V comme Vigneron en Orléanais

le vigneron d’autrefois
Ancienne église St Aignan d’Herbilly alors rattachée à Courbouzon

Jean Charles Barthélemy Guillaument (mon ancêtre de sixième génération ou l’AGP de mon AGP paternel) était le fils de Jean Mathieu Guillaumant et de Marie Chapeau, une fille de Herbilly dans la paroisse de Courbouzon située vingt kilomètres en aval de Meung sur la rive droite de la Loire. Ils s’étaient mariés en 1758, elle avait alors vingt-trois ans et lui en avait vingt. Elle avait suivi les traces de sa soeur aînée Anne qui six ans plus tôt avait épousé Pierre Guillauman, le frère de Jean Mathieu. Les deux familles avaient choisi de s’installer à Meung-sur-Loire.

Jean Mathieu et Marie avaient eu neuf enfants dont n’avait survécu que Jean Charles Barthélemy et sa soeur Marie Marguerite. La moitié de leurs sept enfants morts en bas âge n’avaient vécu que de quelques jours à quelques semaines alors que trois garçons et une fille, n’avaient pas dépassé l’âge de deux ans.

La famille de Pierre Guillauman et Anne Chapeau avait été un peu plus chanceuse. Sur leurs dix enfants, comptant six garçons et quatre filles, deux de leurs fils et trois de leurs filles avaient survécu. Cependant, je n’ai pu retracer que trois d’entre eux : deux filles et un garçon qui se sont mariés et ont fondé une famille. J’ignore ce qu’il est advenu des deux autres.

Les parents des soeurs Chapeau, Thomas et Marie Fouquet étaient vignerons. Marie, leur cadette était aussi la cinquième du nom. Les quatre petites Marie qui l’avaient précédé, étaient décédées avant d’atteindre l’âge d’un an. Sur leurs neuf enfants, nés entre 1721 et 1735, seulement deux filles avaient survécu.

Car c’était bien là le lot de la plupart des familles. Avoir beaucoup d’enfants pour voir, impuissant, mourir la majorité d’entre eux. Cela concernait les familles aisées comme les pauvres car la mortalité infantile touchait alors toutes les classes de la société.

Je trouve assez représentative une note laissée par le curé d’Herbilly dans le registre de la paroisse de Saint-Aignan. Il rapporte ainsi avoir célébré du 22 août 1724 au 28 novembre 1728 : soixante dix-huit baptêmes, vingt-trois grands enterrements et quarante-quatre petits enterrements ainsi que huit mariages. Les petits enterrements concernaient ceux de ces enfants n’ayant vécu que quelques heures ou quelques mois. Si on fait le décompte, en plus de quatre ans, la démographie d’Herbilly qui comptait probablement un peu moins de 200 habitants, ne s’était accrue que d’une dizaine de personnes.

Registre paroissial Herbilly 1703-1733 – E Dépôt 266/9 Archives du Loir-et-Cher

En tant que vigneron, Thomas avait aussi beaucoup souffert alors que tout l’hémisphère nord traversait depuis près de quatre cents ans ce qu’on allait appeler le petit âge glaciaire. Cette période avait pour conséquences des étés très pluvieux ainsi que des hivers extrêmement rigoureux. Il n’était donc pas rare de voir la Loire en crue sortir de son lit, et même submerger et briser les digues érigées sur ses berges. D’ailleurs, ces crues se répétaient année après année et avaient marqué les hivers de 1707, 1709, 1710 et 1711.

Carte d’état-major sur laquelle on voit bien les rangées de vignes d’Herbilly et de la région
https://www.geoportail.gouv.fr/donnees/carte-de-letat-major-1820-1866

Heureusement, la situation d’Herbilly, établi à environ cinq kilomètres de la rive et sur un coteau surplombant le fleuve, lui évitait de voir ses champs inondés par les crues. De plus, comme les digues de la région étaient moins hautes et étendues que du coté d’Orléans, les ponts qui dataient du moyen Âge avaient tenu bon et permettaient encore de circuler tant par celui de Beaugency que par celui de Blois.

Rien cependant ne protégeait les vignes des grands gels. Ainsi, Thomas Chapeau se souvenait encore du « Grand Hyver » de 1709 alors que la température était descendue pendant plusieurs jours à moins quinze degrés Celsius et où il avait dû attendre un redoux ou le printemps pour arracher tous ses pieds de vigne et repartir à zéro.

Thomas qui n’avait pas encore vingt-deux ans et était orphelin de père depuis plus de dix ans, s’était trouvé bien démuni. Cependant, sa situation était loin d’être unique et des milliers sinon des millions de cultivateurs qui possédaient des vignes ou des arbres fruitiers avaient subi le même sort et perdu tout espoir de récolte pour plusieurs années.

Champ d’orge

Dans la Beauce toute proche, on cultivait essentiellement du blé mais récemment les récoltes avaient été décevantes année après année. De plus, la capitale et les armées demandaient régulièrement leur part. Pour ne rien arranger, les techniques de meulages défaillantes entrainaient beaucoup de pertes particulièrement couteuses en ces périodes de disette.

En 1709, les semences avaient gelé en terre et on n’avait évité la catastrophe que grâce aux semailles d’orge. Cette céréale rustique, moins exigeante et au cycle plus court que le blé avait permis de pallier la pénurie de grains et de nourrir les populations.

Malgré ce secours inespéré, bien des gens étaient décédés. Les maisons de la région n’étaient pas adaptées à de si grands froids. Ils étaient nombreux surtout parmi les plus vulnérables à avoir énormément souffert. Ainsi, son frère cadet était mort deux ans plus tôt au début de janvier 1707, il n’avait que neuf ans.

Quant à Thomas, pendant plusieurs années, il avait dû se louer là où on avait eu besoin de ses bras pendant qu’il replantait ses vignes et les soignait en attendant qu’elles donnent leurs premiers fruits. Comme d’autres producteurs de la région, il avait probablement choisi un cultivar rustique comme « le melon » de la région de Bourgogne qui disait-on résistait mieux aux grands froids. C’est lui qui donne le fameux muscadet.

Thomas avait dû attendre trois ans avant de voir apparaitre les premiers fruits et cinq avant d’avoir une récolte digne de ce nom. Loin de faire du grand cru, il se contentait de faire un vin de tous les jours surtout que la région, faite de champs plats plus propices aux labours, n’offrait ni protection des vents glacés, ni cailloux pour emmagasiner la chaleur ou refléter les maigres rayons du soleil.

Au moins, les mauvaises années, il pouvait toujours vendre sa production à un des 200 ou 300 maitres vinaigriers que comptait la région. Le vinaigre orléanais, surtout le blanc, était réputé le meilleur du royaume. On s’en servait comme condiment et même comme boisson rafraichissante en été en l’allongeant d’eau et d’un peu de sucre.

Ancienne carte postale d’Herbilly (début 20e)

Il avait aussi remis à plus tard le projet de fonder une famille. Un rêve qu’il allait prendre plus de dix ans à réaliser. Marié à trente-trois ans avec Marie Fouquet, il allait décéder avant de pouvoir fêter ses cinquante-huit ans. D’ailleurs, depuis 1740, les grands froids avaient repris, se pourrait-il qu’il ait pris froid et ne s’en soit jamais remis ? Il laissait sa veuve et leurs deux filles mineures Anne et Marie âgées respectivement de dix-sept et dix ans. Ce sont elles qui, quelques années plus tard, allaient unir leur destin aux frères Guillaument. Quant à sa femme Marie, elle allait se remarier deux fois plutôt qu’une tandis que ses terres allaient être vendues faute de relève pour servir, au moins en partie, de dot pour leurs filles.

Mais voilà qu’en cette fin de siècle, l’histoire se répétait. Les disettes étaient récurrentes et les hivers de 1788 et 1789 avaient été encore plus rigoureux que ceux des années précédentes. La Loire continuait à geler et les embâcles avaient éventré les digues et même par endroits emporté les maisons. Les récoltes étaient lamentables, le pain hors de prix et malgré les distributions de légumes qui n’étaient guère prisés, le pauvre monde mourrait de faim et de froid.

Sources :

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

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