décédés après 1919 ou de disparus). Au sortir de la guerre, la grande majorité d’entre elles avoisine la trentaine et les quatre-cinquièmes d’entre elles ont au moins un enfant mineur. »  https://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-protection-sociale-2021-1-page-151.htm

Bien vite, des emplois leur sont réservés en priorité comme aux bureaux de tabac, aux postes et dans d’autres services administratifs. Mais, ces postes ne semblent pas avoir fait partie des solutions privilégiées par les Frey-Guillaumant qui ont plutôt choisi de rester dans leur domaine de travail.  En 1921, Christine travaille toujours comme couturière et tapissière aux studios de la compagnie cinématographique Éclipse. Plus tard, la famille a aussi compté sur le travail des enfants dans le domaine de la ferronnerie d’art en s’engageant chez Paul Kiss. Juste avant le krash boursier, ce fut presque une période de prospérité alors que la mère et les trois enfants travaillent. Aline vit avec eux et s’occupe du foyer.

Recensement de 1921 -Neuilly-sur-Seine, Arichives du departement des Hauts de Seine

Ma grand-mère, Christine Frey ne s’est jamais remariée. Probablement pas par choix alors que Paul Poirrier, un régisseur qui travaillait avec elle aux studios Éclipse, est devenu son partenaire de vie. En se remariant, elle aurait perdu son allocation de veuve de guerre. Aussi, vu les salaires modestes que l’un comme l’autre devaient gagner, leur couple aurait beaucoup perdu en officialisant leur relation.

« La pension des veuves est de 800 francs par an, avec 500 francs supplémentaires par enfant mineur. Après la guerre, alors qu’il est demandé aux femmes de laisser les emplois aux hommes revenus du front, cette somme est jugée insuffisante par les concernées. Les associations de veuves protestent contre « une absence de véritable statut » dans la loi, qui leur retire la pension en cas de remariage. En 2007, l’historienne Stéphanie PETIT a établi que 42 % des veuves de 14-18 se sont ensuite remariées. » Les femmes pendant la Grande Guerre – UNC-AFN-Boissiere-montaigu (unc-boissire-montaigu.fr)

Ainsi, ils gardaient des appartements séparés même s’ils vivaient parfois dans le même immeuble. Ce fut le cas au 403 bis rue de Vaugirard où ma grand-mère Christine avait pris une charge de concierge pendant qu’André, son fils cadet, était parti au service militaire, puis à la guerre. Paul louait alors une petite chambre de bonne sous les toits et l’aidait avec l’entretien de l’immeuble.

Christine Frey (veuve Guillaumant) assise à côté de son compagnon Paul Poirrier –  Photo de famille

Bien qu’à l’époque, les attentes concernant la conduite et même l’habillement des veuves soient très strictes, Paul Poirrier est bien accueilli par l’ensemble des Guillaumant qui trouvent normal que Christine veuille refaire sa vie. Paul restera en contact avec les enfants Guillaumant jusqu’à son décès en janvier 1955, soit près de dix ans après la disparition de Christine. Il sera, entre autres, témoin au mariage de Gilberte la fille ainée de Christine ainsi qu’à celui de mes parents. Dans un prochain article, je compte vous en dire davantage sur sa vie.

Pour Christine, la vie continue jusqu’en 1940 alors qu’elle perd sa mère puis, en 1945 c’est elle qui décède d’un cancer. Son fils André, très amaigri et malade est rentré quelques mois plus tôt du Stalag XI, le camp de travail en Allemagne où il était prisonnier depuis cinq ans.

Sources :

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

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