S comme Séraphine et son Saltimbanque

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Fête foraine de Saint-Cloud – Édouard Dantan (1848-1897)

C’est en cherchant mon arrière-grand-mère Miodet que j’ai découvert que ses parents Joseph Miodet et Séraphine Griffart étaient des gens du voyage. Ils se déplaçaient à travers la France pour faire les foires et les fêtes de village. C’est justement à l’occasion d’une de ces foires, probablement dans le nord, qu’ils se sont rencontrés : elle venant du Pas-de-Calais et lui du Puy-de-Dôme dans le massif central.

Séraphine, née à Épinoy le jour de Noël 1845, n’avait alors que dix-neuf ou vingt ans. Elle était la sixième enfant d’une fratrie de dix dont quatre étaient morts à la naissance ou en bas âge. Deux ans plus tôt, en juillet 1863, son père Pierre Joseph dit Jean Baptiste était décédé laissant toute la famille dans la misère. Même si, la misère elle l’avait toujours connue, depuis la mort de leur père la famille vivait dans l’indigence. Marchande de cordes, elle parcourait les routes faisant les foires et les marchés des alentours, comme ses frères et soeurs avant elle.

Fils de Jean Miodet et Marie Dupic, Joseph, né à Saint-Jean-des Ollières, était le quatrième d’une fratrie de huit enfants. À vingt-quatre ans, il était musicien ambulant et parcourait les routes depuis plusieurs années. Tout comme Séraphine, il venait de perdre son père Jean Miodet en juillet 1865 et était orphelin de mère depuis l’âge de douze ans.

Afin d’être avec Séraphine, il va surtout se produire dans la région nord de la France. En 1867, Joseph va déclarer la naissance de Marie Griffard à la mairie de Dompierre-sur-Elpe dans le département du Nord. Deux ans plus tard, le couple reconnaîtra ce premier enfant à l’occasion de leur mariage célébré le 1er mars 1869, à Saint-Jean-des-Ollières. Ils en profitent pour légitimer Benoit Miodet, leur deuxième enfant né trois semaines plus tôt.

https://archivesenligne.neuillysurseine.fr/4DCGI/
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Je leur connais onze enfants nés entre 1867 et 1890. Séraphine et Joseph ne se quittent guère. Alors que plusieurs de leurs enfants sont nés à Saint-Jean-des-Ollières, les autres voient le jour à Bordeaux (Gironde), Neuilly-sur-Seine (Seine), Varzy (Nièvre), Rochefort (Charente Maritime), Nevers (Nièvre). Au moins trois d’entre eux décèdent dans leurs premières années de vie lors de leurs déplacements : un à Bourges (Cher), un autre à La Fère (Aisne) et un dernier à Saumur (Maine-et-Loire).

À Saint-Jean-des-Ollières, Joseph se dit cultivateur. Lors des autres déclarations, sa profession varie au fil du temps allant de musicien ambulant (1867), à maitre de jeux publics (1878), saltimbanque (1879 et 1881), directeur de théâtre forain (1884), directeur de théâtre ambulant (1888) et directeur de ménagerie (1902).

Avis de décès de Joseph fils de Joseph Miodet à Bourges en janvier 1879 – Archives du Cher

Ont comparu en l’hôtel de ville Sr Joseph Miodet maitre de jeux publics, père du décédé.

Avis de décès de Joseph fils de Joseph Miodet à Saumur en avril 1888 – Archives de la Nièvre

Miodet Joseph sans profession, âgé de un an et dix mois, né à Nevers (Nièvre) de Joseph Miodet, directeur de théâtre ambulant. Domicilie a St Jean des Ollières (Puy de Dôme) et de passage en cette commune et de Séraphine Griffard son épouse voyageant avec son mari.

Les recensements effectués tous les cinq ans nous donnent d’autres renseignements. En 1866, Joseph a vingt-quatre ans et il est enregistré comme cultivateur alors que trois de ses frères et soeurs vivent encore dans la maison familiale. Les recensements de 1876 et 1881 le déclarent comédien et celui de 1886, montreur de nains comme Marie sa soeur ainée et Jean Lapeyre, un comédien qui vit avec la famille. Lors du recensement de 1891, il est dit saltimbanque.

Recensement de 1886 de St-Jean-des-Ollières Archives du Puy-de-Dôme

Comme ils parcourent la France, ils s’arrêtent tant dans des villes de taille moyenne comme Rochefort ou Nevers qui comptaient alors plus de 27 000 habitants que des petites comme Marzy situé à une dizaine de kilomètres de Nevers avec une population de seulement 1300 habitants.

Ils semblent rarement participer aux foires des grandes villes sauf leurs banlieues comme Neuilly-sur-Seine pour Paris. Il faut dire que celle-ci, qui dure trois semaines, a tout une histoire. Pour les forains, le fait de pouvoir s’installer plusieurs semaines offre plusieurs avantages en termes de revenus et de stabilité. Car vivre sur les routes présente bien des défis d’approvisionnement et de lieux de séjour où installer leur voiture, etc.

Fête de Neuilly – Carte postale ancienne

Selon un article récent du journal le Parisien, « La fête constitue un mélange pittoresque de populaire et de haute société ». « Le public s’amuse alors de l’exhibition de phénomènes (chèvre à deux têtes, homme géant, femme énorme…), de bonimenteurs. » Toujours selon le Parisien, un reporter, décrivait ainsi l’ambiance d’une soirée en 1893, qui devait être typique d’une soirée à la foire où se pressaient des milliers de personnes : « Elles regardent les parades, tirent à la cible, mangent du pain d’épice, dévorent des sucres d’orge, font pleurer des ballons en caoutchouc, jouent des castagnettes, exterminent des marionnettes à coups de balles, tournent sur les chevaux de bois, se suspendent dans les balançoires, crient, sifflent, chantent, boivent, trépignent et bousculent, tout cela au milieu des piailleries de l’harmonie-trombone, du piston, de la clarinette d’aveugle, des grondements de grosse caisse, des claquements de cymbales… »

Les déplacements de la famille Miodet, les amenaient régulièrement dans le nord et je pense qu’ils en profitaient pour visiter la famille Griffart. Séraphine s’est probablement trouvée bien chanceuse d’avoir rencontré Joseph qui, sans lui offrir une vie aisée, l’a sortie de la misère et lui a donné bien plus de sécurité que ne pouvait en espérer une jolie jeune fille seule sur les routes et sans le sou. D’autant qu’avec l’exemple de ses soeurs ainées, elle avait pu voir et probablement se faire raconter tous les dangers auxquels elle risquait de faire face.

Hameau du Pic dans la commune de St-Jean-des-Ollières

À Saint-Jean-des-Ollières, la famille Miodet-Griffart vit au hameau du Pic qui est composé d’une vingtaine de maisons occupées par autant de familles. Officiellement, Jean Miodet, le père de Joseph était cultivateur mais en réalité, il faisait probablement les foires et les marchés. D’une part, parce que la terre de la région est réputée pour être très pauvre et d’autre part car Saint-Jean-des-Ollières est reconnu pour ses marchands ambulants. Ainsi, depuis des générations des familles entières parcourent les villes et campagnes françaises afin de faire vivre leur famille.

Aux 18e et 19e siècles, vivent à Saint-Jean-des-Ollières des marchands ambulants. Habiles commerçants, ils voyagent à travers la France pour vendre de la lingerie fine, des dentelles, des soieries… Au bout d’une génération ou deux, ils pratiquent la vente en gros alimentant les boutiques des villes et des campagnes, et s’enrichissent au point de se faire construire l’une de ces maisons bourgeoises que l’on retrouve dans la commune. https://vpah-auvergne-rhone-alpes.fr/ressource/les-maisons-de-piqueurs-%C3%A0-saint-jean-des-olli%C3%A8res

Maison de ferme typique du hameau du Pic de St-Jean-des-Ollières

Cependant, je doute que Jean ou son fils Joseph aient fait partie de ces riches familles de la région. Les photos du Pic semblent comprendre seulement une ou deux de ces grandes demeures. Le reste du village est principalement composé de maisons de ferme. Celles-ci, semblent toutes posséder une cour intérieure, une grange ou entreposer les voitures et le matériel ainsi qu’une étable pour les chevaux et quelques champs entourés de boisés.

Séraphine décèdera la première en 1902, à l’âge de cinquante-six ans. Une fois de plus, elle est loin de chez elle à Doyet dans l’Allier. Cependant, elle préfère probablement être dans sa voiture, ou roulotte, en compagnie de son mari et de sa famille.

C’est son gendre Léon Dasque, qui se dit directeur de spectacles, qui ira déclarer son décès. Car si plusieurs de ses enfants sont encore très jeunes, quatre de ses plus vieux se sont mariés ou vivent avec des artistes ou marchands forains. Ainsi, en 1902, sa famille s’est considérablement élargie et Séraphine a accueilli onze petits-enfants nés eux aussi aux quatre coins de la France et initiés au monde du voyage.

Joseph décèdera dix-sept ans plus tard en 1919, chez lui à St-Jean-des-Ollières, à l’âge de soixante-dix-sept ans. Entretemps, la famille s’est encore agrandie toujours dans le milieu forain ce qui apporte un autre niveau de sécurité et d’entraide. À part la famille et les amis, il y a aussi la compétition car avec le temps et le progrès, le métier a évolué et s’est transformé. Le cinéma forain a fait son apparition et ses gendres y participent activement mais ça c’est une histoire que je compte bien vous raconter à une autre occasion.

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

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