J comme Prosper Judasse et ses origines

Il y a quelques mois, dans un de mes premiers articles sur Aline Judasse, j’indiquais avoir pu remonter du coté de cette arrière-grand-mère paternelle jusqu’à son grand-père Prosper Judasse qui, lors de son mariage avec Marie Louise Leclerc le 7 février 1825, avait dû avoir recours à un acte de notoriété car il ne connaissait pas ses origines.

5Mi0334 MarIage 1821-1833 Bouconville-Vauclair, vue 78,
Archives départementales de l’Aisne

 “…Prosper Judasse, garçon majeur, tisserand demeurant ordinairement à Monampteuil, lequel nous a exposé qu’il n’a jamais connu, ni son père, ni sa mère et qu’il ignore totalement le lieu de sa naissance, nous a présenté selon l’article soixante-dix, soixante-onze et soixante-douze du code civil, un acte de notoriété par sept témoins reçu par Monsieur le juge de paix du canton d’Auzy-le-chateau..”  

La question de ses origines était pour moi un mystère que j’espérais pouvoir élucider un jour. Puis, prise par mes articles et mes autres recherches, j’avais remis ça à plus tard. Voilà que par hasard, il y a une ou deux semaines, j’ai décidé de mettre le nom de Judasse dans le moteur de recherche de Filae pour voir ce que je pourrais trouver. Judasse est un nom assez peu commun pour que cela vaille la peine avec seulement six ou sept pages à parcourir.

C’est ainsi que j’ai découvert un Pierre Étienne Judasse qui a éveillé ma curiosité. Tout d’abord, il était née à Monampteuil, en 1754, fils d’un Jean Étienne Judasse. Ce fait est important car avant son mariage, Prosper Judasse vivait justement à Monampteuil, un village de l’Aisne. Dans l’acte que je venais de découvrir, il était aussi question d’un mariage à Nancy avec une certaine C. Bettinger en 1830, donc à l’âge de 75 ou 76 ans. Qui était-il et qu’avait-il fait précédemment?

Son acte de mariage en date du 18 novembre 1830 allait, au moins partiellement, répondre à plusieurs de ces questions. On y apprend qu’il a bien 76 ans, qu’il vit à Nancy, qu’il est officier à la retraite et veuf de Anne Marie Ferne décédée au début de l’année précédente. Il épouse Catherine Bettinger, marchande, âgée de 56 ans et demeurant à Nancy.

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Extraits (début et fin) de l’ Acte de mariage de Pierre Etienne Judasse et
Catherine Bettinger, Nancy, 10 novembre 1830, numéro 237 p 346/687
Archives de la Meurthe et Moselle

L’an mille huit cent trente le dix Novembre a onze heures du matin par devant nous Louis Victor Chenut, adjoint au Maire de la ville de Nancy, Délégué pour remplir les fonctions d’officier de l’État civil en l’hôtel de la Ville sont publiquement comparus d’une part, le sieur Pierre Étienne Judasse, officier en retraite domicilié en cette ville de Nancy, âgé de soixante seize ans comme il conste de son acte de naissance inscrit le sept Novembre mille sept cent cinquante quatre sur les registres de la commune de Monampteuil, arrondissement de Laon, département de l’Aisne, délivré par extrait en bonne forme par le maire de la dite commune, veuf de Dame Anne Marie Ferne, décédée à Nancy le vingt cinq janvier mille huit cent vingt neuf, fils majeur de défunt Jean Étienne Judasse décédé à Monampteuil le 22 mai 1804 et de Marie Claude Jumeaux son épouse décédée en la même commune le dix neuf septembre 1815, tous ces décès dûment constatés par les actes qui nous ont été remis, lesquels font aussi mention des décès des ayeuls et ayeules paternels et maternels du dit époux. D’autres part Dame Catherine Bettinger, Marchande domiciliée en cette ville de Nancy, âgée de cinquante six ans comme il conste de son acte de naissance inscrit le vingt quatre janvier mille sept cent soixante quatorze sur les registres…

Extrait de l’Acte de décès de Marie Anne Ferne
Nancy, 25 janvier 1829, numéro 87 p 36/515
Archives de la Meurthe et Moselle

Remontant dans le temps et à la recherche de son acte de mariage avec Anne Marie Ferne, j’ai commencé par essayer d’avoir plus d’information sur le décès de celle-ci dont je connaissais la date et le lieu. Ainsi, j’ai appris qu’à son décès, elle avait 71 ans et qu’elle était née à Albestroff dans la Meurthe. J’ai aussi remarqué que le nom de Pierre Étienne était épelé Judas et qu’il signait ainsi alors qu’il signait Judasse à son mariage l’année suivante.

Aux archives de Nancy, j’ai aussi trouvé un acte de mariage en date du 8 février 1815. À l’époque, Pierre Étienne a soixante ans tandis que son épouse est âgée de cinquante sept ans. Une fois de plus son nom et sa signature sont Judas et non Judasse.

Acte de mariage d’Étienne Judas et Marie Anne Fern, Nancy 1813-1816 p.358/694
Archives de la Meurthe et Moselle

L’an mille huit cent quinze le huit de février à cinq heures du soir par devant nous François Joseph Sigisbert Maudel Conseiller municipal de la ville de Nancy, Délégué pour remplir les fonctions d’officier de l’État civil sont comparus le sieur Pierre Étienne Judas âgé de soixante ans né à Monampteuil, arrondissement de Laon, département de l’Aisne, le sept novembre 1754, ancien officier pensionné de l’État demeurant en cette ville de Nancy rue des Dominicains, fils majeur de défunt Jean Étienne Judas, vivant tonnelier et de Marie Claude Jumeaux demeurant à Monampteuil, ses père et mère, cette dernière consentant au mariage du dit Pierre Étienne Judas son fils ainsi qu’il résulte de la déclaration faite par acte authentique en date du vingt sept août mille huit cent treize reçu par devant Me Demolon Notaire à la résidence de Monampteuil lequel sera annexé au présent. Et Anne Marie Fern, âgée cinquante sept ans, née à Jus…? Arrondissement de Chateau Salins Département de la Meurthe le vingt huit décembre mille sept cent cinquante sept demeurant en cette ville de Nancy rue St Didier, fille majeure de défunts Joseph Fern vivant laboureur et d’Anne Marie Perin ses père et mère.

Il est bon de remarquer que son acte de mariage de 1815 ne fait référence à aucun mariage antérieur. Ainsi, à soixante ans, il semble se marier pour la première fois. Il semble aussi que ce mariage ait été en discussion et en préparation depuis un certain temps étant donné que la déclaration signée par sa mère daté de plus de dix-sept mois. Qu’est-ce qui a bien pu motiver ce délai? Peut-être l’état de santé de sa mère qui va d’ailleurs mourir quelques mois plus tard.

Extrait de la table décennale des naissances à Metz trouvée sur Filae

Ma recherche sur Filae a aussi révélé un certain Jean Étienne Léopold Judasse qui serait né à Metz dans la Moselle en 1803, le 4e jour complémentaire de l’an 11 du calendrier républicain soit le 21 septembre 1803 du calendrier grégorien. Metz n’est pas très loin de Nancy et une recherche plus approfondie autour de cette naissance allait me remettre sur la trace de Pierre Étienne Judasse.

Extrait d’acte de naissance de Jean Étienne Léopold Judasse
Vue 72/178 Archives municipales de Metz

Du quatrième jour supplémentaire l’an onze de la république française les trois heures de relevé acte de naissance de Jean Étienne Léopold né le jour d’hier à dix heures du soir, fils de Pierre Étienne Judasse lieutenant de gendarmerie et de Rose Sauvignier demeurante Place St Jacques son épouse. Le sexe de l’enfant a été reconnu être du masculin. Premier témoin Jean Simon Sauvignier âgé de vingt cinq ans Canonnier au cinquième régiment d’artillerie à pied logé au quartier de la Basse Seille, oncle maternel de l’enfant. Second témoin Jean Martin âgé de trente sept ans cabaretier rue des Roches. Par la réquisition à nous faite par le citoyen Claude Legrand chirurgien accoucheur rue des Trinitaires attendu l’absence du père de l’enfant et ont signé. Constaté par moi Jean Aubertin adjoint à la mairie…

Petite et grande tenues des lieutenants de gendarmerie

Même si cet acte de naissance réfère à Rose Sauvignier comme étant l’épouse de Jean Étienne Judasse, lieutenant de gendarmerie, en fait il n’en est rien. Cependant, mes plus récentes recherches semblent indiquer que le couple avait déjà une fille, Jeanne Rose Judasse, née le 31 janvier 1802 à Bonn en Prusse alors considéré comme territoire conquis depuis 1794 et intégré à la France en 1797.

À la naissance de son fils, Rose Sauvignier, qui est née à Septmontel le 3 novembre 1779, a vingt trois ans. Elle est la fille de Nicolas Sauvignier qui travaille comme fonctionnaire du gouvernement. Celui-ci a longtemps oeuvré dans le Jura à titre de « sieur brigadier d’ordre en poste à Septmoncel » ou employé des fermes du roi. Ensuite, après la révolution, il a travaillé au ravitaillement de l’armée républicaine durant la campagne en Allemagne comme « commis principal des vivres viande, chargé de la quatrième division commandé par le général Grenier« . J’ignore son affectation en 1803 mais plus tard, au mariage de son fils Simon, il se dira être Receveur des Douanes à la retraite.

Comme des enfants étaient probablement difficilement compatibles avec son style de vie, j’ai cru au début que c’était Pierre Étienne Judasse qui avait confié son fils à ses parents ou encore à une nourrice de Monampteuil comme cela se faisait couramment.

Distance de Metz à Monampteuil qui prenait une dizaine d’heures à parcourir du temps des diligences
Uniforme de canonnier entre 1889 et 1915

Depuis, à force d’étudier la personnalité de Simon Sauvignier, j’en suis arrivée à la conclusion que c’était peut-être lui qui s’était présenté un beau jour chez les Judas dans son uniforme militaire et portant un enfant, pour leur annoncer que celui-ci était leur petit-fils. Ou pire encore, a-t-il, une fois l’hiver passé et l’enfant sevré, envoyé le bambin ainsi qu’une lettre expliquant la situation? Si c’est le cas, il était assurément accompagné d’une nourrice ou d’une personne de confiance car quelques deux cent cinquante kilomètres séparent les deux localités. Si, de nos jours, la distance peut être parcourue en quelques heures, cela prenait plus de deux grosses journées en diligence. Surtout qu’il faut compter sur plusieurs périodes de repos pour les chevaux et les voyageurs et probablement quelques changements d’attelage.

J’émets cette hypothèse car plusieurs éléments m’amènent à penser que Jean Étienne Léopold et Prosper sont la même personne.

  • Premièrement, l’orthographe du nom de famille qui est identique bien que ce patronyme soit très rare.
  • Deuxièmement, ils sont nés la même année ainsi, si Prosper ne connaît pas le lieu de sa naissance, ses déclarations ultérieures semblent indiquer qu’il avait une bonne idée de son âge et qu’il serait né en 1803.
  • Troisièmement, le fait que Prosper Judasse ait grandi dans le village de quelques centaines d’âmes où Pierre Étienne Judasse est né et a passé son enfance.
  • Quatrièmement, en dehors de sa naissance, il m’a été impossible de retracer Jean Étienne Léopold Judasse tandis que c’est tout le contraire pour Prosper Judasse. Alors qu’on ne sait rien de sa naissance, il a une vie bien remplie et documentée de son mariage en 1825 à sa mort en février 1878.

Enfin, un autre élément, qui est non des moindres, réside dans l’implication de Simon Sauvignier. Je peux aussi voir dans ces actions un modèle de comportement qui s’est répété dans le temps. Ainsi, une vingtaine d’années plus tard, lui-même va finir par épouser la mère de ses trois enfants alors que pour les deux plus jeunes, il les déclarera de lui et de « son épouse » sans être encore marié. C’est aussi probablement lui qui a décidé de renommer l’enfant Prosper, alors que c’est un des prénoms qu’il a donné à son fils. Peut-être une simple coïncidence mais j’en doute.

De même que je doute que ce soit tout à fait par hasard que Jean Étienne Judas, le père de Pierre Étienne soit mort le 22 mai 1804, à l’âge de soixante treize ans, exactement huit mois après la naissance du bébé en septembre 1803. Se pourrait-il qu’en apprenant la nouvelle, celui-ci ait fait une énorme colère et même un infarctus? Après tout, lui et sa femme avaient eu douze enfants dont la moitié étaient morts en bas âge. Voir leur fils aîné, qui a alors quarante neuf ans et une bonne situation, leur confier son fils a dû le contrarier terriblement. 

État-civil reconstitué de Paris XVIe-1859
Archives de Paris

Même si j’ai bon espoir de pouvoir un jour retracer Rose Sauvignier, jusqu’ici mes recherches ont été vaines. Ce que je sais par contre, c’est que ni elle ni son fils Jean Étienne Léopold Judasse ne sont morts à Metz ou encore à Septmontel le village natal de Rose dans les quelques années qui ont suivi la naissance de l’enfant. Alors que j’ignore tout des années de jeunesse de sa fille Jeanne Rose, je sais cependant qu’elle s’est mariée à Paris en septembre 1825. Elle a alors 23 ans et de toute évidence elle a appris la couture car elle est dite ouvrière en robes. Sa mère Rose Sauvignier est déjà décédée. Où étaient-elles et que faisaient-elles durant cette vingtaine d’années?

Si comme je le suppose, Jean Étienne Léopold a été confié aux grand-parents, je ne sais pas comment Marie Claude Jumeaux, âgée de soixante huit ou soixante neuf ans et soudainement veuve, s’en est sortie. Peut-être l’enfant a-t-il été confié à une de ses deux filles vivant à Monampteuil.

Signature de Prosper Judasse figurant sur son acte de son mariage en 1825

Quand Marie Claude Jumeaux meurt le 19 septembre 1815, à quatre-vingt-un ans, Prosper est à la veille d’avoir douze ans. Il était allé à l’école et savait lire et écrire comme en témoignent les différents actes d’état civil. Cependant, c’est peut-être l’époque à laquelle il a été placé chez un tisserand de la région pour apprendre son futur métier. Malheureusement, tous les registres de recensement de Monampteuil ont été détruits, aussi m’est-il impossible de vérifier à partir de quelle date Prosper est arrivé ainsi que dans quelles familles et avec qui il a grandi.

Bien sûr, tout cela n’est qu’une série de suppositions mais, cela expliquerait pourquoi dix-huit ans plus tard, Prosper Judasse a dû avoir recours à un certificat de notoriété et déclarer qu’il ignorait qui était son père et sa mère ainsi que le lieu de sa naissance.

Je sais qu’ici je m’éloigne de l’objectif premier de mon projet qui est d’explorer la période allant du milieu du 19e au milieu du 20e siècle, mais comment résister au plaisir de raconter une histoire digne d’un film ou d’une mini-série d’époque!?

Publié par L'abécédaire de mes ancêtres

Bonjour, D'origine française, je vis au Canada depuis plus de 40 ans. Généalogiste amateure, j'essaye de retracer la vie de mes ancêtres. Grâce à l'aide inestimable de parents mais aussi à des photos d'époque et à des articles de journaux ainsi qu'à des documents d'état civil et d'archives, je m'efforce de remonter le temps. Les articles réunis dans ce blogue sont principalement destinés à ma famille mais aussi à toute personne intéressée à l'histoire du quotidien et de gens ordinaires ayant mené une vie supposément sans histoire. Dominique G.

3 commentaires sur « J comme Prosper Judasse et ses origines »

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