L comme Légende familiale : Paul Poirrier

Paul Poirrier avec ma grand-mère Christine Frey, veuve Guillaumant – Photo colorisée avec le programme de MyHeritage

Chaque famille a son lot d’histoires dont certaines peuvent être qualifiées de légendes. On ignore comment elles ont commencé. J’aime à penser que c’est un peu comme pour le jeu du téléphone. Vous savez, on dit quelque chose à quelqu’un qui le répète à son voisin et ainsi de suite. Après une dizaine de répétitions, le message s’est transformé et ne ressemble plus beaucoup au message initial.

Paul Poirrier (debout à droite) travaillait comme régisseur aux studios de cinéma Éclipse tandis que Christine Frey (à sa droite) était couturière-tapissière

Pépère Paul était le compagnon de ma grand-mère paternelle. Comme je l’ai raconté dans mon dernier article, Christine Frey, qui avait trois jeunes enfants, est devenue veuve de guerre à l’âge de trente-trois ans. Après quelque temps, elle avait commencé une relation avec Paul Poirrier, un collègue de travail, régisseur aux Studios Éclipse.

Robert Poirier de Narcay, médecin et député de la Seine

Alors, l’histoire qu’on m’a racontée au sujet de Paul Poirrier va ainsi : Il aurait été le fils cadet de Robert Poirier de Narcay un médecin qui fut député du département de la Seine de 1914 à sa mort en 1918. Il aurait perdu son père très jeune, aurait hérité d’une petite fortune qu’il aurait dilapidée en faisant les quatre cent coups. Sa famille n’étant pas intéressée à le garder sous tutelle, il aurait été émancipé bien avant l’âge légal. Il aurait aussi décidé de se débarrasser de sa particule, qui ne cadrait soit disant pas avec sa profession et son mode de vie, pour ne garder que le patronyme de « Poirrier ».

Bien sûr, l’histoire m’a interpellée et j’ai voulu en savoir plus. Une des premières choses qui m’a frappée est la différence d’orthographe : Paul avait deux « r » à son nom tandis que Poirier de Narcay n’en avait qu’un. Mais dès que j’ai pu confirmer les dates de naissance et de décès de Paul, les différences, écarts et questions n’ont fait que s’accumuler.

Robert Poirier de Narcay était né en 1859, à Saint-Syphorien dans l’Indre-et-Loire et Paul Poirrier en 1883, à Esternay dans la Marne, aux portes de la Champagne. Comme vingt-quatre ans les séparaient, les dates, à tout le moins celles de leurs naissances auraient peut-être pu fonctionner mais Robert Poirier de Narcay étant mort en 1918, Paul avait alors trente-cinq ou trente-six ans. L’histoire de l’orphelin mineur ne tenait plus.

De plus, une fois retracés, les actes de naissance et de décès de Paul, qui sont consultables en ligne, indiquent bien qu’il était le fils de Louis Joseph Poirrier, greffier de paix, et de Rose Augustine Millet. Un peu plus de recherche m’a confirmé qu’il était bien le fils cadet d’une fratrie de quatre enfants. Ses frères et soeurs étaient beaucoup plus âgés que lui et l’ainée était déjà mariée au moment de sa naissance. Il était également orphelin de père celui-ci étant mort, à l’âge de cinquante-neuf ans, quand il avait seulement six ans. À l’âge de dix-huit ans, il perdait sa mère.

Une bonne partie de l’histoire se confirmait donc: il était bien devenu orphelin avant d’être officiellement majeur et avait probablement hérité de sa mère. Mais d’où pouvait bien venir cette histoire de père député ?

Louis Alfred Poirrier sénateur
de la IIIe république

En cherchant parmi les députés de la troisième république, je suis tombée sur deux Poirrier. D’abord François Poirrier né à Clermont-en-Argonne dans la Meuse, qui semble sans lien de parenté, puis Louis Alfred Poirrier, né à Esternay dans la Marne. Louis Alfred a commencé sa carrière politique comme conseiller municipal en 1855 avant d’être élu maire d’Esternay dix ans plus tard, en août 1865. Il s’est ensuite impliqué au niveau régional comme Conseiller général de la Marne, avant d’être élu Vice-président du Conseil général toujours de la Marne, en 1883. Il est élu sénateur pour la première fois en 1894. Réélu en 1897, il s’associe au groupe de la gauche républicaine avant de décéder l’année suivante. Il avait été nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1884.

Le fait que Paul et Louis Alfred soient tous deux nés à Esternay ne pouvait pas être une simple coïncidence et méritait d’être exploré.

Graphique de parenté entre Paul et Louis Alfred Poirrier

C’est ainsi que, de fil en aiguille, j’ai refait leurs arbres généalogiques pour remonter jusqu’à Jean François Poirrier (1731-1800) et Marie Jeanne Cordoin (1729-1780) qui étaient les aïeuls communs de Paul et Louis Alfred. Fils de tisserand, Jean François était notaire royal puis, après la révolution, notaire public.

Le couple a eu dix enfants dont sept filles et trois garçons incluant Jean François, le deuxième du nom, né en 1766 et Louis Augustin, le dernier de la fratrie, né en 1772. Louis Augustin Poirrier, l’arrière-grand-père de Paul était donc le frère de Jean François Poirrier, le grand-père de Louis Alfred. Les deux frères avaient suivi les traces de leur père en s’engageant dans des professions juridiques : Jean François était également notaire royal puis impérial et même maire d’Esternay. Louis Augustin était greffier de la justice de paix.

Les Poirrier étaient assez importants dans la commune d’environ 2000 âmes d’Esternay. Ainsi, avant Louis Alfred, c’était son père Louis François qui faisait office de maire tandis que le grand-père de Paul était aubergiste. Ainsi, chez les Poirrier, on comptait un instituteur, un aubergiste, des notaires et des greffiers de justice, certains de père en fils.

Pépère Paul est décédé, seul chez lui, par une froide nuit d’hiver, le 23 janvier 1955. Les semaines précédentes avaient été marquées par de fortes pluies qui avaient fait sortir la Seine de son lit. Dehors, les rues étaient inondées.

Christine Frey, son amie de coeur, était morte presque dix ans plus tôt et il est resté à ses côtés jusqu’à son dernier souffle. Mais, même après toutes ces années, il faisait toujours partie de la famille Guillaumant. À ce titre, il fut le témoin au mariage de mes parents tout comme il l’avait été à celui de ma tante Gilberte. Il habitait encore le même immeuble de la rue de Vaugirard où Christine avait été concierge et où il louait toujours une petite chambre de bonne qui, à ce que l’on m’a dit, était remplie de livres.

Conclusion, si cette légende familiale est en partie basée sur des faits réels, les noms des protagonistes et le déroulement de l’histoire se sont transformés au fil du temps, des conversations, et probablement des générations. Ainsi on a confondu, entre autres, un Poirrier avec un Poirier, un député avec un sénateur ainsi qu’un parent éloigné avec un père. La mémoire est bien curieuse et capricieuse alors que les glissements de sens et fausses associations sont malheureusement choses courantes.

J’ai encore quelques légendes et mystères à élucider qui ne sont cependant pas aussi simple à résoudre que cette histoire, mais dont j’aurais peut-être l’occasion de vous parler.

Sources :

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

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