P comme Pargny-Filain

Carte d’état major de la région de Pargny-Filain

Je vous ai déjà parlé de mon arrière-grand-mère Aline qui avait été si importante pour sa fille Christine et pour mon père quand il était enfant.

Née en 1860, elle était originaire de l’Aisne et plus précisément du petit village de Pargny-Filain situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Laon, au sud de la rivière l’Ailette. Selon les documents « l’habitat était dense, les 80 maisons toutes accolées étaient entièrement composées de pierre de taille. Le cœur du village était occupé par plusieurs commerces. »

Fille de carrier, elle était l’ainée d’une fratrie de quatre enfants issue de Prosper Victor Judasse et de Marie Florentine Marchand. Prosper Victor était probablement grégaire et de nature conviviale si on en croit l’instituteur de Filain dans sa monographie communale de 1884 :

« Le carrier (…) qui respire un air chargé d’acide carbonique produit par la poudre et la combustion des nombreuses lampes qui éclairent les chantiers, un air qui ne se renouvelle pas, est pâle. Il blanchit vite ; si un éboulement inattendu ne l’a pas broyé ou rendu impotent pour toujours, il est rare qu’il puisse continuer son rude labeur quand l’homme des champs est encore dans la force de l’âge. À 40 ans, un carrier est usé. Le carrier est large dans ses dépenses. Il lui faut du reste, une alimentation substantielle. On pourrait l’accuser d’intempérance, en général. Habitué à vivre au milieu de camarades qui partagent son genre de vie, ses dangers, il aime la société ; l’isolement lui déplaît. » Monographie de Filain p. 14 et 15/15 Archives de l’Aisne

Partie s’installer à Paris au printemps de ses vingt et un ans, Aline y avait rencontré un menuisier lorrain qui à l’encontre de la plupart des membres de sa famille avait opté pour la France plutôt que pour l’Allemagne. Moins d’un an plus tard, soit le 18 février 1882, elle était de retour à Pargny-Filain pour se marier avec Jean Adam Frey, devant tous ses amis d’enfance.

Au total, le couple Frey-Judasse a eu six enfants : deux garçons et quatre filles dont une mourut à l’âge de onze ans en mars 1894, alors que Paris connaissait une épidémie de grippe et commençait à enregistrer des centaines de morts.

Même si elle vivait et travaillait à Paris, Aline retournait régulièrement à Pargny-Filain pour visiter sa famille et y envoyait probablement ses enfants et plus tard ses petits-enfants pendant les vacances scolaires. C’est que devenue veuve à quarante six ans, ses deux cadets n’avaient encore que treize et six ans.

Quand Christine, sa fille ainée se marie avec Édouard Jean Guillaumant, le 18 avril 1903, Aline vient tout juste d’enterrer son père Prosper Victor, mort le 10 du même mois à l’âge de soixante et onze ans. Après la mort de son mari, sa mère Marie Florentine va vivre dans la plus grande misère jusqu’à ce qu’elle vienne, quelques années plus tard, rejoindre sa fille ainée et son fils, et s’installe à Paris probablement vers 1906 ou 1907.

Marie Florentine mourra chez elle à Paris, au 23 boulevard Garibaldi, tandis que son fils Victor vit avec sa femme de l’autre côté de la rue au numéro 38. On est alors en mars 1919 et elle a soixante et dix-neuf ans. L’armistice, qui marque la fin de la guerre, a été signée seulement quelques mois plus tôt, le 11 novembre 1918 au matin.

Je sais que le frère et la sœur de mon père, nés respectivement en 1907 et 1904, passaient régulièrement leurs vacances à Pargny-Filain, mais ces allers-retours ont eu une fin abrupte avec le début de la guerre. Selon ceux qui en ont entendu parler, la famille y louait une petite maison et aurait été une des dernières évacuées avant l’arrivée des Allemands.

Ancienne carte postale des destructions de Pargny-Filain près du Chemin des Dames

D’après ce que j’ai lu, la région du Chemin des Dames se serait retrouvée deux ou trois fois en zone de guerre soit en septembre 1914 puis en avril 1917 et mai 1918. J’en conclus que le dernier été passé à Pargny-Filain a dû être celui de 1914. Édouard Jean Guillaumant venait d’être rappelé à l’activité en application du décret de mobilisation générale du premier août 1914 alors que sa femme Christine ne savait peut-être pas encore qu’elle était enceinte. Mon père allait naitre fin mars 1915.

Philippe Salson. 1914-1918 : les années grises : L’expérience des civils dans l’Aisne occupée. Histoire. Université Paul Valéry – Montpellier III, 2013.

« En septembre 1914, après la bataille de la Marne les armées allemandes reculent jusqu’au plateau du Chemin des Dames, entre Laon et Soisson : la vallée de l’Aisne, en contrebas, correspond alors plus ou moins à la ligne de front. Le nord du département est par ailleurs en contact direct avec deux théâtres d’affrontements majeurs sur le front Ouest : la Somme à partir de juillet 1916 et, de nouveau, le Chemin des Dames en avril 1917 et en mai 1918. »

Toujours est-il que Pargny-Filain fut, tout comme plusieurs villes et de nombreux villages de la région, complètement détruit et rasé par les bombardements. Ce n’était pas la première fois que la région était traversée ou occupée par des armées étrangères cela s’était produit, entre autres, en 1657 quand trois cents cavaliers espagnols avaient été chassés après de nombreuses exactions, puis en 1814 lors des guerres avec les coalisés ou encore en 1870 durant l’invasion prussienne. Mais cette fois-ci, la région et même tout le nord de la France était en ruines.

En plus de l’Aisne, plusieurs départements comme les Ardennes, la Marne, l’Oise, le Pas de Calais, la Somme ont été répertoriés et évalués de 1919 à 1920 pour déterminer les besoins en déminage et en reconstruction.

Carte des zones détruites en 1914-18 dans le nord et l’est de la France -wikipedia.org

Plusieurs communes de la région, considérées comme complètement détruites et trop contaminées, ont été classées zones rouges et définitivement fermées. Pargny-Filain, dont les routes sont encore praticables est classée en zone jaune et fera l’objet d’une reconstruction.

Ces efforts de reconstruction, qui vont durer une dizaine d’années, sont placés sous l’égide du ministère des Régions libérées avec une collaboration avec le ministère de la guerre et même des alliés surtout pour tout ce qui concerne le déminage et le désobusage. Mais les besoins sont bien plus vastes et concernent tant les édifices publics comme les écoles, les hôpitaux, les ports, les routes et les ponts que les champs et les habitations.

La mairie de Pargny-Filain qui servait aussi d’école a été une des premières bâtisses à être reconstruites. Voici ce qu’en dit le dossier sur la reconstruction des mairies et écoles primaires sur le Chemin des Dames :

« D’après le dossier de dommages de guerre, l´ancien complexe architectural, détruit pendant la Première Guerre mondiale, entièrement constitué de pierre de taille, bénéficiait d’une cave, d’un rez-de-chaussée surmonté d’un étage et d’un grenier. Le bâtiment d’habitation comprenait au rez-de-chaussée l’école, le vestibule, la salle à manger et la cuisine. Un clocheton en chêne à six pans était placé au sommet des combles. (…) En juin 1921, les travaux du nouvel édifice, bâti sur le même emplacement, avaient déjà débuté. Ils étaient dirigés par Mercier et Charles Abella, architectes de la société coopérative de reconstruction de Pargny-Filain … »

Nouvel édifice construit en 1921 pour abriter la mairie et l’école.
On peut voir deux parties distincte avec à droite la mairie.

Toujours selon l’administration des Hauts de France :

« Depuis la Révolution, les mairies étaient improvisées dans les maisons d’habitation (…). Quand elles n’étaient pas confinées dans un espace indépendant, les classes étaient situées dans d’anciens logis, loués ou achetés par la commune. Mais au 19e siècle, des bâtiments luxueux destinés à cet usage sont bâtis. » … « le type architectural de la mairie, établi tout au long de la 3e République, se retrouve sur l’ensemble du territoire français. La reconstruction brise cette uniformité en la diversifiant. L’après-guerre constitue pour la commune l’occasion de se doter d’édifices spécifiques. » https://inventaire.hautsdefrance.fr/dossier/les-mairies-et-ecoles-primaires-reconstruites-sur-le-chemin-des-dames-apres-la-premiere-guerre-mondiale/2d46eac5-d555-4e42-a16b-16d48b05e196

Cette diversité d’architecture n’est pas seulement le fait des mairies. Ainsi, alors qu’avant la guerre les maisons étaient mitoyennes, lors de la reconstruction, les habitants et élus choisissent un autre modèle qui « facilita (…) le développement d’habitations indépendantes et plus spacieuses, conférant à la commune une configuration plus clairsemée... » Il faut dire que la commune avait perdu beaucoup d’habitants qui avaient élu domicile ailleurs et n’étaient pas revenus.

C’est, entre autres, le cas de mon arrière-grand-mère qui non seulement avait quitté Pargny-Filain depuis quarante ans mais n’avait plus d’attaches dans la région en dehors de sa soeur Marie Eugénie et probablement quelques cousins plus ou moins éloignés. De treize ans sa cadette, celle-ci avait marié un manouvrier vigneron. Avec leur fille, ils vivaient dans le village voisin de Chevregny qui avait été évacué en 1914. Chevregny avait été largement touché et après la guerre, 44% de son territoire avait dû être classé zone rouge et ne fut pas reconstruit. Quant à Marie Eugénie et son mari, je les cherche encore mais ils sont sur ma liste pour une éventuelle visite aux archives de l’Aisne.

Sources :

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

2 commentaires sur « P comme Pargny-Filain »

  1. Le style rend les événements d’une manière très visuelle. Le voyage dans le temps avec tes familles nous fait vivre les évènements d’une manière plus concrète. Merci! A+

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