R comme Ruralité

Ancienne carte postale de Pargny-Filain avec à gauche les hauteurs de Monampteuil, Aisne

Avant d’entreprendre ce travail de mémoire, et même au début de mes recherches, il était clair pour moi que Paris était le point de ralliement de l’ensemble des membres de ma famille. Depuis toute petite, je me considérais comme Parisienne. Il y avait même une certaine fierté associée au fait que j’étais née à Paris, d’un père né à Paris et dont les parents étaient également nés à Paris car c’est, à ce qu’on dit, plutôt rare. En y regardant de plus près, s’il est vrai que trois de mes grands-parents sont nés et ont vécu à Paris, seulement la lignée Guillaumant, arrivée à Paris vers 1827 ou 1828, remonte à cinq générations. Les autres s’y sont installés plutôt à la fin du 19e siècle ou au début du 20e. Mes recherches, m’ont donc amenée à découvrir non seulement des individus, mais aussi des régions dont j’ignorait presque tout du côté du Massif central, de l’Orléanais ou encore du nord et de l’est de la France.

Heureusement, les monographies dont je parle également dans l’article U comme Us et coutumes me permettent d’avoir un aperçu du mode de vie de mes ancêtres grâce aux témoignages de certains de leurs contemporains. Ainsi, si à l’origine, plusieurs de mes ancêtres possédaient un petit lopin de terre qu’ils exploitaient, ils étaient aussi souvent artisans dans le domaine du bois soit pour apporter un supplément qui compensait les aléas de la vie de cultivateur soit comme mode principal de subsistance. Voir E comme Échalassier ou M comme Meung-sur-Loire.

Ainsi, dans l’Aisne alors que mes ancêtres se disent maçon, tisserand, potier ou cultivateurs, leurs enfants sont manoeuvriers ou carriers. Une différence notable, si on en croit l’instituteur de Filain quand on lui demande de décrire ses concitoyens et leurs moeurs :

En cette matière, les habitants de Filain peuvent être rangés en deux catégories : les cultivateurs et ouvriers agricoles et les carriers. Les premiers qui respirent un air pur sont vigoureux, robustes. Ils sont casaniers outre raison ; il semble que toute société leur est à charge ; on pourrait leur reprocher d’être trop égoïstes. Leur sobriété est excessive. Le sol de Filain, par son peu de valeur, se prête à tout cela. Il faut travailler beaucoup, et bien souvent ce travail n’est pas rétribué. Le cultivateur de Filain a besoin pour pouvoir mettre les deux bouts ensemble, comme ont dit, d’être très sévère dans ses dépenses ; son économie doit friser l’avarice; il lui faut s’imposer des privations sans nombre.

Monographie de Filain p. 14 et 15/15 Archives de l’Aisne

Le carrier, au contraire, qui respire un air chargé d’acide carbonique produit par la poudre et la combustion des nombreuses lampes qui éclairent les chantiers, un air qui ne se renouvelle pas, est pâle. Il blanchit vite ; si un éboulement inattendu ne l’a pas broyé ou rendu impotent pour toujours, il est rare qu’il puisse continuer son rude labeur quand l’homme des champs est encore dans la force de l’âge. À 40 ans, un carrier est usé. Le carrier est large dans ses dépenses. Il lui faut du reste, une alimentation substantielle. On pourrait l’accuser d’intempérance, en général. Habitué à vivre au milieu de camarades qui partagent son genre de vie, ses dangers, il aime la société ; l’isolement lui déplaît.

image-22
Gravure de la page couverture de la revue, La Maison Rustique, janvier à juin 1853

La liste des problèmes potentiels auxquels font face les agriculteurs est longue. Ainsi, on parle de la météo comme du « rigoureux hiver de 1879 qui a détruit la majeure partie des arbres fruitiers » ou encore des vignes qui « ont été arrachées parce que le raisin n’y mûrit plus qu’imparfaitement et que le peu de vin qu’elles donnent est presqu’ imbuvable. » D’autres fois, ce sont des problèmes de transport « Pendant fort longtemps la culture de la betterave a été mise de côté, les cultivateurs n’ayant pas de fabrique de sucre à proximité de leur exploitation et les transports des produits saccharine étant trop longs et fort pénibles. » Il y a aussi les questions d’organisation du territoire « Dans la vallée le sol est de nature par trop hétérogène pour donner des garanties de rapport. Ici argileux, là siliceux souvent argileux et siliceux dans la même parcelle…, il présente de réelles difficultés dans les moyens de le cultiver » ou encore de topographie « Le terroir de Filain est fort accidenté. Comme toutes les communes du Soissonnais, la commune de Filain se trouve partie en montagne, partie en vallée... Les découpures de la crête de la montagne forment des gorges profondes.

Lanternes vénitiennes page 116 du catalogue Le manuel du Cotillon

Enfin, il est cité des changements économiques et comment certaines pertes ont été, au moins temporairement, remplacées par un certain progrès quoique celui-ci soit parfois éphémère :

« L’usine hydraulique du Moulin-Didier était un moulin où l’on faisait de blé farine ; il a été converti en établissement industriel il y a 15 ans. C’est là que se faisaient par des procédés mécaniques très ingénieux dus à l’exploitant actuel, M. Faillot, les milliers de ronds en bois servant à la fabrication des lanternes vénitiennes. Cette fabrication est aujourd’hui tombée par suite de la concurrence allemande. Les ouvriers employés n’étaient que des enfants de 14 ou 15 ans. Ils gagnaient sans trop de mal de bonnes journées et étaient d’un grand secours pour leurs parents. Ils sont les premiers à souffrir de la crise industrielle que les envahisseurs de 1870 font peser sur la France entière. » Monographie de Filain p. 10 et 11/15 Archives de l’Aisne

À Bouconville-Vauclair, où vivaient plusieurs de mes ancêtres directs aux 18e et 19e siècles, l’instituteur relate que :

Monographie de Bouconville-Vauclair p. 16/61 Archives de l’Aisne

« Tous les ans, du mois de mai au mois d’octobre une dizaine d’habitants partent travailler aux briqueteries ou tuileries jusque 8 ou 10 lieues* de Bouconville. Certains ménages vont aussi pendant le mois de juillet et août faire la moisson dans la Brie. C’est ce qu’ils appellent « aller à la France ». Enfin une dizaine de personnes quittent Bouconville vers la fin de septembre ou le commencement d’octobre pendant environ 3 semaines pour aller vendanger dans la Marne. »

Pas surprenant que, dans de telles conditions, les gens aient cherché par tous les moyens à améliorer leur sort et décidé soit de quitter, soit d’aider leurs enfants à émigrer vers des terres et un avenir plus prometteurs.

Photographie de Bouconville à la fin du 19e siècle ou début 20e où on dénombre une quinzaine d’enfants en dépit des remarques de l’instituteur qui déplore la fin des familles nombreuses https://inventaire.hautsdefrance.fr/dossier/le-village-de-bouconville-vauclair/

D’ailleurs, l’instituteur de Bouconville-Vauclair explique très bien ce phénomène qui touche l’ensemble des communes rurales depuis les années 1830. La commune, qui comptait plus de 600 habitants de 1760 à 1836, va en perdre plus de 200 pour ne compter que 402 habitants en 1886. « La population de Bouconville a diminué de presque 250 habitants depuis 1836 et c’est surtout depuis 1846 que cette diminution s’est fait le plus sentir. Ce fait n’a rien d’anormal, on le remarque dans la plupart des autres communes de la contrée. » D’après lui, cette diminution a trois causes principales: la rareté des terres agricoles, l’isolement géographique et la dénatalité.

1. Sur les 782 hectares composant le terroir, 446 hectares seulement sont occupés par des terres labourables et sur ces 446 hectares, 200 sont en la possession du propriétaire de la Bove. De sorte qu’il ne reste pour la population du village que 250 hectares environ. La propriété étant peu morcelée et le pays essentiellement agricole, il en résulte pour beaucoup l’impossibilité de se créer un petit patrimoine et l’obligation pour ces derniers d’émigrer vers les villes ou les centres d’industrie afin de vivre plus à l’aise. 2. L’absence de voies de communication (chemin de fer, canaux, rivière) en mettant obstacle au développement de l’industrie a favorisé l’émigration.

Monographie de Bouconville-Vauclair p. 16/61 Archives de l’Aisne

3. Jusqu’en 1863, les familles s’étaient maintenues assez nombreuses et le nombre des naissances avait toujours été supérieur au nombre des décès ; mais depuis cette époque, ceux-ci l’ont emporté de près du double sur les naissances ; de là la diminution qu’on remarque et qu’il est à craindre de voir continuer. En effet, tandis qu’on trouve 82 familles n’ayant qu’un enfant ou n’en ayant pas, 37 ayant 2 enfants, on n’en rencontre que 16 ayant 3 enfants et plus.

Personnellement, j’y ajouterai l’instruction publique alors que presque tout le monde sait lire, écrire et compter ; l’industrialisation et les besoins des usines et ateliers en main-d’oeuvre ; l’élimination des corporations qui ont rendu accessibles plusieurs professions jusque-là réglementées ; ou encore la fin des privilèges et de l’hégémonie de l’église ainsi que la libre circulation des biens et des personnes grâce, entre autres, au chemin de fer. Autant d’avancées qui illustrent les changements majeurs amorcés au 18e siècle et poursuivis tout au long du 19e, qui ont ouvert de nouveaux horizons aux populations rurales en dépit des dangers tant décriés par l’instituteur de Filain.

Monographie de Filain p. 14/15 Archives de l’Aisne

Les habitants de Filain possédant tous un petit avoir, ont le malheureux penchant d’envoyer leurs enfants en ville : ils les enlèvent aux champs parce qu’ils se figurent qu’à la ville on gagne plus avec moins de peine. Ils oublient que, si, dans un grand centre, les salaires sont plus élevés, les dépenses le sont davantage encore. Ils ne songent pas que les plaisirs si alléchants de la ville ne sont pas toujours innocents, et que leurs enfants, abandonnés à eux-mêmes trouveront des coteries malsaines qui leur offriront plutôt le mal que le bien. Ils ignorent que la santé physique de leurs enfants court autant de dangers que leur santé mentale, la ville n’offrant, au lieu du bon air de la campagne, qu’un air chargé de miasmes délétères.

*Comme une lieue équivaut à 4.828 km, ils voyageaient une quarantaine de kilomètres pour aller travailler dans les briqueteries et tuileries.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

Un avis sur « R comme Ruralité »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :