C comme Cécile, la Cloche d’Herbilly

Carte postale d’Herbilly et de son clocher

Le défi lancé par Upro-g (l’Union professionnelle des généalogistes) pour le mois de janvier 2023 concerne l’histoire d’une cloche. Je ne suis qu’une généalogiste amateur mais c’est pour moi l’opportunité de vous parler d’un fait divers aux conséquences importantes dont je ne pourrais vous parler autrement. Je saisis donc l’occasion au bond pour vous parler de Cécile, la cloche d’Herbilly que l’on pourrait tout aussi bien appeler la cloche de la discorde.

Herbilly, est un hameau du Loir-et-Cher à mi-chemin entre Blois et Orléans. Mes ancêtres les Chapeau, les Fouquet et les Breton y vivaient au 18e siècle. Mais, c’est près d’un demi-siècle plus tard, soit en janvier 1841, que Herbilly et Courbouzon firent parler d’eux à travers le royaume alors sous la Monarchie de Juillet.

D’abord, il s’était agi de la paroisse d’Herbilly qui en 1802 avait été amalgamée pour des raisons de simplification administrative à celle de Courbouzon située à un kilomètre. En 1808, c’était le hameau qui devait subir le même sort. Les paroissiens d’Herbilly ne digéraient pas la disparition de leur église qui avait été vendue et dont le mobilier et les ornements avaient été transférés à Courbouzon qui, quoique plus populeuse, avait une église plutôt simple et dénudée.

Dès 1806, une bonne trentaine de citoyens d’Herbilly exaspérés par la situation avaient fait circuler une pétition destinée au ministre des cultes ou à celui de l’intérieur pour s’opposer au « démeublement » de leur église. Le maire avait même dénoncé la situation auprès du préfet.

Je vous dénonce la conduite illégalle de 30 à 40 citoyens de la commune d’Herbilly à la tête desquels Etarine (?) l’adjoint Municipal, homme absolument mal dans sa place, Gobert-Monceau tanneur, Noël Ragon, Thomas Chevalier père, Thevot, Gaibert-Venot, et autres, qui le jour d’hier, à mon insu et sans m’avoir préalablement consulté se sont rendu en troupe à Mer pour faire dresser une pétition en noms collectifs qu’ils doivent adresser soit au ministre des cultes ou à celui de l’intérieur relativement à la manière dont les fabriciens de Courbouzon ont démeublé l’église d’Herbilly, par suite de vos ordres. La quelle pétition ils ont ensuite colportée à Herbilly pour la faire signer de plusieurs, et recevoir d’eux leur portion contributive…

Alors, seuls subsistaient de l’église le clocher et sa cloche qui servaient également d’horloge pour les habitants. Trente-cinq ans plus tard, les tracasseries étaient loin d’être terminées. Ainsi, vers 1840 ou 1841, une nouvelle dispute avait éclaté entre les habitants des deux villages au sujet de la cloche d’Herbilly convoitée par le curé de Courbouzon. Voici comment la presse résume la situation :

Des troubles ont éclaté à Courbouzon, petite commune du département de Loir-et-Cher. Voici les faits qui ont donné lieur à ces désordres :

Les communes de Courbouzon et d’Herbilly ont été réunies par un décret impérial ; c’est dans l’église de Courbouzon que se célèbrent les cérémonies. Mais la commune d’Herbilly a aussi une église et un clocher garni d’une cloche qui sert en même temps d’horloge. M. le curé de Courbouzon réclame à la fabrique commune aux deux villages la cloche d’Herbilly. MM. les fabriciens décidèrent dans le sens du voeu du curé. Par suite de la délibération de ladite fabrique et ensuite du conseil municipal, la cloche d’Herbilly devait être transportée à Courbouzon ; mais les habitants d’Herbilly résistèrent en disant que leur cloche leur était nécessaire, non seulement parce qu’elle leur servait d’horloge, mais aussi parce qu’en cas d’incendie ou de tout autre sinistre, il fallait qu’on pût sonner le tocsin ; ils portèrent la contestation devant le conseil de préfecture, offrant même de payer à la commune de Courbouzon la valeur de la moitié de la cloche en litige.

Le conseil de préfecture n’entendit à aucun arrangement, et, décidant dans le sens de la fabrique et de la volonté du curé, il adjugea la cloche au clocher de Courbouzon. En vertu de cette décision administrative, un représentant de la fabrique de Courbouzon, assisté de charpentiers, vint vendredi dernier prendre possession du clocher d’Herbilly, et se prépara à l’enlèvement de la cloche. A cette nouvelle, le village presque entier se souleva ; les femmes surtout montrèrent une grande ardeur dans la défense de leur cloche. Elles chassèrent les charpentiers, détrusirent leurs échafaudages, coupèrent les cordes, etc. La gendarmerie de Mer fut mandée, mais on la reçut à coups de boules de neige. La force publique avait été méconnue, l’exaspération générale était telle qu’on crut devoir s’appuyer sur des forces imposantes : c’est alors que M. le juge de paix demanda en toute hâte du renfort au chef-lieu. A l’arrivée des trois compagnies d’infanterie de la ligne expédiées de Blois, les habitants d’Hervilly avaient tous disparu, et la cloche put être enlevée sans obstacle.

En fait, l’armée repartit avec quelques prisonniers incluant des femmes et des enfants qui furent interrogés puis relâchés. Mais, les relations entre les deux communes continuèrent de s’envenimer. Quelques jours plus tard, soit le 19 janvier, le journal le Courrier français nous informe des derniers développements.

Le Courrier du Loir-et-Cher revient sur une affaire dont nous avons entretenu déjà nos lecteurs et il ajoute les particularités suivantes. « Le curé et les autorités civiles de Courbouzon sont fort embarrassées de la cloche qu’ils ont enlevée au hameau d’Herbilly. Après avoir dépensé 150 fr. en travaux de charpente dans l’insuffisant clocher de Courbouzon on s’est aperçu que la cloche ne pouvait pas marcher, et que de plus le son quelle rend se marie d’une manière désagréable avec celle qui existe déjà. Maintenant il est question d’élever le clocher d’un étage, ce qui coûtera for cher. Le conseil municipal de Courbouzon va être appelé à voter cette dépense ; mais ce qu’il y a d’odieux, c’est que le hameau d’Herbilly, déjà dépouillé de sa cloche, sera encore forcé de contribuer à la dépense faite pour la loger. Ainsi on a enlevé une cloche d’une tour où elle se trouvait parfaitement placée pour servir de beffroi aux communes voisines, et cela sans savoir où on pourrait la placer. L’autorité départementale est-elle excusable d’avoir ignoré toutes ces circonstances ? »

Cet article nous apprend que les choses bougent aussi à Herbilly où les villageois ne décolèrent pas et échafaudent même différents scénarios pour reprendre leur vie en main.

« Mais voici bien une autre affaire. Les habitans d’Herbilly ne parle de rien moins que de se faire protestans, et de se réunir pour le culte à la commune d’Aulnay. M. Dattin, nous écrit-on de Mer, se propose d’acheter le clocher d’Herbilly et d’y placer une nouvelle cloche. On parle même de la restauration de l’église, dont on ferait ultérieurement l’usage que l’on jugerait convenable. En attendant, il faut espérer que M. le préfet ne sanctionnera pas le vote du conseil municipal de Courbouzon qui fera peser sur les deux communes la dépense de l’élévation du cloche de Courbouzon. Ce vote serait d’autant plus injuste que dans le conseil municipal ne siégent que deux habitans d’Herbilly. Courbouzon abusant de la supériorité du nombre de ses habitans a constamment repoussé du conseil les contribuables du hameau voisin. »

Ces rumeurs de conversion étaient bien plus que des paroles en l’air. De nombreux paroissiens, en colère après le curé de Courbouzon et par son entremise après l’Église catholique, décidèrent de se joindre à une congrégation protestante située à environ six kilomètres de leur village. D’autres se rendaient écouter l’office à l’église de Mer située à cinq kilomètres ou encore dans d’autres communes avoisinantes.

Carte postale du clocher d’Hellerby avant qu’il ne retrouve sa cloche et son horloge en 1921

Afin de bien signifier leur position, les habitants d’Herbilly demandèrent à être séparés administrativement de Courbouzon pour être jumelés au village de Mer. Cette demande finit par leur être accordée par décret présidentiel voté par le conseil des pairs en juillet 1847.

Une fois séparée de Courbouzon, Herbilly demanda qu’on lui rende sa cloche ce qui amena de nouvelles disputes, tractations et démarches alors qu’on leur demandait de racheter un bien qu’ils considéraient s’être fait enlever de force. Herbizon finit par récupérer sa cloche en 1921.

Enfin, comme la rancoeur est tenace, aucun jeune d’Herbilly n’était autorisé à fréquenter ceux de Courbouzon. Il fallut attendre 1942 avant que deux jeunes de ces deux communes ne se marient. Soit cent ans après le transfert de la cloche et vingt-et-un ans après son retour !

D’ailleurs, l’histoire faisait encore la manchette en 2010 à l’occasion de la restauration du clocher de l’église d’Herbilly dont voici un extrait de l’article paru dans La Nouvelle République pour l’occasion :

Quant à Maurice Leroy, président du conseil général, c’est avec un grand plaisir qu’il a raconté l’affaire amusante de Cécile, la cloche d’Herbilly : « La tentative de transférer cette cloche vers Courbouzon en 1841, sous prétexte que l’église d’Herbilly était désafectée, a provoqué la résistance des habitants, le rattachement d’Herbilly à Mer et une animosité tenace entre les deux villages qui ne s’est éteinte qu’en 1942 avec le mariage d’un gars d’Herbilly avec une fille de Courbouzon ». Mais surprise de Maurice Leroy : la fille était là dans l’assistance ! Pierrette Guillot mariée à Louis Camus en 1942 !

J’ignore si c’est La Nouvelle République ou Maurice Leroy, président du conseil général, qui a qualifié l’affaire « d’amusante ». Mais, il est bien évident que les protagonistes de l’époque, qui avaient probablement fait bien des sacrifices pour meubler leur église et acquérir leur cloche, ne l’entendaient pas du tout ainsi. De plus, les deux hameaux étant si proches géographiquement, plusieurs familles avaient dû se retrouver dans des camps opposés et se déchirer.

Sources :

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

5 commentaires sur « C comme Cécile, la Cloche d’Herbilly »

  1. Très amusante ton histoire de cloche. Habituellement on parle d’histoires de clochés pour présenter des disputes de villages, ça va rarement jusqu’à déménager une cloche. Bon travail. Lorraine

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